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Le larbin de l’Oncle Sam (Afrique-Asie)

par Afrique Asie 28 Mai 2014, 12:14 Arabie Saoudite USA

Le larbin de l’Oncle Sam  (Afrique-Asie)
Le larbin de l’Oncle Sam

Afrique-Asie

Grand spécialiste du monde arabe, René Naba, auteur d’un récent ouvrage sur l’Arabie Saoudite*, décrypte l’action malfaisante d’un royaume des ténèbres tenu par une gérontocratie qui a confisqué l’islam, et dont le « nanisme politique » a conduit à la décomposition du monde arabe. Cet incubateur matriciel du djihadisme, otage volontaire des Occidentaux, n’a pas vu que ses alliances contre nature l’avaient inexorablement conduit à son crépuscule. Avant la fin ?

Vous venez de consacrer un livre au royaume wahhabite. Pourquoi ?

René Naba : Pardonnez-moi ce propos sacrilège : l’Arabie Saoudite est le pays au monde qui invoque le plus quotidiennement Allah, mais cette incessante invocation divine paraît sans effet devant la gabegie et la démagogie de ses dirigeants et leur nanisme politique, à en juger par l’état de décomposition du monde arabe dont elle est grandement responsable.

La dynastie wahhabite a fondé sa légitimité sur une imposture. L’Arabie Saoudite est certes la terre de la prophétie musulmane, mais il n’est écrit nulle part qu’elle doit être la propriété de la famille Al-Saoud. L’appropriation d’une religion planétaire, son interprétation dans un sens ultra restrictif, régressif et répressif ainsi que son instrumentalisation à des fins politiques au service des anciens colonisateurs du monde arabe et musulman relève de l’imposture et de la forfaiture, qu’il importe de dénoncer, de combattre et de sanctionner.

Le royaume vit un état de schizothymie, avec une très grande complaisance des « grandes démocraties occidentales » pour les turpitudes de la dynastie wahhabite. Il importait de pointer les dysfonctionnements saoudiens, de même que le discours disjonctif occidental. De remettre les pendules à l’heure en ce qu’il est du devoir de tous les démocrates arabes de combattre sans relâche cette grave aberration mentale, si préjudiciable au développement du monde arabe. De déconstruire toute une stratégie fondée sur l’instrumentalisation d’une religion, l’islam, comme arme de combat au service du camp atlantiste et du pancapitalisme financier. Le combat n’est donc pas contre une religion, mais contre des dignitaires religieux ou des politiques qui instrumentalisent une religion.

Le monde arabe vivait une révolution de grande ampleur, impulsée par l’immolation du Tunisien Mohamad Bouazizi, et l’Arabie Saoudite, comme indifférente à ce bouleversement qui sapait les fondements de l’ordre ancien, s’imaginait pouvoir interrompre ce flux à coups d’interdits, les fatwas, son arme de destruction massive. Quinze fatwas tout aussi lubriques que concupiscentes ont été décrétées durant ce que l’on désigne faussement de « printemps arabe », fatwa de la copulation de l’adieu, qui s‘apparente à de la nécrophilie, fatwa pour l’allaitement de l’adulte, fatwa pour le meurtre de Bachar al-Assad (alaouite) prioritairement à celui d’un Israélien, comme si la fonction d’un dignitaire religieux était de préconiser le meurtre ; fatwa enfin pour la destruction des Églises de la péninsule arabique.

Les pétromonarchies comptent une dizaine d’églises, la plupart installées à la demande des autorités du pays, notamment des congrégations religieuses libanaises, tant pour veiller à la bonne éducation des enfants des familles princières et de la grande bourgeoisie du Golfe que pour répondre aux besoins spirituels de près de dix millions de « travailleurs immigrés occidentaux » expatriés dans la zone. En revanche les pétromonarchies abritent sept importantes bases aéronavales, sans compter la base de drones en Arabie Saoudite. Ce qui pervertit l’esprit ne vient pas tant de ces églises que de ces bases qui asservissent les pays de la région et aliènent leur souveraineté et leur dignité.

