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À Bangui, l'infernal cycle des représailles impliquant soldats français, chrétiens et musulmans (Le Figaro)

par Le Figaro 18 Janvier 2014, 22:58 Centrafrique France Chrétiens Musulmans Représailles Armée française Sangaris

À Bangui, l'infernal cycle des représailles impliquant soldats français, chrétiens et musulmans (Le Figaro)

À Bangui, l'infernal cycle des représailles
Le Figaro

Des accrochages impliquant des soldats français, des musulmans et des chrétiens ont fait au moins sept morts.
Mercredi en fin d'après-midi, une patrouille de soldats français pénètre dans une ruelle de ­Bégoua-1, à la sortie nord-est de Bangui. À une centaine de mètres à l'intérieur du quartier, une fusillade éclate, et des grenades explosent. Quand les soldats se retirent, la rumeur se répand à toute vitesse dans Bangui: les Français, aidés par les Anti-Balaka, ont tué cinq musulmans. Les musulmans de Bégoua partent aussitôt à l'attaque des chrétiens du quartier, qui s'enfuient vers la barrière toute proche de PK Douze, le poste de gendarmerie qui contrôle le principal accès de Bangui et la grande route du nord.

Les tirs continuent jusqu'à 9 heures du soir. «Tous les habitants ont passé la nuit ici, à dormir par terre sous les devantures des magasins», dit un gendarme du poste le lendemain matin. Les versions des uns et des autres sont confuses et contradictoires. Mais elles permettent de démêler en partie une affaire qui résume assez bien à elle seule la situation dans la capitale centrafricaine: des communautés hostiles, à la fois violentes et terrifiées, engagées dans un terrible cycle de représailles ; des forces françaises qui ont du mal à contrôler un tissu urbain complexe, et aussi à communiquer clairement sur leurs actions, laissant toute latitude à la propagande de leurs adversaires.

Dans Bégoua-1, quartier à majorité musulmane, les ruelles sont identiques à celles de tous les faubourgs de Bangui. Parfois pas plus larges que des couloirs, elles forment un dédale de passages étroits entre les murs d'enceinte de tôles et les petites maisons de terre ou de briques sans étage. C'est dans ces labyrinthes au sol de latérite creusé d'ornières que se livrent, loin des grands axes, la plupart des violences et les vengeances entre voisins chrétiens et musulmans animés par la haine et par la peur.

La version française des événements est laconique. «Un de nos éléments a reçu une mission de reconnaissance au nord de PK Douze», dit le lieutenant-colonel Thomas Mollard, chargé de la communication de l'opération «Sangaris». «Ils ont été pris à partie et ils ont riposté. Ils n'ont pas eu de blessés. Je ne confirme aucune autre victime.» Dans la mosquée Nour al-Iman, les habitants musulmans montrent cinq corps roulés dans des nattes, trois hommes et deux femmes. «Il y a Djamal Oumar Biza, 14 ans, Bachir Ibrahim Abdulaye, 18 ans, et Abdelaziz Langaba, 50 ans», dit Fadil Mahmat, un habitant du quartier. «Les deux femmes s'appelaient Fatmah et Mariam, c'étaient des réfugiées de Bouali.» Les trois hommes portent des blessures par balles. L'imam montre un sac rempli d'étuis de cartouches 5,56 mm, un chargeur de Famas vide, et une goupille de grenade française, «ramassés sur place».
«La mort, c'est la mort!»

Sur le lieu de la fusillade, devant un portail où est stationné un Toyota au pare-brise troué d'impacts, les habitants racontent: «Les Français sont arrivés en position de tir. Ils étaient guidés par des chrétiens du quartier voisin, qui leur indiquent les maisons des musulmans. Les gens sont sortis sur le pas de leurs portes. Et tout à coup ils ont tiré. Il y a eu cinq morts.» Les portails de tôles sont troués de balles. Le pare-brise du Toyota montre cependant que des balles ont aussi été tirées vers les soldats français. Il y a par terre des taches sombre de sang. «Bachir n'était que blessé, il est allé mourir plus loin.»

«Attention, ils reviennent!», crient soudain les gens. Une patrouille française d'une trentaine d'hommes apparaît en haut de la ruelle, et descend par le même chemin que la veille dans le quartier. Ils s'arrêtent sans rien dire, armes au creux des bras, et prennent des photos du Toyota. Les gens les invectivent: «Vous tuez des enfants de 14 ans! Ce sont les mêmes! Je reconnais celui-là, le Chinois, et celui-là, le Noiraud!» Sans dire un mot, les Français repartent vers la chaussée goudronnée. Un habitant glisse au passage: «C'est un quartier rebelle ici, la mort, c'est la mort!» La suite des événements est racontée par les chrétiens du quartier. «Après leurs morts, les frères musulmans se sont énervés, ils sont allés brûler des maisons des gens qu'ils accusent de guider les Français», dit Fidèle Letenzi, un militaire qui vit dans le quartier. Encore terrifiés, les voisins montrent une maison et une carcasse de voiture calcinée. «Ici vivait Herman, c'était un débrouillard, un petit commerçant. Il avait déjà été menacé par les musulmans, ils l'ont tué cette fois.»«Les musulmans avaient des épées et des grenades, et des bouteilles d'essence pour brûler les maisons. Ils ont dit qu'ils pourraient même tuer les petits enfants, dit une femme. Si vous tournez le dos, nous allons être tués et brûlés.»

Dans le centre de Bégoua, sur la route qui part vers le nord et la lointaine frontière tchadienne, des centaines de musulmans, dont beaucoup de femmes et d'enfants, attendent assis par terre avec leurs baluchons qu'on les emmène loin de Centrafrique.

À la barrière de PK Douze, où les blindés français montent la garde, se forme un immense embouteillage de camions surchargés de passagers entassés dans les bennes, qui attendent de pouvoir prendre la route du Tchad. Des blindés de l'armée tchadienne bourrés de soldats surarmés venus de N'Djamena escortent leurs ressortissants vers le nord. Le grand ­exode des musulmans de Bangui est en cours.

Par Adrien Jaulmes

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