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La diplomatie élyséenne au prisme du continuum colonial (Oumma)

par Oumma 3 Janvier 2014, 11:28 France Coonialisme néocolonialisme Algérie

La diplomatie élyséenne au prisme du continuum colonial (Oumma)
La diplomatie élyséenne au prisme du continuum colonial

Oumma
Habiba Chabou

La teinte infâme de la « blague » du Président français procède en réalité moins de l’humour que de la rhétorique impériale forgée sous la IIIe République au sein du parti colonial (1892) et notamment par Jules Ferry dont l’hommage le 15 mai 2012 s’inscrivait déjà dans une démarche de légitimation du système colonial français.

En 1934, le célèbre magazine de photographie, Vu, créé par Lucien Vogel en 1928, illustre en Une un photomontage représentant un jeune homme africain torse nu portant sur la tête, dans un grand plat traditionnel, une usine et des gratte-ciel, célébrant à qui mieux mieux le caractère civilisationnel [1] de l’entreprise coloniale française dans le cadre de la domination impériale [2]. Les signes de ce progrès sont tout autant l’urbanisation et l’industrialisation des sociétés colonisées dans le contexte de la célébration du centenaire de la présence française en Algérie dont le point d’orgue est l’Exposition coloniale de Paris de 1930.

Mutatis mutandis, l’assertion du Président français François Hollande, « ...il [Manuel Valls] en revient [d’Algérie], sain et sauf, c’est déjà beaucoup... », prononcée lors d’un dîner à l’Élysée rassemblant notamment les principaux représentants du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF) le lundi 16 décembre 2013, présente à bien des égards un exemple de conjonction entre continuum colonial et rivalités géopolitiques en Méditerranée et plus largement en Afrique ; sans pour autant que le passage d’une situation de conflit superficiel ou latent à une situation de conflit déclaré ou ouvert entre Paris et Alger ne soit pertinent ; même si le Ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, a parlé de « confiance fissurée ».

Dès lors, si l’incident diplomatique, interroge en amont sur la nature des relations entre la métropole et son ancienne colonie, il invite également à tenir compte en aval des effets retour dans leurs dimensions géopolitique et économique dans le contexte de la compétition mondiale et partant de la montée en puissance de la Chine .

La formule belliciste du Président socialiste François Hollande, répond notamment à l’injonction onusienne appuyée sur la résolution 1373 du 28 septembre 2001, à la suite des attentats du 11 septembre, qui prévoit que tous les États doivent prendre des mesures législatives contre le terrorisme.

Ainsi, en France, la loi du 23 janvier 2006 relative à la lutte contre le terrorisme favorise tout à la fois le contrôle d’identité dans les trains internationaux, la constitution de fichiers sur les passagers aériens, l’extension de la durée d’une garde à vue de quatre à six jours ; alors que depuis 2008, le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale définit la doctrine de sécurité extérieure et intérieure.

Plus encore, en 2013, alors que la menace terroriste est considérée comme réelle et permanente, les stratégies de lutte contre le terrorisme sont définies par les services de renseignement sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur, la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, la Direction du renseignement militaire, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, le Conseil national du renseignement présidé par le Président de la République (soit environ 12 000 employés).

À preuve, en Algérie, AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique), procédant du reliquat des forces du GSPC djihadiste affilié à Al Qaïda depuis 2006 et dont le siège se trouve en Kabylie alors que les unités combattantes opèrent au Sahel (sud de l’Algérie, nord du Mali, Mauritanie, Niger) a attaqué, le 28 août 2011, l’Académie militaire de Cherchell, à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Alger, faisant dix-huit morts et vingt-six blessés.

Le Sahel est défini par le géographe Philippe Moreau-Défarges comme une « zone grise » ou une « zone chaotique » aux limites géographiques floues et mouvantes, à proximité des failed states, ainsi, selon le rapport de l’Institut du Foreign Office, publié en 2010, le Soudan, le Tchad, la RCA, le Niger où sept Français employés du groupe Areva, premier groupe nucléaire mondial, et d’une filiale de Vinci à Arlit, dans le nord du Niger, furent enlevés en septembre 2010 et libérés en novembre 2013, alors que deux sont morts le 8 janvier 2011.