Détruire une dizaine d’églises aurait exacerbé l’islamophobie ambiante des pays occidentaux et aurait suscité en réaction la destruction de plusieurs centaines de mosquées en Europe et ailleurs. Il est malsain de s‘abandonner à sa rance phobie sans en mesurer les conséquences, à court et à moyen terme, sur autrui.

Dans la maturation de ce livre, une raison subsidiaire a joué qui relève de mon équation personnelle : je viens d’un pays, le Liban, dont la capitale, Beyrouth, s’est offerte en victime sacrificielle de la défaillance arabe, à deux reprises, glanant au passage le glorieux titre de « mère de toutes les villes du récit de la résistance arabe », dans sa double version Beyrouth-Ouest (1982) et Beyrouth-Sud (2006). Elle revêt, à ce titre, dans la conscience collective arabe, la fonction de « Vietnam d’Israël » en ce qu’elle revendique le privilège unique au monde d’avoir symbolisé, à deux reprises dans l’Histoire contemporaine, la résistance arabe à l’hégémonie israélo-américaine. Les Libanais veulent bien mourir pour la Palestine, mais pas se faire poignarder dans le dos par des planqués à des milliers de kilomètres du champ de bataille, de surcroît les alliés objectifs d’Israël, quand bien même ils sont arabes. Surtout s’ils sont arabes.

L’Arabie Saoudite est actuellement une gérontocratie moyenâgeuse. Comment expliquez-vous le fait qu’elle soit devenue, selon une expression de l’ancien ambassadeur de France à Riyad, une « dictature protégée » ? Par l’Occident bien entendu.

R.N. : L’Arabie Saoudite est le ravitailleur énergétique des grands pays industrialisés à des prix défiant toute concurrence. Une vache à lait. L’instrument docile de la stratégie américaine, unique cas au monde d’un partenariat dans la vassalité. Le deal est simple : la sécurité du ravitaillement pétrolier des États-Unis, et son ravitaillement au moindre prix, en contrepartie de la protection du royaume, plus précisément de la dynastie wahhabite.

Vaste marché de consommation à fort pouvoir d’achat, l’Arabie est un exutoire. Un gros client de l’industrie d’armement des pays occidentaux, dont les transactions militaires exorbitantes, de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de dollars, sont conçues comme des polices d’assurance qui obligent ses fournisseurs à le protéger et à soutenir sa politique, si erratique soit-elle. Les Occidentaux laissent l’Arabie s’enfoncer dans ses dérives et ses excès pour accroître sa vulnérabilité et accentuer la dépendance de la dynastie à leur égard. Le moment venu, exit. Comme avant elle la dynastie pahlévi d’Iran.

Main dans la main avec l’Occident, l’Arabie Saoudite a toujours joué un rôle d’avant-garde dans la déstabilisation des États séculiers dans le monde arabe (Égypte nassérienne, Syrie, Irak, Algérie, Libye, etc.). Comment expliquez-vous ce pacte d’apparence contre nature ?

R.N. : Non pas à l’avant-garde, mais à proprement parler le fer de lance de la contre-révolution arabe. Les pays qui lui sont frontaliers lui servent de balises de sécurité : le Yémen pour combattre Nasser et épuiser son armée pendant six ans (1960-1966) au point de la rendre incapable, en 1967, de faire face à la guerre préventive israélienne. L’Irak, dont elle a commandité la guerre pendant dix ans contre l’Iran (1979-1989), pour fixer un pays doublement dangereux à ses yeux, un pays révolutionnaire et chiite. Saddam Hussein a été un âne absolu. Quel besoin avait-il de faire le sale boulot pour le compte des monarchies les plus rétrogrades, lui qui se réclamait d’un régime séculier, d’une idéologie nationaliste et laïque ?

Le roi Abdallah d’Arabie vient de publier plusieurs décrets criminalisant le terrorisme au moment même où il apporte un soutien multiforme à tous les mouvements terroristes dans le monde arabe et musulman, voire partout dans le monde. Pourquoi cette volte-face ?

