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La recomposition de la politique étrangère turque en Afrique subsaharienne. Entre diplomatie publique et acteurs privés (IFRI)

par Gabrielle ANGEY 21 Mai 2014, 09:23 Afrique Turquie Acteurs privés

La recomposition de la politique étrangère turque en Afrique subsaharienne. Entre diplomatie publique et acteurs privés

Par Gabrielle ANGEY
Note de l'Ifri, mars 2014

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Les liens entre la Turquie et le continent africain peuvent paraître marginaux par rapport à ceux construits par les partenaires traditionnels européens ou les nouveaux poids lourds que sont la Chine, l’Inde ou le Brésil. Pourtant, la Turquie fait partie des cinq économies émergentes ayant le plus important volume d’échanges avec l’Afrique. Portées par le développement du pays, ces relations commerciales découlent d’une volonté clairement affichée des gouvernements turcs successifs depuis la fin des années 1990 d’approfondir les relations avec ce continent, en s’appuyant à la fois sur les outils diplomatiques traditionnels et sur des acteurs privés. Dans sa Note de l’Ifri venant de paraître et que nous présentons ici, Gabrielle Angey, chercheur préparant une thèse sur le sujet, se penche sur les raisons, les étapes et les modalités de cet intérêt turc pour le continent.

Une nouvelle orientation de politique étrangère

Suite à l’adoption en 1998 d’un programme d’ouverture à l’Afrique, et sous l’impulsion notable d’Ahmed Davutoğlu, ancien conseiller du Premier ministre Erdoğan et ministre des Affaires étrangères turques depuis 2009, la Turquie a multiplié les actions volontaires pour renforcer ses relations avec le continent africain. La volonté affichée est de diversifier la politique étrangère en développant des relations équilibrées avec de plus petites puissances et de renforcer la visibilité de la Turquie dans les organisations internationales en s’appuyant sur un soutien africain. Des plans d’action sont élaborés à partir de 2003 et les démarches symboliques et concrètes se multiplient : visites diplomatiques, lancement de l’Année de l’Afrique en Turquie (2005), premier Sommet de coopération turco-africain en 2008, création d’une Chambre de commerce Turquie-Afrique, ouverture de nombreuses ambassades turques sur le continent, accroissement du budget d’aide au développement, développement de la coopération militaire, etc.

Une politique étrangère privatisée ?

De nombreux acteurs privés ont accompagné le nouvel axe de politique étrangère déployé par le gouvernement turc en s’intéressant de près au continent africain.

Du côté du secteur privé, de très nombreux chefs de petites ou moyennes entreprises, encouragés par les puissantes associations d’hommes d’affaires auxquelles ils appartiennent, recherchent de nouveaux débouchés en Afrique. Alors qu’une partie d’entre eux constitue un segment de la base électorale de l’AKP (Parti pour la justice et le développement, Adalet ve Kalkınma Partisi), ces acteurs se retrouvent aussi comme les moteurs de la présence turque en Afrique. Issus de villes conservatrices de la partie asiatique de la Turquie, ces hommes d’affaires surnommés les « Tigres anatoliens » allient les valeurs du libéralisme économique et du conservatisme social fondé sur la promotion de l’Islam. Les secteurs d’activité concernés sont nombreux, allant de la construction, du secteur de l’énergie, aux produits manufacturés et biens d’équipement. En retour, l’Afrique exporte ses produits agricoles et matières premières énergétiques et minérales. Le pétrole et le gaz du Nigeria sont par exemple particulièrement appréciés dans une stratégie de diversification des sources d’approvisionnement d’un pays qui importe 90 % de son pétrole et 98 % de son gaz. Signe de l’intensification de ces échanges commerciaux, Turkish Airlines a ouvert depuis quelques années de nombreuses nouvelles lignes aériennes sur le continent, essentiellement à destination d’Afrique de l’Ouest et de l’Est côtier. Dans l’ensemble, les échanges turco-africains sont passés de moins d’un milliard de dollars en 2003 à 10 milliards en 2011. En janvier 2013, le Premier ministre turc Recep Tayip Erdoğan a affirmé vouloir atteindre l’objectif ambitieux d’un volume d’échange global de 50 milliards de dollars d’ici 2015.

Par ailleurs, de très forts réseaux humanitaro-religieux turcs se sont massivement implantés sur le continent africain. Il s’agit en premier lieu de membres du célèbre Mouvement Gülen, constitué autour du charismatique leader Fethullah Gülen, exilé aux États-Unis. Voulant proposer une synthèse entre modernité et Islam, sa vocation première est éducative et ses membres multiplient la construction d’écoles sur le continent africain. Le bras humanitaire du mouvement, l’ONG Kimse Yok mu (« N’y a-t-il personne ? »), est également engagé dans la distribution de denrées alimentaire lors de grandes catastrophes. L’IHH (Insan Hak ve Hürriyetleri Insani Yardım Vakfı, Fondation pour les Droits de l’Homme et la Liberté), autre organisation humanitaire turque très active en Afrique, est la branche humanitaire d’un mouvement plus radical, le Milli Görüş. Présente dans une quarantaine de pays, cette organisation intègre pleinement la dimension religieuse dans son action et s’adresse de préférence aux populations musulmanes d’Afrique.

Ces multiples acteurs ont pendant toute la décennie 2000 été soutenus par le gouvernement de l’AKP au pouvoir, qui considérait leur action comme un prolongement de sa stratégie africaine. La convergence des intérêts de ces deux grandes classes d’acteurs donnait lieu à des échanges de bons procédés sur le terrain (visites officielles des écoles turques privées en Afrique, manifestations culturelles portées conjointement par le privé et le public, etc.). Cette coopération va très certainement pâtir des tensions actuelles entre l’AKP et ces acteurs privés.

Le divorce consommé entre l’AKP et le mouvement Fethullah Güllen

Depuis la fin de l’année 2013, les frictions de plus en plus fréquentes entre le mouvement Gülen et l’AKP se sont muées en affrontement public. Les membres du réseau religieux, Gülen lui-même en tête, s’opposent désormais frontalement à Tayip Erdoğan et son parti, qui cumule depuis l’année dernière les scandales de corruption, les conflits avec la rue et les manœuvres de répression. « M. Erdoğan cherche à produire un faux ennemi pour détourner l’attention. Jusqu’à aujourd’hui, il applaudissait notre travail en disant que les classes moyennes anatoliennes prenaient leur place dans l’État. Aujourd’hui, il nous accuse de l’avoir infiltré », fait remarquer Ismail Cingöz, président de l’ONG Kimse Yok mu, dans un entretien au Monde. Les élections municipales qui se sont tenues le 30 mars dernier ont certes débouché sur une victoire de l’AKP ; mais elles ont été entachées de très nombreuses irrégularités, et des soupçons de fraudes massives pèsent sur elles. L’élection présidentielle d’août prochain devrait donner lieu à de nouveaux affrontements violents entre les deux réseaux de pouvoir. Les conséquences pour la politique étrangère de la Turquie en Afrique sont difficiles à prévoir, mais nul ne doute que le modèle de privatisation partielle de la diplomatie turque est définitivement remis en cause.

Consultez l’intégralité de la Note

La recomposition de la politique étrangère turque en Afrique subsaharienne. Entre diplomatie publique et acteurs privés (IFRI)

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