Aussi la zone sahélienne concentre-t-elle une croissance urbaine liée à l’exode rural, une faiblesse des structures sanitaires, une raréfaction des ressources alimentaires, une croissance de la pauvreté, des risques d’épidémies, des oppositions claniques, ethniques et religieuses, des poussées migratoires, des inégalités de développement au niveau vertical, fondées sur les revenus, et au niveau horizontal entre les régions et les groupes dans un contexte géopolitique fragilisé par le renforcement de la présence des forces militaires étrangères et notamment françaises au Mali et en RCA (respectivement depuis janvier et novembre 2013), motivé par des intérêts économiques dans une zone de compétition intense du fait de la présence du pétrole et de l’uranium, et devant le refus de l’assujettissement de l’Algérie, accusée, en 2009, par l’administration Obama comme treize autres pays de soutenir le terrorisme ; ainsi, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Irak, l’Iran, le Liban, la Syrie, la Libye, le Nigeria, la Somalie, le Soudan, et Cuba.

Or, à l’échelle de l’Europe, Europol indique dans un rapport annuel sur le terrorisme que sur les 294 attentats perpétrés sur le Vieux Continent en 2009, un seul fut attribué au terrorisme islamiste, alors que 237 étaient dus à des mouvements irrédentistes comme l’ETA.

La diplomatie élyséenne s’inscrit à plus d’un titre dans une « feuille de route » d’inspiration internationaliste, militariste et unilatéraliste avec l’idée d’un continuum colonial parachevant le « Scramble for Africa » et partant de l’entreprise de conquête territoriale reposant sur la primauté de l’ « Empire bienveillant » ou « benevolent empire » dans le sillage de la notion de « Destinée Manifeste » forgée autour de l’équation démocratie-capitalisme au milieu du XIXe siècle au sein de la « gentlemanly imperialism ».

À l’évidence, le warfare selon François Hollande relève d’un acte éminemment (géo)politique au sens de Carl von Clausevitz, fondé sur la notion foucaldienne de « savoir-pouvoir » proche de l’idée de containment visant à contrecarrer par le verbe nauséeux les forces qui remettent en cause l’hegemôn de l’ancienne puissance coloniale en Afrique vivement convoitée par la Chine qui est le deuxième plus gros importateur mondial de pétrole depuis 2004.

Signe des temps, l’inauguration à Alger, le 22 décembre 2013, d’un timbre célébrant le 55e anniversaire de l’amitié sino-algérienne en présence de la Ministre de la Poste et des Technologies de l’Information et de la Communication, Zohra Derdouri, et du Ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi.

Le site du ministère des Affaires étrangères indique que « les déplacements sont en particulier formellement déconseillés à nos ressortissants au Sud et au centre [le reste du territoire] de l’Algérie dans la zone rouge » au motif de l’attaque terroriste d’In Amenas du 20 janvier 2013 faisant trente-sept morts dont un ressortissant français, à la suite de l’intervention militaire de la France au Mali. Alors que dans le même temps, la Tunisie, dont la présence d’IDE français est patente, reste en dehors de la « zone rouge », nonobstant le double assassinat politique de deux opposants de gauche, Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, les 6 février et 25 juillet 2013.

La teinte infâme de la « blague » du Président français procède en réalité moins de l’humour que de la rhétorique impériale forgée sous la IIIe République au sein du parti colonial (1892) et notamment par Jules Ferry dont l’hommage le 15 mai 2012 s’inscrivait déjà dans une démarche de légitimation du système colonial français.

En effet, les propos de François Hollande traduisent, de manière plus ou moins sous-jacente et dans une logique oppositionnelle et asymétrique, l’incommensurabilité culturelle et civilisationnelle [3] entre la France et l’Algérie, eu égard à la dichotomie antique entre Hellenoï et Barbaroï [4].