La criminalisation des organisations djihadistes a constitué la condition préalable à la visite d’Obama en Arabie, en même temps qu’elle signait l’entrée en fonction du nouveau responsable des services de sécurité du royaume, le prince Mohamad ben Nayef, ministre de l’Intérieur et successeur de Bandar ben Sultan, le prince des ténèbres par excellence. En instrumentalisant d’une manière inconsidérée, à coups de pétrodollars, tous les paumés de l’islam, les djihadistes-takfiristes, les pays occidentaux ont eu à pâtir des retours de flamme (l’effet feed-back), un résultat qu’il ne pouvait soutenir devant leur opinion publique. Et cela d’autant plus difficilement que l’Arabie Saoudite avait déjà bénéficié de leur indulgence criminelle, qu’elle avait déjà été exonérée de ses responsabilités dans les attentats du 11 septembre 2001 (quinze pirates de l’air sur dix-neuf étaient de nationalité saoudienne), faisant assumer à l’Irak les conséquences de cet acte de folie.

On assiste actuellement à une guerre de succession feutrée, mais féroce, au sein de la famille régnante. Comme cette guerre va-t-elle se conclure ?

R.N.: Le roi Abdallah a manœuvré de manière à s’assurer que son fils Mout’eb accède au trône, en le mettant sur orbite et en verrouillant le processus de succession. Le clan Sideiry, les sept frères issus de la même mère (Faysal, Fahd, Sultan, Salman, Nayef, Ahmad, Moqren, et leurs descendants Bandar ben Sultan et Saoud al-Faysal), monopolise le pouvoir. Le roi Abdallah, qui appartient au clan rival d’Al-Shammar, veut assurer la pérennité de sa dynastie. Il a opéré un changement dans l’ordre successoral à la veille de la venue de Barack Obama à Riyad fin mars, plaçant le tuteur américain devant le fait accompli.

Une fois Bandar ben Sultan, le commandant en chef des djihadistes, prestement évacué sanitairement aux États-Unis en février 2014, ce fut au tour du prince héritier Salman ben Abdel Aziz de subir les avanies de l’âge et du pouvoir. Atteint d’Alzheimer, un tuteur lui a été affecté en la personne de son demi-frère, le prince Moqren, faisant de lui le deuxième dans l’ordre de succession, en sa qualité de deuxième vice-président du Conseil. Autrement dit, le prince héritier du prince héritier.

Le roi, 89 ans, a subi un triple pontage coronarien qui le place hors service durant de longues périodes. La pathologie du prince héritier Salman ben Abdel Aziz, 77 ans, fait planer des doutes sur son aptitude au pouvoir, bien qu’il soit l’héritier. Le prince Moqren, 68 ans, troisième plus haut dirigeant du royaume, et le deuxième dans l’ordre de succession, était à la tête des services de renseignements saoudiens avant son remplacement par Bandar.

L’âge du roi Abdallah et sa santé déclinante alimentent régulièrement les rumeurs sur l’avenir des dirigeants du royaume, acteur-clé au Moyen-Orient et premier exportateur mondial de pétrole brut. Prudent et prévoyant, le roi Abdallah a placé son fils Mout’eb au poste stratégique de deuxième vice-président du conseil, verrouillant l’ordre de succession au bénéfice de son fils, sans possibilité d’en modifier l‘ordre de succession.

Une semaine après ce tsunami de l’ordre successoral du royaume, c’est au tour du fils du prince héritier de subir les dures lois de la lutte du pouvoir. Le prince Turki ben Salman, président d’un important groupe de presse saoudien, a été dégagé de ses responsabilités le 6 avril. Ce changement à la tête du plus important groupe de presse saoudien intervient alors que la presse du Golfe est le théâtre d’une restructuration à marche forcée, à coups de pétrodollars. L’ancien premier ministre du Qatar, Hamad ben Jassem, l’homme du « printemps atlantiste arabe », s’est en effet emparé, l’été dernier, d’un des plus prestigieux journaux panarabes, Al-Qods Al-Arabi, évinçant sans ménagement son fondateur Abdel Bari Atwane pour la somme de 19 millions de dollars, en vue d’en faire un vecteur chargé de propager les vues et les visées du Qatar à destination du lectorat arabophone d’Europe et du continent américain.

