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Photojournaliste, un métier à haut risque (Mondafrique)

par Benoît Piraudeau 15 Mai 2014, 08:01 Camille Lepage Photojournalisme Centrafrique Gilles Caron

Photojournaliste, un métier à haut risque (Mondafrique)
Photojournaliste, un métier à haut risque

Par Benoît Piraudeau
Mondafrique

Notre consoeur Camille Lepage, une jeune photojournaliste angevine de 26 ans a été assassinée dans l’ouest de la Centrafrique dans la région de Bouar. Cette mort tragique nous rappelle celle de Gilles Caron, l’un des fondateurs du photojournalisme moderne devenu une légende.

Mardi 13 mai, la journaliste Camille Lepage a été retrouvée morte en Centrafrique aux côtés de quatre autres corps sur la plateforme d’un pickup appartenant à la milice chrétienne Anti-Balaka. Cette réalité n’implique par pour autant que ces miliciens soient les auteurs du crime. Ces derniers affirment qu’ils ont découvert ces morts dans une zone de combat où ils se sont opposés aux miliciens musulmans de la Séléka…

Tout comme cette jeune femme courageuse, le photojournaliste Gilles Caron n'avait pas froid aux yeux. Disparu au Cambodge dans les griffes des Khmers rouges, on lui doit notamment la célèbre photo de Cohn Bendit narguant les CRS au Quartier Latin en 1968. Du 21 juin au 2 novembre au château de Tours, une exposition est consacrée à la mémoire et au travail du photographe. Récit de vie.

Dans le piège de Pol Pot

5 avril 1970. Gilles Caron salue Jean Durieux, l’envoyé spécial de Paris-Match :« On se retrouve ce soir au Royal. » Le Royal ? Un hôtel de Phnom Penh servant de QG à la presse internationale. Malheureusement, le photographe déjà star du métier à 30 ans, ne reviendra pas. Sa voiture est retrouvée au bord de la route nationale 1 qui relie la capitale cambodgienne à Saigon.

Après un mois de détention au Tchad, tombé avec Raymond Depardon (son collègue de l’agence Gamma) entre les mains des rebelles toubous, Caron, ce cavalier émérite, savait l’importance de se remettre en selle. En débarquant au Cambodge, il pressent pourtant et avertit : « Je resterai à Phnom Penh, je n'en sortirai pas, je ne prendrai aucun risque ». Mais le pire depuis longtemps pour lui, « ce n’est pas d’être hors course, mais de ne pas savoir qu’il y en a une. » Il était « sur un coup ». « Le but de son reportage était de découvrir si l’armée vietnamienne ne venait pas en aide aux Khmers,explique le grand reporter Jacques-Marie Bourget. A l’époque, la majorité des journalistes pensaient naïvement qu’ils étaient de gentils paysans marxistes, montant sur la capitale pour libérer le pays. On ignore encore tout du monstre d’en face, qui n’est ni Giap, ni l’Oncle Ho (Ho Chi Minh), mais Pol Pot.»

La sensibilité de l’acier

Cinq ans plus tôt, Gilles Caron est un photographe en devenir. En 1965, pas encore « trompe-la-mort », il couvre le tournage d’un film au titre en trompe-l’œil : « La guerre est finie » d’Alain Resnais. « Si le vrai but était là (faire un film sur l’Espagne de Franco), se réfugier derrière une fiction serait une lâcheté », commentait son réalisateur Alain Resnais. On imagine le photoreporter sensible à cela, et aux interrogations du film sur le sens et les moyens du combat avec pour forme nouvelle : la guérilla urbaine. A Mai 68 Gilles Caron doit justement ses grandes innovations visuelles. « En insistant sur la figure du jeteur de pavé, explique Michel Poivert, commissaire de l’exposition, il a trouvé une sorte de symbole qu'il va développer l'année suivante à Londonderry en Irlande du Nord, puis à Prague la même année. »Voilà pour la forme. Sur le fond, l’homme était « un humaniste à l’œil d’acier, à la volonté de fer », un « teigneux sensible qui voyait au-delà », confie Hugues Vassal.

