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Le président allemand Gauck en visite en Turquie – l’arrogance de l’impérialisme allemand (WSWS)

par Peter Schwarz 4 Mai 2014, 13:28 Allemagne Turquie Erdogan Impérialisme Gauck

Le président allemand Gauck en visite en Turquie – l’arrogance de l’impérialisme allemand (WSWS)
Le président allemand Gauck en visite en Turquie – l’arrogance de l’impérialisme allemand

Par Peter Schwarz
WSWS

En fustigeant amèrement le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, le président allemand Joachim Gauck a provoqué en Turquie une âpre dispute publique durant sa visite d’Etat.

Dans un discours prononcé à l’université Metu Technical d’Ankara, Gauck a dit prendre note avec inquiétude de l’existence d’une tendance en Turquie qui minait l’Etat de droit et l’équilibre des pouvoirs. Il s'est demandé « si, en ce moment précis, l’indépendance de la justice est encore garantie lorsque l'on voit le gouvernement muter un grand nombre de magistrats et d’officiers de police, en les empêchant de révéler des abus de pouvoir, et sans la moindre considération pour ceux qui sont affectés. »

Gauck a dit devant des centaines d’étudiants que le droit à une information exhaustive est la condition préalable à une société libre et démocratique. Ce n’est que de cette façon que les abus de pouvoir peuvent être mis au grand jour et ceux qui sont au pouvoir être tenus de rendre des comptes. Là où on limite la liberté d’exprimer ses opinions et l’implication des citoyens, la méfiance et la volonté de commettre des actes de violence augmentent.

Gauck a dit qu’en tant que démocrate qui a fait l’expérience d’un Etat totalitaire tel que la RDA (République démocratique allemande, Allemagne de l’Est), il ferait entendre sa voix s’il voyait que l’Etat de droit était menacé, même si son propre pays n’était pas touché. « J’élève la voix au nom de la population, pour sa dignité, pour sa liberté et pour son intégrité physique. »

Le quotidien conservateur Die Welt a décrit la prestation de Gauck, qu’il a saluée, comme une « réprimande » et une « provocation. » Il avait délibérément choisi l’endroit. Metu fait partie des bastions du mouvement étudiant turc et était le centre du mouvement de protestations du parc Gezi.

Le lendemain, Erdogan a accusé le chef d’Etat allemand, qui se trouvait encore en Turquie, d’« ingérence dans les affaires intérieures de notre pays. » Gauck se croit encore pasteur, ce qu’il était autrefois, a dit Erdogan en conseillant à Gauck de garder ses recommandations pour lui-même.

Gauck a rapidement rétorqué, « Je n’ai fait que mon devoir qui est de prêter attention aux conflits qui ont actuellement lieu dans la société. » Il a ajouté s’être montré plutôt réservé dans ses remarques.

Gauck a été entièrement soutenu par les médias et les politiciens allemands. Son attaque contre le gouvernement turc a été largement couverte d’éloges tandis que la réaction d’Erdogan a été accueillie avec hostilité. Mercredi, le journal Süddeutsche Zeitung titrait à la Une, « Erdogan se moque de Gauck. »

La vice-présidente du parlement allemand, Claudia Roth des Verts, était furieuse, « Erdogan a insulté le président d’une manière offensive. Cela montre que le style politique de M. Erdogan manque de courtoisie et de culture démocratique. »

Les membres du parlement européen, le comte Alexander Lambsdorff (Parti libéral démocrate) et Markus Ferber (Union chrétienne sociale) ont exigé la fin immédiate des pourparlers d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. « Le pays se distance de plus en plus de l’Europe et des valeurs européennes fondamentales, » a précisé Ferber.

Erdogan est le représentant d’un régime bourgeois de droite qui réagit à des tensions politiques et sociales grandissantes dans le pays en foulant au pied les droits démocratiques. Mais le chef d’Etat allemand est bien la dernière personne à pouvoir lui donner des leçons sur les valeurs démocratiques.

Le gouvernement allemand a contribué dans une large mesure à produire la crise à laquelle Erdogan a réagi par des mesures autoritaires. C’est notamment le cas en ce qui concerne la guerre civile qui fait rage dans la Syrie voisine et qui a déstabilisé la région toute entière en forçant des millions de Syriens à fuir vers la Turquie où ils se morfondent dans des camps de réfugiés surpeuplés.

Berlin a systématiquement soutenu l’opposition pro-impérialiste syrienne qui a provoqué la guerre civile contre le régime de Bachar al Assad et a encouragé le gouvernement turc à en faire de même.

C’était l’objectif principal du déploiement de 300 soldats de l’armée allemande pour protéger l’espace aérien près de la frontière turco-syrienne au moyen de missiles Patriot. Alors que, avec le soutien du gouvernement turc, des milices islamistes livrent des armes au-delà de la frontière en recourant à la Turquie comme un lieu de retraite, les soldats allemands garantissent par leur présence qu’elles ne peuvent pas être attaquées par la force aérienne syrienne.

