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Tchad, le dictateur Deby produit de la France se rebelle contre elle (Mondafrique)

par Clement Fayol 16 Mai 2014, 14:46 Tchad France Françafrique François Hollande Centrafrique Dictature

Tchad, le dictateur Deby produit de la France se rebelle contre elle (Mondafrique)
Tchad, le soldat Deby se rebelle contre la France

Par Clement Fayol
Mondafrique

Après avoir été pendant des années considéré comme le bras armé de la France en Afrique centrale, le président tchadien, Idriss Déby, s’est senti pousser des ailes avec la disparition d'Omar Bongo et de Mouammar Kadhafi. Couronné par Paris lors de l'intervention Serval au Mali, Idriss Deby n’a pas apprécié la gifle centrafricaine. Depuis, le bon petit soldat des Français pratique le double discours vis-à-vis de l’ex puissance coloniale.

Idriss Deby Itno, dit IDI, est le président du Tchad depuis près de 25 ans. Incontournable? Pas forcément, comme on l'a vu récemment en Centrafrique. Produit des services secrets français, le bon petit soldat doit sa longévité aux étroits liens qu’il a tissé avec les espions français et fait volontiers le sale boulot de la France en Centrafrique et au Burkina-Faso. À la mort d'Omar Bongo dans son lit en 2009 et de Mouammar Kadhafi dans un bain de sang en 2011, Idriss Deby voit son heure venir.

L’exploitation du pétrole depuis le début des années 2000 et l’intervention au Mali, font le reste. Mais récemmment, le vent tourne. La France n’est pas la seule à perdre des plumes dans le bourbier centrafricain. Pompier pyromane à Bangui, Idriss Déby s’est cru faiseur de rois. Il est désormais rattrapé par les opinions publiques internationales, africaines et tchadiennes. Il les gère en murmurant à l’oreille de journalistes qu’il s’agit d’un complot des réseaux socialistes franco-africains.

Bras armé des services français
Ancien général du sanguinaire Hissen Habré, Idriss Deby connaît bien la France. Dès les années 1970, des liens sont noués et en 1986-1987, alors qu’il a à peine 35 ans, il séjourne en France pour suivre les cours de l’Ecole de guerre interarmées. En 1989, il prend le maquis pour s’opposer et finalement prendre le pouvoir en novembre 1990.

Depuis cet épisode où il a assisté en première loge à la rupture d’alliance entre l’ex dictateur et Paris, IDI sait que sa longévité dépend des liens avec l’armée française et plus particulièrement les services secrets. Il ne s’intéresse que ponctuellement aux leaders politiques, il les sait changeants, et préfère s’appuyer sur le lobby de la Défense à Paris. Quitte à faire le sale boulot de la France. Quitte également à passer pour le bras armé du néocolonialisme hexagonal. « Pendant très longtemps, le Tchad avait une image de vassal de la France. Il faut se rappeler du rôle que Deby a joué pour la France au Congo Brazzaville alors que Sassou-Nguesso était à N’Djamena en attendant de prendre le pouvoir. L’armée tchadienne ne faisait alors ni plus ni moins que le travail de la Légion Etrangère française », nous confie un ancien haut fonctionnaire. La stabilité du régime tchadien doit beaucoup au dispositif militaire Epervier (environ 1 000 hommes) officiellement installé sans aucun cadre contractuel. Grâce à elle le président Deby prend une autre dimension régionale. Plus tard, « il fait tout pour être membre du conseil de sécurité des Nations Unies, continue le haut fonctionnaire, il obtient ce siège qui a coûté cher aux relations africaines, nous passions toujours pour le bras armé de la France. »

Deby faiseur de rois
Dès le début des années 2000, Deby jette son dévolu sur la Centrafrique. Le pays est faible et la France est décidée à agir. En 2002, Chirac ne cache pas sa détestation du président centrafricain Ange-Félix Patassé. Le chef d’Etat tchadien a beau bien s’entendre avec son voisin, il sent l’aubaine et, en 2003, soutient le Général François Bozizé pour son coup d’Etat. Plus tard, quand le président centrafricain renvoie sa garde présidentielle tchadienne et se place sous la protection militaire de l’Afrique du Sud, Deby essaye de récupérer les milices rebelles rassemblées sous le nom de Seleka. Il veut s’appuyer sur ce groupe militaire pour faire dégager son ancien protégé. En 2013, Michel Djtotodia, ancien résident au Tchad, est porté par la Seleka à la présidence centrafricaine. La suite est connue: Djotodia finit par démissionner à N’Djamena en janvier 2014 sous la pression de la France et du Tchad, la situation chaotique perdure et l’opération française, soutenue par des forces tchadiennes, peine à installer la nouvelle présidente de transition Catherine Samba-Panza.

En dix ans, toutes les personnalités politico-militaires de RCA sont passées chercher la bénédiction de IDI à N’Djamena. La vassalité de la Centrafrique n’est plus à démontrer. À tel point que, en 2012, lorsque les relations se tendent entre Bozizé et Deby, le président centrafricain va jusqu’à assister à un congrès du Mouvement Patriotique du Salut (MPS), le parti au pouvoir au Tchad.

