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Géostratégie au Maghreb, Sahel et Moyen-Orient. Menace sur les souverainetés nationales (La Liberté)

par Hafida Ameyar 4 Février 2014, 15:27 Géostratégie OTAN Maghreb Sahel Moyen-Orient Impérialisme Colonialisme France

Géostratégie au Maghreb, Sahel et Moyen-Orient. Menace sur les souverainetés nationales (La Liberté)
Géostratégie au Maghreb, Sahel et Moyen-Orient. Menace sur les souverainetés nationales. Notre présent et notre futur immédiat ploient sous la menace de déstabilisation des États et de remise en question des souverainetés territoriales et/ou nationales.
Hafida Ameyar
La Liberté (Algérie)

C’est l’une des conclusions qui se dégagent du dernier numéro de la revue d’études et de critique sociale Naqd. Sous le titre de “Machrek-Maghreb, Sahara-Sahel. La nouvelle donne géostratégique” [1], le dossier, réalisé par un groupe d’universitaires, de chercheurs et de spécialistes des questions stratégiques et géostratégiques, se penche sur les défis et enjeux de la nouvelle donne géostratégique dans la région du Maghreb-Machrek et dans la région saharo-sahélienne.

Comme le signale le directeur de la publication, Daho Djerbal, dans sa présentation, les rapports de forces à l’échelle mondiale “sont en train de changer de fond en comble”, et même les frontières héritées de l’ère coloniale “deviennent mouvantes, sinon poreuses”. Le recul de l’État, surtout l’affaiblissement de ses “pans entiers” par la globalisation, est une réalité, d’où le cri d’alarme de l’historien sur la nuisance de ce “nouvel internationalisme” convoqué à appuyer la “dénationalisation de l’État” et à faire disparaître sa “fonction de défense et de préservation des intérêts de la nation”.

Selon les théoriciens de la globalisation, dépérissement des gouvernements centraux, hausse des domaines tribaux et régionaux, conflits ethniques, pandémies, surpopulation et migrations, criminalité, autonomisation des armées privées et des entreprises de sécurité, cartels de la drogue, rareté des ressources, érosion croissante des frontières nationales et omniprésence croissante de la guerre “sont profondément liés”, résume Djerbal.

Avec l’émergence d’acteurs “non étatiques” à la suite du 11 Septembre 2001, la voie est toute désignée par les théoriciens US de la géostratégie quant à la forme que prendra “la future guerre”. Finalement, tout est pensé, soupesé et argumenté par ces penseurs pour légitimer et susciter l’urgence de revoir les mécanismes de défense de la “sécurité nationale” US, et pour répondre aux menaces futures qu’occasionneraient des “conflits de faible intensité” agrandis par “la coalescence de lignes raciales, religieuses, sociales et politiques”.

Le numéro 31 de Naqd aborde d’autres aspects, aussi importants, qui aident à saisir les mutations opérées, ces dernières décennies, sous la poussée du néolibéralisme, mais aussi le pourquoi des “formes nouvelles de volonté de puissance”, le lien entre les stratégies de puissance politico-financières et de puissance politico-religieuses, ainsi que le regard de l’Occident sur certaines parties du monde, dont l’espace Maghreb-Machrek, ébranlé par le retour “de procédés d’intervention et d’influence” et le “renforcement très net” des organisations islamistes radicales, et faisant face à des “guerres civiles” à certains endroits.

Que vont devenir les “États résistants” ?

Naqd revient sur les “États impériaux” qui se sont succédé depuis des siècles. Ce sont “les empires coloniaux préindustriels tardifs qui s’emparent déjà réellement du monde entier”, précise le directeur d’études à l’EHESS, Alain Joxe. Dans sa représentation de l’avenir, il évoque le triomphe de la finance sur l’économie, s’exprimant à travers une “délocalisation” des pouvoirs souverains nouveaux qui sont “ceux des entreprises transfrontalières et des banques”. L’originalité de ces institutions se situerait dans “leur non-territorialité et l’informatisation de ce non-espace de prédation du profit”, qui résulte de décisions d’États. Des États qui, en accord avec les systèmes politiques de droite, “miment l’impuissance mais placent volontairement l’économie en dehors du contrôle des systèmes politiques d’État”.