Un vecteur qui opérera en complément à ses « qatarologes », véritables missi dominici du salafisme dans les zones péri-urbaines de France et d’ailleurs, dont le plus en vue n’est autre que Nabil en-Nasri, président du Conseil des jeunes musulmans de France.

En guerre ouverte avec le Qatar, l’Arabie Saoudite a entrepris, de son côté, une remise en ordre de sa structure politique et médiatique. Pour faire pièce à la nuisance d’Al-Jazeera, elle a lancé depuis Bahreïn une chaîne transfrontière, Al-Arab, propriété du prince Walid, et a repris en main le groupe As Shark al-Awsat.

Des informations récentes font état d’un début de fronde au sein des tribus contre le monopole du pouvoir par la famille Saoud. Quelle est la crédibilité de ces informations ?

R. N. : À la faveur du printemps arabe, faisant preuve d’un courage inhabituel dans un pays régi par la police religieuse (Al-Mouttawah’a), 2 400 jeunes Saoudiens ont lancé une pétition en ligne proclamant le « refus de la tutelle paternaliste », s’insurgeant contre « la mainmise du pouvoir politico-religieux sur la vie publie et privée des Saoudiens » et la « tutelle paternaliste qui bride nos pensées ».

Le collectif des jeunes activistes déplore que « la génération précédente se soit égarée dans de conflits secondaires, une déviation des grands de causes nationales vers des débats sectaires, partiels et parcellaires ». Leur emboîtant le pas, un dignitaire, Abdallah al-Ouwaydate, s’est attaqué à une pratique ancestrale, sujet tabou s’il en est : la cessation des activités profanes durant les heures de prière. « La fermeture des centres commerciaux durant les heures de prière est une pure invention qui ne repose sur aucun fondement religieux ou rationnel. Ces centres ferment par crainte des représailles de la police religieuse, alors que les propriétaires de fonds pâtissent en premier du préjudice de cette mesure », a-t-il soutenu non sans témérité.

Comment analysez-vous les relations entre le royaume wahhabite et les Frères musulmans ? Comment se fait-il que Riyad les soutienne en Syrie et les combatte en Égypte ?

R.N. : Primo : trois des grands pays musulmans de la zone, l’Iran, une théocratie identique à l’Arabie, mais de rite chiite, la Turquie, un régime crypto néo-islamiste sunnite, et l’Égypte, surtout du temps de Mohamed Morsi, procèdent à la transmission du pouvoir par la voie des élections. Il s’agit d’une menace mortelle pour la dynastie wahhabite qui est, elle, régie par la transmission héréditaire du pouvoir selon la loi de la primogéniture, le plus ancien dans la classe d’âge. Cela prouve a contrario que l‘on peut être un musulman et même un pratiquant et recourir à l’élection sans dévoyer l’islam.

Deuzio : l’Arabie Saoudite a été l’incubateur des Frères musulmans depuis leur défaite face à Nasser, dans la décennie 1950. Ils avaient même le monopole de l’embauche des travailleurs tant égyptiens que syriens pour les emplois en Arabie Saoudite, avec leur contribution y afférente.

Tertio : l’Arabie Saoudite a servi de fusée porteuse pour la mise en orbite de la confrérie dans l’espace européen, faisant d’elle un levier d’opinion auprès de l’importante communauté arabo-musulmane, estimée à près de vingt millions de personnes.

La brouille est intervenue dans la décennie 1990-2000. D’une part, lorsque l’Arabie a voulu s’exonérer des attentats du 11-Septembre en faisant porter la responsabilité de ses excroissances extrémistes aux Frères musulmans, et non à la doctrine wahhabite. D’autre part, lorsque la confrérie, s’estimant bien implantée dans la diaspora occidentale, a cherché à se positionner de façon autonome par rapport à ses anciens bailleurs de fonds.