Verrou régional
L’élection de François Hollande en mai 2012 est suivie d’un léger flottement entre Paris et N’Djamena. Le 5 décembre 2013, il est reçu en fanfares à l’Elysée, le président français a besoin de lui au Mali pour africaniser l’intervention. Très mal vue par les pays frères, la participation officielle du Tchad au Mali place Deby au rang des grands leaders africains, ceux sur lesquels la France compte. Le chef de file de l’opposition tchadienne, Saleh Kebzabo, explique cette montée en puissance par l’absence de leadership en Afrique centrale « Biya est absent, Sassou-Nguesso est un vantard, Nguéma n’arrive pas à exister alors qu’il en aurait les moyens, alors Deby a senti que c’était le moment de s’imposer. » Le fennec du désert comme l’appellent, admiratifs, les militaires français se lance férocement dans la bataille malienne où ses forces enregistreront de lourde pertes.

Un très proche conseiller et ami de longue date d’Idriss Deby Itno assure que le Tchad propose une « expertise » et un soutien, et conteste une quelconque ambition, « Qui a connu la guerre sait faire la paix, nous explique-t-il, après tant d’années d’instabilité nous pouvons aider. » L’intervention au Mali, aux côtés de la France a renvoyé une image très positive des forces tchadiennes, « nous avons mené une mission exceptionnelle et les retombées continuent à être ressenties » assure l’homme de l’ombre.

Retour de bâton centrafricain
L’épisode malien a pour un temps éclipsé la Centrafrique où la situation ne cesse d’empirer. Des voix commencent à s’élever contre le double jeu du Tchad. Présumant de ses forces, Deby s’est lourdement trompé en pensant contrôler la Seleka qui n’est pas un ensemble uniforme. En réalité, il ne contrôle qu’une partie des forces: « il y a de tout dans la Seleka, des islamistes, des mercenaires, des anciens rebelles… » juge le député tchadien de l’opposition Gali Gatta. Petit à petit, la complexité des forces en présence, les massacres, la constitution des milices d’autodéfense devenues les anti-balakas (littéralement : « Anti Balles AK »), font perdre pied à Deby en Centrafrique. Son conseiller confirme, « en RCA c’était trop compliqué. » L’apprenti sorcier est débordé, ses forces sont montrées du doigt dans des massacres et une forte pression internationale l’oblige à annoncer début avril le retrait de ses hommes. Comme pour sauver les meubles, à la présidence on nous assure que « maintenant nous préférons garder notre crédibilité à l’échelle africaine, apporter notre concours. »

Difficile de croire le conseiller lorsqu’il nous assure du retrait définitif du Tchad de la Centrafrique. Que ce soit par des armes ou un appui financier, il est impensable que le pouvoir se désengage d’une zone frontalière instable, sans savoir ce qui peut en surgir. Le milicien Deby connaît trop bien le fonctionnement de l’insurrection armée, « s’il se retire il ne peut pas savoir ce qui risque de sortir contre lui. C’est un rebelle dans l’âme, il sait que ça peut se retourner contre lui » confirme Kebzabo. Pour l’opposant, ces changements de cap sont caractéristiques de la manière de fonctionner du régime, « Deby fait du coup par coup, c’est un intuitif. Pas de culture politique ou de convictions comme pouvait en avoir son maître Habré. C’est sa force et sa faiblesse en même temps, dans certains dossiers ça lui a réussi comme au Mali, dans d’autres il essuie des échecs, c’est le cas de la Centrafrique. »

La France, cet ami colonialiste
Dans la plupart des anciennes colonies les chefs d’Etat doivent savoir jongler entre une apparente indépendance, qui nourrit le discours patriotique, et des liens soutenus, gage de stabilité. Deby l’a vite compris. Dès le début de son règne « on ressentait, même au plus haut niveau de l’Etat, une omerta sur le lobby de l’armée française et les services de renseignement » se rappelle un ancien haut responsable.

En avril, lorsque la lumière a été faite sur les implications tchadiennes et les exactions, le régime a été piqué au vif. « Les rumeurs et insinuations nous ont été intolérables » affirme-t-on dans l’entourage du président. Pourtant le message officiel ne change pas : la France reste notre amie. « Contrairement à ce que nous pouvons entendre ici et là dans la presse ou dans l’opinion publique tchadienne, nous restons alliés à la France dont nous avons encore besoin explique le conseiller. Nous compatissons même avec la France qui en Centrafrique est sur un terrain difficile aux contraintes importantes ». Mais à quelques jours d’intervalle, d’après une source bien informée, Deby a profité du premier Conseil des ministres du gouvernement remanié pour attaquer très frontalement la France, dénonçant des manières néocolonialistes insupportables.

Par la suite, des articles de journaux proches du pouvoir s’attaquent à la France. Ainsi, certains journalistes affirment soudainement avoir des preuves sur des fournitures d’armes par l’armée française aux miliciens anti-balaka en Centrafrique, pourtant soutenus par François Bozizé, vieil ennemi de la diplomatie française. Plus flagrant encore, l’hebdomadaire Horizons nouveaux, organe de presse de la présidence, assure dans son édition du 2 mai que « les masques des réseaux socialistes français tombent. » Ainsi, les réseaux socialistes franco-africains voudraient « faire tomber de son piédestal le Président de la République du Tchad, IDRISS DEBY ITNO (sic). Ce chef d’Etat africain très influent dans la région qui fait ombrage à la grande France. » En conclusion, le journaliste fonctionnaire demande à ce que « les conservateurs de la gauche française cessent avec leurs manœuvre dilatoires qui visent la déstabilisation du Tchad, un pays qui a longtemps croupi sous le joug colonial, néocolonial et qui vient de sortir la tête de l’eau ».

Du côté français, ce genre de discours n’émeut pas « nous sommes habitués à ce genre de discours faussement anticolonialistes pour s’assurer du soutien de l’opinion publique sans nous attaquer directement » affirme un diplomate français. Cette amitié de plus de 20 ans résistera bien à un mouvement d’humeur.

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