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Le rapport Brazza : plus d’un siècle d’impunité (Billets d'Afrique)

par Billets d'Afrique 7 Mai 2014, 08:03 Congo-Brazzaville Colonialisme Massacres Travail forcé Pierre Savorgnan de Brazza

Le rapport Brazza : plus d’un siècle d’impunité (Billets d'Afrique)
Le rapport Brazza : plus d’un siècle d’impunité

Billets d'Afrique

Suite à l’exploration de Pierre Savorgnan de Brazza, la France « prit possession » du Congo en 1886. Ce vaste territoire, formé du Gabon, du Congo actuel et de l’Oubangui-Chari (devenu République Centrafricaine), ne devait rien coûter à la métropole. Il fut donc partagé entre 40 compagnies concessionnaires. Afin de mettre en valeur le pays et de donner aux indigènes « la culture du travail », ceux-ci furent soumis à un régime de travail forcé et les récalcitrants subirent une répression atroce. Le « rapport Brazza », enfin publié, en témoigne.

À Fort­-Crampel (Kaga­-Bandoro en RCA), pour que les indigènes « se tiennent tranquilles », l’administrateur Toqué et le commis aux affaires indigènes Gaud firent exploser un prisonnier avec une cartouche de dynamite pour fêter le 14 juillet 1903. « Ça médusera les indigènes, aurait dit Gaud, le feu du ciel est tombé sur le Noir qui n’avait pas voulu faire amitié avec les Blancs ».

La nouvelle parvint à Paris, où le gouvernement fut interpellé à la Chambre. Le ministre des Colonies organisa une mission d’inspection, non pas tant pour enquêter sur des crimes de ce genre, que pour montrer que les méthodes des Français dans leur Congo étaient bien plus humaines que celles imposées par le roi Léopold II dans son État indépendant du Congo. Une campagne était alors en cours contre celui­ci pour l’exploitation du « caoutchouc rouge », rouge du sang des indigènes, forcés de récolter la sève de lianes sauvages [1]. Les Français comptaient sur une convention passée avec Léopold II, qui leur donnait un droit de préemption en cas de cession de l’État indépendant du Congo.

Brazza, qui avait été remercié en 1898, fut nommé à la tête de cette mission et partit en avril 1905. Il mourut au retour à Dakar en septembre. Ses notes et les témoignages recueillis par ses collaborateurs furent examinés par une commission formée de hauts fonctionnaires coloniaux qui rédigea un rapport en 1907. Quoiqu’atténuant la gravité des faits dénoncés par Brazza, celui­ci ne fut jamais rendu public. Il vient d’être édité [2].

Une des affaires les plus criantes découvertes par la mission fut l’arrestation de 58 femmes et 10 enfants aux environs de Mongoumba (en aval de Bangui en RCA) par M. Culard, commis aux affaires indigènes, afin de faire rentrer l’impôt en caoutchouc. N’ayant pas jugé suffisant le volume apporté par les hommes, il envoya ces otages à Bangui où ils furent enfermés pratiquement sans nourriture par l’administrateur Marsault. Au bout de cinq semaines, en avril ou mai 1904, 45 femmes et 2 enfants étaient morts.

Il était d’usage de prendre en otage les femmes et les enfants quand les hommes s’enfuyaient pour échapper au portage ou au paiement de l’impôt de capitation. Les otages n’étaient libérés qu’en échange de 50 kg de caoutchouc ou 20 kg d’ivoire. À Fort­-Sibut (Krébedjé, RCA), Brazza apprit que 119 femmes étaient prises en otage. La route du portage qui menait de Bangui au Tchad était devenue un désert, car la population fuyait les rafles.

Ces pratiques étaient couvertes par le commissaire général Emile Gentil qui, avec la mission Foureau­-Lamy et le reste de la mission Voulet­-Chanoine battit, « l’infâme Rabah », donnant ainsi le Tchad à la France. La commission De Lanessan l’innocenta.

Félicien Challaye, compagnon de Brazza, publia « Le Congo français » en 1906 dans les Cahiers de la quinzaine de Péguy [3]. En 1935, il constate que la population du Congo français était estimée à 20 millions en 1911 et qu’en 1931 on ne l’estime plus qu’à 2.5 millions [4]. La construction du chemin de fer Congo-­Océan au prix d’un homme par traverse [5] , n’arrangea pas ce « déficit démographique », comme on dit. André Gide put constater en 1926 que les mesures prises pour éviter le portage, construction de routes et du chemin de fer ne firent qu’accroître le travail forcé. L’exploitation du coton s’ajouta à celle du caoutchouc [6]. Épidémies et famines firent des ravages.

Pour réprimer les populations qui se révoltaient, le colonisateur utilisait des miliciens indigènes. Il recourut même à des guerriers réputés anthropophages. Lord de la révolte du Kongo­Wara, dans l’ouest et le nord de la RCA, il appliqua en 1931 la bonne vieille méthode de Bugeaud : l’enfumage des grottes où se réfugiaient les insurgés [7].

Ainsi, le secret sur les archives d’État est lié à des crimes d’État. Ce silence est également entretenu par l’élite intellectuelle. Des années trente aux années quatre vingt, le livre de Gide n’était pas disponible en librairie. Catherine Coquery­-Vidrovitch, qui découvrit le rapport Brazza en 1965, remarque que pour le trouver, il suffisait d’aller aux archives d’Aix en Provence.

Pour la colonisation, écrit Jean Suret­-Canale, le choix proposé était simple : l’esclavage colonial ou l’extermination. Celle­ci atteignit les limites de l’horreur dans ce bassin du Congo et il s’en fallut de peu qu’elle n’ait abouti.

Aujourd’hui encore, le même État criminel se présente dans les mêmes lieux, prétendant ramener la paix et empêcher un génocide dans un pays déchiré entre les appétits des dictateurs qu’il soutient.

[1] Voir Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold, Belfond, 1998, et Arthur Conan Doyle, Le Crime du Congo belge, Les Nuits rouges, 2005.

[2] « Le rapport Brazza. Mission d’enquête du Congo », préface de Catherine Coquery­ Vidrovitch, Le passager clandestin, 2014.

[3] Republié dans le livre de Conan Doyle, op. cit.

[4] Félicien Challaye, « Un Livre noir du colonialisme ­ Souvenirs sur la colonisation », les nuits rouges, 1998.

[5] Albert Londres, Terre d’ébène, Le Serpent à plumes, 2000.

[6] André Gide, Voyage au Congo suivi de Le retour du Tchad, Idées/Gallimard.

[7] Raphaël Nzabakomada­Yakoma, L’Afrique centrale insurgée. La guerre du Kongo­Wara, 1928­-1931, préface de Jean Suret­-Canale, L’Harmattan, 1986.

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