Il n’existe pas de contradiction entre la position de l’Arabie Saoudite vis-à-vis des Frères musulmans de Syrie et ceux d’Égypte. La Syrie assume une fonction identique à l’Afghanistan dans la décennie 1980. Un défouloir au trop-plein de djihadistes de la péninsule arabique, qui autrement serait opérationnels sur leur propre territoire national. Les Saoudiens font faire le sale boulot au « régime mécréant des alaouites », plutôt que de le faire eux-mêmes.

Sous couvert de guerre contre le terrorisme, l’Arabie Saoudite a procédé à une normalisation de facto avec Israël, criminalisant la confrérie des Frères musulmans, au-delà des rivalités de voisinage et des conflits de préséance. La diabolisation des Frères musulmans, matrice originelle d’Al-Qaida et de ses organisations dérivées, apparaît ainsi comme une grande opération de blanchissement des turpitudes saoudiennes et de dédouanement de la dynastie à son soutien à la nébuleuse du djihadisme erratique depuis son apparition dans la décennie 1980, lors de la guerre antisoviétique d’Afghanistan. Un parrainage qui a valu à l’Irak d’assumer, par substitution, la fonction de victime sacrificielle d’un jeu de billard à trois bandes en 2003, en compensation au châtiment de l’Arabe Saoudite pour sa responsabilité dans les attentats du 11 septembre 2001 contre les symboles de l’hyperpuissance américaine.

Cette décision à l’encontre d’une confrérie qu’elle a longtemps couvée, qui fut de surcroît son instrument docile dans sa guerre contre les régimes républicains du versant méditerranéen du monde arabe, témoigne du brutal retournement de situation à l’égard d’une organisation autrefois portée au pinacle, désormais vouée aux gémonies. À l’apogée de sa puissance au début du « printemps arabe », en 2011, l’unique formation transnationale arabe se retrouve à son périgée trois ans plus tard, en butte désormais en aux coups de boutoir conjugués de son pays d’origine, l’Égypte, et de son pays incubateur, l’Arabie Saoudite, les deux plus grands pays arabes, le premier par sa puissance militaire, le second par sa puissance économique.

L’alliance des Frères musulmans avec le philo-sioniste Bernard-Henri Lévy, erreur impardonnable et mortelle, ne leur a été d’aucun secours. Vaincus par Nasser puis par Sissi, et désormais bannis par les Saoudiens, les Frères musulmans ont illustré le « degré zéro de la politique ». Ils devraient changer de logiciel politique. Plutôt que de mener une politique revancharde, ils auraient dû viser une posture type Nelson Mandela, en dépassant les antagonismes de la société égyptienne. Le nanisme politique est antinomique de la grandeur.

On évoque souvent le scénario d’une implosion du royaume. Dans quelle mesure cette hypothèse est-elle plausible ?

R.N. : La partition constitue une épée de Damoclès suspendue de manière permanente sur la tête de la dynastie. Elle a été brandie la première fois par Oussama ben Laden lors de son divorce avec ses anciens commanditaires, à la suite du débarquement américain en Arabie Saoudite pendant la première guerre de la coalition internationale contre l’Irak (1990). Le sous-traitant émérite de la stratégie saoudo-américaine dans la sphère arabo-musulmane au paroxysme de la guerre froide soviéto-américaine en Afghanistan (1980-1989) avait préconisé la constitution d’une République islamique du Hedjaz, regroupant les lieux saints de l’islam (La Mecque et Médine) sous son autorité, à l’effet d’ôter toute légitimité spirituelle aux wahhabites.

La seconde fois, après les attentats du 11-Septembre, lorsque le Pentagone a laissé fuiter un plan prévoyant le démembrement du royaume en quatre parties : la zone pétrolière chiite à l’Irak, à l’époque sous mandat américain, le périmètre des lieux saints à la dynastie hachémite de Jordanie, ancien titulaire des lieux, etc. La menace de partition a un effet dissuasif sur la dynastie. Observez ce qui s’est passé au Soudan, au mépris du principe de l’intangibilité des frontières issues de la colonisation. La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. Les dirigeants saoudiens ne sont pas doux et sages, ils sont dociles et serviles.