Le gouvernement américain soutient également les rebelles syriens et il a collaboré étroitement avec Ankara. Mais, Erdogan s’est brouillé avec Washington après le coup d’Etat militaire en Egypte qui a évincé les Frères musulmans qui sont alignés sur l’AKP d’Erdogan et Obama a annulé en dernière minute une attaque militaire contre la Syrie. Comme le journaliste d’investigation bien connu, Seymour Hersh, l’a rapporté, l’attaque au gaz de Ghouta, près de Damas, qui devait servir de prétexte à un tel assaut était organisée par le renseignement turc en alliance avec des groupes islamistes. (voir : « Nouvel exposé de Seymour Hersh: la Turquie a organisée des attaques au gaz pour provoquer une guerre des États-Unis contre la Syrie.)

Depuis lors, une lutte amère fait rage entre l’AKP d’Erdogan et le mouvement Hizmat du prédicateur Fetullah Gülen qui est basé aux Etats-Unis et qui avait préalablement appuyé Erdogan.

Gauck n’a pas dit un mot sur ce contexte. Au lieu de cela il a clairement fait comprendre avec un cynisme non déguisé que Berlin maintenait son soutien pour la guerre civile en Syrie. Avant de se réunir avec les politiciens turcs, il a rendu visite à l’unité de l’armée allemande stationnée près de la frontière syrienne en les félicitant et en affirmant, « Par votre service vous avez contribué à empêcher que le conflit en Syrie ne déborde en Turquie. »

Il s’est ensuite rendu dans un camp de réfugiés syrien pour une séance de photos avec des familles syriennes. Il a félicité la Turquie pour avoir accueilli près d’un million de réfugiés. Jusque-là, l’Allemagne avait déclaré sa volonté d’en accepter un maximum de 10.000. Il y a quatre mois, sur l’insistance de l’Allemagne, l’UE était parvenue à un accord avec la Turquie pour contraindre Ankara à reprendre tous les réfugiés qui avaient surmonté les obstacles presque insurmontables pour atteindre l’UE à partir du territoire turc.

Et donc, pendant qu’à Ankara, Gauck promouvait « la dignité, la liberté et l’intégrité physique » de la population, le gouvernement allemand est profondément impliqué dans le complot du gouvernement turc en Syrie et le traitement brutal des réfugiés de guerre.

Le bilan de Gauck en tant que « démocrate en RDA » qu’il affiche à chaque occasion est aussi un mythe. Gauck était moins un défenseur des droits des citoyens qu’un anticommuniste résolu. Il est issu d’une famille ayant de solides liens avec les nazis. Sa mère avait adhéré au NSDAP au sein du (Parti national-socialiste des travailleurs allemands) en 1932, son père en 1934 et son oncle Gerhard Schmitt, qui a fortement influencé Gauck, en 1931.

Le père de Gauck fut arrêté par les autorités soviétiques après la guerre et déporté dans un camp de Sibérie sans que sa famille sache où il se trouvait. Ceci eut des conséquences considérables sur son fils. Il rejeta le régime de la RDA et fit des études de théologie car cela lui accordait un certain degré de liberté individuelle.

Gauck n’a jamais appartenu à l’opposition organisée en RDA. Il fut même autorisé à voyager à l’Ouest, ce qui n’était pas possible pour les militants de l'opposition. Ce n’est que durant la transition vers le capitalisme, comme la fin du régime SED stalinien (Parti socialiste unifié d’Allemagne) devenait évidente, qu’il prit le « train en marche, » comme l’a écrit en 2012 dans le Süddeutsche Zeitung Hans Jochen Tschiche, un pasteur actif de l’opposition en RDA. Après la réunification, Gauck fit carrière comme le dirigeant de l’autorité des archives de la Stasi.

Gauck fut attiré par la République fédérale non pas par désir de démocratie, mais plutôt par l’impérialisme allemand. Il est devenu depuis l’un des plus fervents défenseurs de la politique de grande puissance allemande. Son discours minutieusement préparé pour le jour de l’unité allemande en 2013 avait une signification programmatique.

Au coeur du discours se trouvait l’appel pour que l’Allemagne joue une fois encore un rôle en Europe et internationalement, proportionné à sa puissance économique. Dans un monde en proie à des crises et à des troubles, Gauck a exigé une politique active et militariste. « Notre pays n’est pas une île. Nous ne devrions pas succomber à l'illusion qu'il serait possible que nous soyons épargnés par les conflits politiques, économiques et militaires, si nous ne participons pas à leur résolution, » a-t-il prévenu. « Notre principale préoccupation est de maintenir l’ordre politique et militaire en l’orientant vers l’avenir, particulièrement en période d’incertitude. »

Le gouvernement allemand a depuis mis en pratique ce programme avec le soutien qu'il a apporté au soulèvement en Ukraine appuyé par des fascistes et la voie agressive qu'il a choisie à l’égard de la Russie. La visite de Gauck en Turquie a été pareillement caractérisée par la reprise de l’arrogance de l’impérialisme allemand.

(Article original paru le 2 mai 2014)

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