Pour ce dernier, deux photos le résument : « La première a été prise lors d’un congrès à Royan des barons du gaullisme. Du fond de la salle, Gilles a pris une seule photo où s’exprime toute sa finesse : ce moment où Pompidou se retourne vers le grand portrait de De Gaulle. La seconde photo, c’était en juin 1967. On y voit des chaussures de soldats égyptiens abandonnées dans le désert durant la Guerre des Six jours. Elle contient le romantisme de son auteur. » Photographe du Tout-Paris (et d’Edith Piaf en particulier), Vassal venait de créer la légendaire agence Gamma avec Hubert Henrotte (du Figaro) et Léonard de Rémy (photographe de Brigitte Bardot),« une aventure coopérativiste ». « Jean Monteux, notre commercial, avait repéré Gilles. Nous l’avons nourri six mois et c’est en « Six Jours » qu’il s’est révélé et a fait entrer Gamma dans la cour des grands. »

Le photojournalisme a vécu, avec Gamma et Caron, son âge d’or. Hubert Henrotte se souvient : « Gilles était un être d’exception, venu d’ailleurs, d’une politesse exquise et d’un charisme étonnant à la Steve McQueen. Sa soif d’apprendre et de découvrir était sans égale, volontaire pour les sujets les plus variés, show business, opéra , politique, conflit. » D’ailleurs, il disait : « Il n'y a pas tellement de différence entre couvrir la guerre en Israël et faire la première à l'Olympia ». Si ce n’est la nature des cris. Il ne connaîtra pas ceux de colère d’Hubert Henrotte, dernier des patrons à l’ancienne, absorbé et détruit par l’ère du numérique et de la finance, transformant les talentueux chasseurs d’exclu en proies du marché

Une histoire de séparations...

Avant la photo, il y eut les études de journalisme et la guerre d’Algérie. Hanté par l’idée de n’être qu’un voyageur à l’esprit bourgeois, il passe son brevet de parachutiste civil et en 1959 il est mobilisé dans les paras. « L’irresponsabilité est si tentante », « j’ai voulu voir »*, écrira-t-il à sa mère et confidente, toujours pour tenir bon. Sa « sensiblerie » pour les victimes d’ « interrogatoires renforcés » est remarquée : « Depuis, je suis une fillette, un cœur sensible ». Mal dans ses chaussures de soldat, il voudrait les abandonner, rejoindre « des jeunes plus responsables, organisés, qui ont refusé » mais n’est-ce pas de la « lâcheté » ? Le sens à donner au mot « désertion » le torture. Après 22 mois de « pacification », refusant de repartir « en opé », il est envoyé en prison. Quand il en sort en 1962, c’est pour retrouver sa mère et Marianne, sa future épouse qu’il connaît depuis ses 13 ans. C’est le monde de son enfance durant laquelle il aura vécu une autre histoire de séparation, non plus la grande (La France quittant l’Algérie), mais l’intime : le divorce de ses parents. Il vaut à ce natif de Neuilly-sur-Seine d’être envoyé à 7 ans en pension à Argentière (Haute-Savoie). C’est là-bas qu’il se mettra à écrire intensément, pour raconter le vécu, abolir la distance, se rapprocher de sa mère. Le réflexe des mots préparait le Reflex sans eux, et ce Leica photographiant des mères au Biafra, leurs enfants faméliques serrés contre elles. Gilles Caron était « un anti-héros » : « Il a pris conscience très tôt de l'ambiguïté profonde de sa mission de reporter, explique Michel Poivert.L'intérêt qu'il va porter à la figure de la victime sans jamais ou presque céder à la facilité de la photo choc montre le respect qu'il accorde à ceux qui souffrent. » Plus de permis de tuer en bandoulière, seulement celui de comprendre, « pour se situer dans le monde » en recherchant sa brûlante vérité. Pour lui, la guerre ne sera jamais finie.

…et de belles retrouvailles

Au matin de sa disparition, Gilles Caron pris en photo apparaît solaire, détendu. Accoudé au toit de sa voiture, il est à bord du bac qui le transporte d’une rive à l’autre du Mékong. Son corps ne sera jamais retrouvé. Aucun « charognard » ne fera de sa dépouille un scoop quand bien même une photo de Caron mort aurait donné une réalité au drame et éviter le douloureux déni.

« Je suis parti à la recherche de Gilles, se rappelle, ému, Hugues Vassal. Aujourd’hui, je pense encore toujours qu’il est en vie, là-bas. C’est mon rêve. Je pense à lui tous les jours. Il fait partie de ma vie. C’était le meilleur de nous tous. »

44 ans après les faits, l’esprit de Caron est de retour au « Royal », non pas l’Hôtel de Phnom Penh, mais le Château de Tours, cité dont l’imprimerie mythique s’appelait Mame, comme le surnom donné par Caron à sa mère.Hasard, destin, ironie du sort…Hugues Vassal vit en Touraine depuis une quinzaine d’années. Il habite avenue de la Tranchée. Le Château se trouve juste de l’autre côté de la Loire, fleuve magnifique et sauvage.

Gilles Caron. Le conflit intérieur - Exposition de 150 photos au Château de Tours, du 21 juin au 02 novembre 2014

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