Le Conseil de coopération du Golfe, création de l’Arabie Saoudite, contre l’Iran et l’Irak à l’époque, est en train d’imploser. Pourquoi ?

R.N. : Le Qatar est un poignard planté sur le flanc de l’Arabie. La guerre intestine entre les frères ennemis wahhabites est une guerre de survie dynastique. Dans l’hypothèse d’une partition du royaume, le Qatar serait le substitut. La dynastie Al-Hamad, une version light du wahhabisme de la famille Al-Saoud. Cette crise, la plus violente depuis la création du Conseil de coopération du Golfe il y a trente ans, paraît devoir entraver le fonctionnement de l’ultime instance régionale de coopération arabe encore en activité et perturber la stratégie islamo-atlantiste en Syrie.

Ce syndicat des pétromonarchies du Golfe est sous haute protection militaire occidentale. Formé des six pétromonarchies du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Qatar, sultanat d’Oman), le Conseil de coopération du Golfe a été mis sur pied dans la décennie 1970 au moment de l’accession à l’indépendance de l’ancienne Côte des pirates (Émirats arabes unis), dans la foulée du retrait britannique à l’est de Suez. Les six pétromonarchies abritent chacune une base occidentale d’envergure, faisant de la zone la plus importante concentration militaire atlantiste hors de l’Otan. Que le mufti de l’Otan (87 ans) soit parvenu, au soir de sa vie, à saborder les relations entre les meilleurs alliés de l’Otan, ses supplétifs dans la recolonisation du monde arabe, donnent la mesure de la fragilité de cet édifice et de ses adhérents.

Comment expliquer les relations explosives entre l’Arabie et la Syrie ?

R.N. : La Syrie, éternel trouble-fête de la politique arabe, a fait l’objet d’une manœuvre de contournement de la part des grands pays arabes, en vue de provoquer sinon l’effondrement du régime baasiste, du moins la rupture avec son allié iranien. En vue aussi d’annoncer sa reddition au nouvel ordre américain, que les États-Unis et leurs grands alliés régionaux, l’Arabie Saoudite et Israël, tentent vainement d‘instaurer au Moyen-Orient depuis le début de la présidence de George Bush Jr il y a dix ans avec son projet de « Grand Moyen-Orient ».

Unique pays se réclamant de la laïcité dans le monde arabe mais partenaire stratégique de l’Iran – le seul régime théocratique se réclamant du chiisme, la branche rivale du sunnisme –, la Syrie est simultanément et cumulativement accusée d’être un foyer du terrorisme international, un pivot de l’axe du mal, le phagocytaire du Liban et de la Palestine, le fossoyeur du leadership libanais. En un mot le grand perturbateur d’une paisible et riante zone par excellence : le Moyen-Orient. Une thèse relayée sans retenue et avec une belle unanimité par les grands médias occidentaux, tant dans la presse audiovisuelle que dans la presse écrite, tant par les intellectuels médiatiques que par les scribouillards besogneux.

Mais ce paria-là, selon le schéma occidental, au-delà des turpitudes dont il peut être crédité, se trouve être en phase avec la multitude des « laissés-pour-compte » de la paix, à tout le moins perçu comme tels, qui voient en lui l’ultime porteur de la revendication nationaliste arabe, à une période de l’Histoire marquée par une déperdition identitaire et une religiosité régressive. Redoutable honneur qui lui vaut l’hostilité sans nuances des pays qualifiés de « modérés » dans le jargon diplomatique et médiatique occidental, principalement l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Jordanie, c’est-à-dire les régimes affligés des mêmes tares d’autoritarisme, de népotisme et de corruption que le régime syrien, mais que leur alignement docile au camp occidental exonère de toute critique.

* L’Arabie Saoudite, un royaume des ténèbres, l’islam otage du wahhabisme, Éd. Golias, 120 p., 14 euros.

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