Ainsi, selon Edith Hall dans Inventing the Barbarian, publié en 1989, la catégorie du « Barbare » est le produit des discours des hommes politiques et des stratèges athéniens à la suite des Guerres Médiques (490-479), de la tragédie et de la comédie durant la Guerre du Péloponnèse (431-404) et des philosophes dans le contexte de la menace macédonienne au IVe siècle avant notre ère.

Plus encore, selon Jean-Marc Luce [5], la figure du « Barbare » participe de l’« âge de la certitude de soi », expression forgée par l’historiographie nationaliste du XIXe siècle, nourrie des grands poncifs validant la supériorité culturelle des Européens, diffusés notamment dès les années 1870-1880 par les thèses essentialistes des représentants du darwinisme social, par le théoricien racialiste Houston Stewart Chamberlain, ainsi que par les partisans du jingoïsme britannique dans le contexte du « Great Game », autrement dit, des rivalités en Asie centrale, sur la route des Indes orientales, entre la top nation britannique et l’empire russe.

En 2013, ces habitus racialistes sont repris ad nauseam par les élites politiques et médiatiques françaises, créant par conséquent un écran de représentations où les anciennes sociétés colonisées disqualifiées et/ou essentialisées comme violentes, archaïques, despotiques et « primitives » [6] sont saturées de topoï tirés du lexique colonial [7].

Aussi, l’entreprise de « chosification » [8] du Président français exposée devant une assemblée à dominante juive séfarade et mezrahie, ne participe-t-elle pas d’une logique de division, d’instrumentalisation des groupes ethniques et religieux, en somme de la notion de « factionalisme », développée par le sociologue Georges Balandier [9], au profit du principe ancien de « divide ut regnes » ; à l’œuvre dans l’Algérie coloniale sous la forme du Senatus Consulte de 1865 puis du Décret Crémieux de 1870 introduisant le statut d’Européens pour les juifs d’Algérie (en dehors de la communauté juive du Mzab), alors que le reste de la population musulmane (à l’exception d’une minorité d’ « évolués ») conserve son statut personnel.

En sus, l’assertion préchi précha de François Hollande s’inscrit dans la continuité du discours de Dakar prononcé par l’ancien Président français, Nicolas Sarkozy, le 26 juillet 2007, où l’homme africain était assigné à la notion de « salle d’attente » de l’histoire selon l’expression de l’historien Dipesh Chakrabarty [10], et plus largement dans un continuum colonial, où l’Algérie indépendante apparaît au mieux comme un palimpseste, au pire comme une société polémogène.

Or, selon l’économiste Jean-Yves Moisson, le pays est redevenu depuis octobre 2011 le « gendarme du Sahel », la puissance dominante du Sahara à la faveur de la partition du Soudan et de la déliquescence de la Libye sous l’effet précisément de l’intervention militaire de l’ancienne puissance coloniale [11]. Dans la préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon (1961), le philosophe Jean-Paul Sartre justifia la violence des sujets coloniaux ainsi :

« ce n’est pas d’abord leur violence, c’est la nôtre, retournée, qui grandit et les déchire. »

Habiba Chabou

[1] Niall Ferguson, Empire, 2003.

[2] Homi K. Bhabha, The Location of culture, 1994.

[3] Sanjay Subrahmanyam, « Par-delà l’incommensurabilité : pour une histoire connectée des empires aux temps modernes », 2007.

[4] François Hartog, Le miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, 1980.

[5] Jean-Marc Luce, Identités ethniques dans le monde grec antique, 2007.

[6] Lévy Brüle, La mentalité primitive, 1921.

[7] Achille Mbembe, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy », 2007.

[8] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950.

[9] Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique », 1951.

[10] Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe, 2000.

[11] Jean-Yves Moisseron, « La Libye après Kadhafi : essai de prospective géopolitique du conflit libyen », 2011.

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