Ce qui reste de l’histoire récente de “la délocalisation financière et de la gestion ultra rapide de la spéculation boursière” n’est donc qu’un “musée” de la souveraineté des États membres de l’ONU, laquelle menace de céder “bientôt” la place aux puissants de ce monde : FMI, Banque mondiale, G20, Club de Davos, membres du Conseil de sécurité propriétaires de l’arme nucléaire.

Pour Joxe, cette histoire récente est encore “mal intégrée à la conscience des peuples” ; aussi le risque de vivre, dans les années proches, “l’état de siège permanent et la ‘culture policière insécuritaire’” est réel. Pire, en l’absence d’une action ou d’une riposte, les jours des “États résistants”, notamment l’Algérie, le Venezuela, l’Équateur ou même la Colombie, “sont comptés”, avertit-il. Selon lui, la version spéculative de la marchandisation des services prépare “activement les conditions d’émergence d’une guerre globale”. Une approche qui met plus de lumière à la mise en œuvre des nouvelles formes de volonté de puissances.

Pour l’historien Georges Corm, rares sont les États puissants qui n’ont pas instrumentalisé les religions, d’autant que la création d’affinités religieuses transnationales, ainsi que l’établissement de centres de pouvoir religieux “sont des instruments privilégiés de puissance”. Constatant la chute de “la morale laïque et républicaine” au XXe siècle au profit des “mises en scène identitaires, de recherche et d’étalement de racines perdues”, Corm déplore la montée, depuis la fin du siècle dernier, des injustices socioéconomiques et des occupations militaires, l’encouragement de désintégration des États sur des bases ethniques ou religieuses et “la création de militantismes fanatiques chez des communautés ethniques ou religieuses”. C’est dans un tel contexte, relève-t-il, qu’intervient la politique de deux poids deux mesures dans l’application des principes du droit international “suivant l’identité religieuse des États et leur relation d’hostilité ou de soumission aux puissances occidentales”.

L’approche “Asia Pivot” pour tenir tête aux pays émergents

Comment en sommes-nous arrivés là ?

D’après les spécialistes, le scénario d’un retour éventuel de l’URSS a laissé la place à celui de “conflits régionaux majeurs” et à l’adoption en 1993 d’une stratégie régionale de défense justifiant “la régionalisation du problème militaire de la guerre froide”. L’historien Tewfik Hamel laisse même entendre que les USA, à travers l’Asia Pivot, une nouvelle approche “basée sur le Pacifique”, veulent “tenir tête à la Chine” pour “maintenir leur hégémonie militaire et prévenir l’émergence d’une hégémonie régionale”.

Cette idée est appuyée par Gérard Chaliand, expert en étude des conflits et en géostratégie, qui pense que le statu quo mondial a été modifié “non par le terrorisme, ni même par les conséquences des guerres d’Irak et d’Afghanistan, mais par la montée en puissance économique de la Chine, de l’Inde et des autres réémergeants asiatiques, ainsi que du Brésil”.

Il n’empêche que les USA tiennent aussi à leur objectif du “maintien d’une position d’influence et de puissance dans la région du Golfe arabo-persique”, comme le rappelle Saïda Bédar, spécialiste des questions stratégiques.

Bernard Genet atteste, lui, que le terrorisme islamiste “fabriqué en Afghanistan pour lutter contre l’URSS”, utilisé en Bosnie “pour contribuer à l’éclatement de la Yougoslavie” et en Tchétchénie “pour faire éclater la Fédération de Russie”, est à la fois “l’outil et le prétexte de la pénétration étasunienne en Afrique”. Pour cet économiste-géographe, une stratégie militaro-économique mise en œuvre sous couvert de la lutte antiterroriste, a été rapidement suivie de décisions et d’initiatives (Trans-Sahel-Initiative (TSI), Transsaharian-counter-terrorism partnership, Africom) qui se concentrent sur une partie de l’Afrique, “de la Méditerranée au Golfe de Guinée du nord au sud, et du Maroc à Djibouti d’ouest en est”.

