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Le magazine “le Point”, ou “Bichon chez les nègres” (Mondafrique)

par Richard Labévière 12 Avril 2014, 21:02 GIesbert Le Point Afrique

Le magazine “le Point”, ou “Bichon chez les nègres” (Mondafrique)
Le magazine “le Point”, ou “Bichon chez les nègres”

Par Richard Labévière 
Mondafrique

Pour le lancement de son nouveau site entièrement consacré au Grand continent, Le Point" vient de nous livrer un numéro très spécial assez curieux : « Afrique, le grand réveil - d’incroyables destins, un basculement historique ». Pour la circonstance, le grand chef de la rédaction - Franz-Olivier Giesbert -, nous assène un éditorial digne de Tintin au Congo, enfilant les poncifs paternalistes « petit blanc » les plus éculés qui font écho point par point à la célèbre mythologie de Roland Barthes : Bichon chez les Nègres[1].

Tout d’abord, nous dit Bichon-Giesbert : « L’Afrique et Le Point, c’est une vieille histoire (…) En somme, il y a en nous tous et depuis longtemps quelque chose d’africain ». Ben voyons ! L’identification est le premier ressort du mythe : le petit-bourgeois est un homme impuissant à imaginer l’Autre. Si l’autre se présente à sa vue, le petit-bourgeois s’aveugle, l’ignore et le nie, ou bien il le transforme en lui-même. « Dans l’univers petit-bourgeois », nous dit Barthes, « tous les faits de confrontation sont des faits réverbérants, tout autre est réduit au même ». Si on peut comprendre les finalités commerciales de cette démagogie du pittoresque, elle en dit déjà long sur l’inconscient des choix éditoriaux et présupposés à venir, une sorte d’économie intellectuelle des places et des fonctions reconnues par le FMI, la banque mondiale et les grands investisseurs du CAC-40.

N'est pas Malraux qui veut!

Justement, poursuit le grand chef du Point, en insistant sur le miracle économique, « le XXIème siècle sera africain… » Là, il faudrait lui conseiller de mieux lire les nombreuses expertises économiques, unanimement plus prudentes en la matière. Si l’apparence des taux de croissance à deux chiffres peut accréditer la thèse d’un grand bond en avant, avertissent les meilleurs experts, il ne faut jamais perdre de vue d’où l’on part et où l’on va en regardant de plus près ces données statistiques normatives qui ne peuvent intégrer d’autres évolutions difficilement quantifiables : les économies informelles, la corruption et autres flux criminogènes en croissance exponentielle, enfin le coût des conflits internes. Sur ce plan des grandes prédictions comme sur d’autres, bien-sûr, n’est pas Malraux ou Rueff qui veut !

Le troisième paradoxe, tout autant mythologique , de cet éditorial exceptionnel vaut, lui aussi, une petite pause : « le nombre de personnes parlant français va exploser dans les prochaines décennies ». Giesbert a-t-il récemment mis les pieds en Afrique ? Prenons simplement le Niger ou le Sénégal. Les meilleurs linguistes estiment que la langue arabe y sera dominante, sinon qu’elle s’imposera comme le vecteur dominant de communication. En-soi et pour-soi, cette évolution ne saurait être qualifiée de préoccupante si dans son sillage ne se multipliaient les madrassas et les associations wahhabites financées par la Banque islamique de développement (BID) et une multitude d’associations et d’ONG saoudiennes. Cette tendance lourde a, notamment pour conséquence la disparation des grandes confréries mourides, entraînant une profonde mutation des islams africains. Elle bouleverse foncièrement la donne géopolitique d’une grande partie du continent. Mais bon… en quoi ces évidentes réalités pourraient-elles concerner les certitudes ethnocentrées de notre éditorialiste parisien ?

Giesbert l'africain

Enfin, la conclusion nous sert une grande leçon de journalisme à la Edwy Plenel : « Le Point est convaincu que l’indépendance est son bien le plus précieux, avec l’insolence et la liberté d’esprit dont il n’a cessé de faire preuve au cours des dernières décennies, y compris contre ses supposés amis politiques » Ici, les mots manquent à endiguer les sourires, mais c’est certainement par cette impossibilité que la vérité tient à un réel irradiant : plus c’est gros, plus ça passe… Giesbert l’Africain, un drôle de pitre, vraiment !

Le regretté Edward Saïd a consacré une grande partie de sa vie à étudier les figures « orientalistes » du néo-colonialisme. Ses techniques de déchiffrement peuvent tout aussi si bien s’appliquer – ici -, à ce qu’il conviendrait de qualifier d’ « Africanisme », cette posture intellectuelle et journalistique qui consiste à emballer le produit. Il est vrai qu’en la matière notre Bichon fait figure de multirécidiviste. En son temps, il avait déployé tellement d’énergie pour faire passer son transfert de la rédaction du Nouvel-Observateur (alors encore vaguement de gauche) à celle du Figaro, en acte du plus grand héroïsme… un peu à la manière de Bernard Kouchner nous expliquant, en première page du Monde qu’il fallait être très courageux pour - bien que restant foncièrement de gauche, répondre à une impérieuse nécessité à devenir l’un des ministres de Nicolas Sarkozy…

Scout toujours!

Barthes encore : « il n’y a rien de plus irritant qu’un héroïsme sans objet (…) On voit comment fonctionne ici le courage : c’est un acte formel et creux, plus il est immotivé, plus il inspire de respect ; on est en pleine civilisation scoute, où le code des sentiments et des valeurs est complètement détaché des problèmes concrets de solidarité ou de progrès ».

A l’époque, nombre de jeunes journalistes - dont votre serviteur -, avaient été passablement intrigués par cette audace sans objet, ambition, ni projet autre qu’une boulimie de pouvoir d’influence, de reconnaissance sociale et de cynisme rémunérateur. On était alors en plein largage des amarres avec le « devoir d’irrespect » de Claude Julien pour voguer, cap sur les paradoxes du nouveau journalisme postmoderne où tout se vaut et réciproquement. C’est sans doute la mesure même de notre aliénation présente : faire passer les chiens de garde d’aujourd’hui pour des gardiens de la liberté d’expression et de l’indépendance d’esprit…

[1] Roland Barthes : Mythologies. Editions du Seuil 1957. Cette saga de "Bichon chez les nègres" en dit long sur le mythe petit-bourgeois du Nègre : un ménage de jeunes professeurs explore le pays des Cannibales avec son bébé de quelques mois. Bichon… un voyage héroïque, forcément héroïque.

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