Dans l’approche de la région du Maghreb, en relation avec l’espace saharo-sahélien, l’équipe de Naqd s’est également intéressée à l’État dans les relations transnationales. L’étude de l’évolution des relations internationales fera dire au chercheur Salim Chena que les “nouvelles formes de territorialisation liées à la mondialisation à l’intérieur des États par des acteurs extérieurs – firmes, États, individus – redessinent les cartes sociopolitiques et redéfinissent les rôles des États dans un contexte où le droit – national ou international – n’a pas encore pris la mesure démocratique de ces bouleversements”. Quant à la militarisation de l’espace saharo-sahélien, elle renvoie, selon Chena, à “la protection des intérêts énergétiques et géopolitiques de la France”.

La politique coloniale berbériste de la France

L’anthropologue André Bourgeot revient sur l’importance du Sahara et précise que toutes les décisions et tous les documents (plan d’organisation de Charles de Foucauld, Lyautey, réorganisation de 1946, décret de 1959) témoignent de l’intérêt français sur la région saharienne, considérée comme “un enjeu stratégique sur le plan international”. Le Sahara, indique-t-il, était vu comme la plaque tournante de l’Afrique francophone, s’inscrivant dans “la politique coloniale berbériste” et du “pan-touareg”, qui prévoyaient la création d’un “territoire national regroupant les territoires sahariens relevant de l’Algérie, de l’AOF et de l’AEF”.

À l’époque coloniale, l’Afrique constituait également “un lieu d’expérimentation des armes et des doctrines militaires”, renchérit Raphaël Granvaud, membre de la rédaction de Billets d’Afrique. Pour ce dernier, la France est passée “sans transition des interventions militaires coloniales aux interventions militaires néocoloniales”, qui se poursuivent à ce jour. Granvaud insiste en outre sur le fait que l’armée française est “l’un des principaux instruments au service du maintien d’une politique néocoloniale”. Il révèle ainsi que la France a effectué, à partir des années 1990, “une réorientation apparente de (sa) politique militaire” en Afrique. La France, explique-t-il, profite de son statut de membre permanent au Conseil de sécurité et de l’appui “sans faille” de pays africains, pour utiliser l’ONU comme “camouflage d’une logique néocoloniale” et intervenir militairement au Rwanda, en Côte d’Ivoire, en RDC et au Tchad.

Sur quel chapitre faut-il classer alors la dernière intervention française au Mali ? Attentif à la question des richesses minérales au Mali et au Niger, l’universitaire Damien Deltenre, lui, nous apprend que ces ressources représentent des “secteurs importants” des économies du Mali (or) et du Niger (uranium et pétrole). Il notera cependant qu’après la crise libyenne de 2011 et l’effondrement du Mali, l’année suivante, les ressources minières ont contribué à “l’aggravation” des tensions au Mali, tandis qu’elles incitent à “la coopération” dans le cas du Niger.

Enfin, le rôle des médias dans “la distraction de masse et l’effacement de faits” même récents de la mémoire est examiné par le géographe Manlio Dinucci. Observant le cas de la Libye et le silence ayant entouré le début du bombardement aéronaval de ce pays, le 19 mars 2011, il se rappelle la fureur de l’Otan qui, après avoir démoli l’État libyen avec 10 000 attaques aériennes et des forces spéciales infiltrées, achevait l’opération “Protecteur unifié” par la liquidation de Kadhafi “par la main des services secrets”. Double résultat : les USA via l’Africom ont un “instrument de pouvoir militaire” en Libye - leurs bases militaires serviront à des opérations en Libye et “dans d’autres parties du continent et au Moyen-Orient”- et disposeront de “l’instrument de pouvoir politique et économique”, qui leur garantira “l’accès privilégié au pétrole libyen”.

Hafida Ameyar
La Liberté (Algérie), 2 Février 2014

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