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Charles Wyplosz : « L'Occident a perdu en Ukraine, laissons l'addition à Poutine! » (Le Temps)

par Charles Wyplosz 11 Juin 2014, 15:28 Ukraine OTAN Ocident Guerre perdue USA Russie UE

Charles Wyplosz : « L'Occident a perdu en Ukraine, laissons l'addition à Poutine! »
Le Temps

Pour Charles Wyplosz, il faut abandonner les sanctions économiques contre la Russie pour sortir de la crise ukrainienne et permettre à Kiev de négocier une remise de sa dette directement avec Moscou.

Charles Wyplosz est professeur d'économie internationale à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève, et directeur du Centre international d'études monétaires et bancaires.

Ses principaux domaines de recherche sont les crises financières, l'intégration monétaire européenne, les politiques monétaires et budgétaires ainsi que l'intégration monétaire régionale. Il intervient fréquemment comme expert auprès d'organisations internationales .
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L'annexion de la Crimée et la déstabilisation permanente de l'Ukraine par la Russie sont totalement condamnables. Elles sont contraires à tous les principes du droit international. Elles créent une situation explosive dans un pays d'une grande instabilité. Elles constituent un classique exemple d'un grand voisin qui impose ses vues à un pays militairement et économiquement faible. On croyait révolue la période des faits accomplis et de l'impérialisme régional. Sans aucun doute, il s'agit d'un formidable retour en arrière.

L'outrage ressenti à l'Ouest est évident. Cela ne justifie pas, cependant, n'importe quelle rétorsion. Il est tentant, bien sûr, de se draper dans les grands principes et de chercher à punir la Russie. L'art de la politique, cependant, est de regarder plus loin que l'émotion du jour. L'Europe et les États-Unis semblent bien maladroits.

La première nécessité est de comprendre comment raisonne Poutine. Comprendre ne signifie ni excuser, ni abandonner nos principes, mais essayer d'anticiper les réactions de l'adversaire. Vue du Kremlin, la faute initiale revient à l'Ouest. L'Union Européenne a proposé un accord commercial à l'Ukraine. Il n'est pas question, semble-t-il, d'offrir réellement une perspective d'adhésion. L'approche est celle de bon voisinage et d'intérêts commerciaux partagés. Rien à redire, sauf qu'il faut mesurer que Moscou considère l'Ukraine comme sa zone d'influence. Ce n'est pas un concept très sympathique, mais la Russie n'est pas le seul pays à raisonner ainsi.

Les États-Unis n'agissent pas autrement en Amérique Latine et la France a elle aussi sa zone d'influence en Afrique du Nord et en Afrique francophone. Américains et Européens n'ont pas hésité dans le passé à envoyer des troupes dans leurs zones d'influence. Certes, il n'a jamais été question d'annexion, comme pour la Crimée, mais tout de même il s'est toujours agi de faire régner un ordre compatible avec nos intérêts économiques et géostratégiques. Ce petit rappel devrait permettre de relativiser les postures morales et juridiques de l'occident.

La seconde nécessité élémentaire est de prévoir le coup d'après. Aller Place Maïdan assurer les révoltés de notre solidarité, comme l'a fait la Commissaire Européenne Catherine Ashton et le Ministre Allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier n'a de sens que si l'on est prêt à faire tout ce qu'il faut pour aboutir. Or personne, ni à Washington, ni à Berlin, ni à Paris ou Londres, n'a jamais envisagé une seule seconde de s'opposer militairement à la Russie. Vu de Moscou, ce sont des rodomontades provocatrices. C'est donc très logiquement que Poutine a mis la pression: troupes blindées massées à la frontière, «volontaires» masqués en treillis sans insignes mai bien équipés, simulacres de référendum.

L'Europe se donne le beau rôle, celui de soutenir un soulèvement populaire, mais Kiev n'est pas l'Ukraine. La partie orientale vit de son industrie (machines outils, équipements de transports, métallurgie) qui a pour débouché principal la Russie. Que Kiev veuille s'ouvrir à l'ouest est logique, tout comme il est logique que l'Est du pays souhaite garder un lien commercial étroit avec la Russie. Les oligarques qui ont tourné casaque et récupéré le pouvoir ne sont pas nécessairement les meilleurs garants moraux d'une Ukraine révolutionnaire.

Le résultat de ces manœuvres plutôt nauséabondes est désormais clair. Poutine a atteint ses objectifs. Quel que soit le pouvoir en place à Kiev, rien ne se fera sans l'aval, explicite ou non, de Moscou. Le message est aussi parfaitement reçu ailleurs, en Biélorussie, en Arménie ou en Géorgie. Il ne reste plus à l'Europe et aux États-Unis qu'à digérer leur défaite, qui était inéluctable faute de volonté d'aller au combat. La réponse a pris la forme de sanctions, ce qui revient à faire payer aux Russes le prix de leur victoire. L'Occident est un mauvais perdant.

Il ne fait aucun doute que les sanctions font mal, quoi qu'en disent les Russes. Mais la Russie vient de démontrer qu'elle reste une puissance politique, même si elle n'est plus l'URSS. Elle avait déjà esquissé ce nouvel ordre en Syrie, où le Président Obama a dû remiser ses fameuses lignes rouges. Elle vient de le confirmer dans son voisinage immédiat. Il reste aux Occidentaux à réaliser que la Russie est aussi une puissance économique. La sanctionner revient aussi à priver de nombreuses entreprises américaines et européennes de débouchés importants. La City de Londres et les industries d'armement françaises, tout comme des pans entiers de l'industrie allemande, ne sont pas prêts à tirer une croix sur le marché russe où ils ont beaucoup investi ces dernières années.

Certes, on peut faire fi de ces intérêts mercantiles pour défendre des principes qui, pour être fondamentaux, n'en sont pas moins relatifs. Mais il n'est pas interdit d'être lucide. Les sanctions sont désormais un geste essentiellement symbolique, pour sauver la face. Habilement, Poutine amorce déjà la désescalade. Les sanctions sont donc destinées à être levées.

Il reste le vrai problème, celui qui va devenir dominant une fois passée la crise politique, et c'est une question d'argent. L'Ukraine est au bord de l'asphyxie économique. Le FMI a déjà octroyé dans l'urgence un prêt de 17 milliards de dollars. Les experts estiment que les besoins dépassent largement les 50 milliards. Et, même si elle était disponible, ce qui n'est pas le cas, cette somme ne suffira pas à apurer le passé et permettre un rétablissement économique.

C'est ici que les Occidentaux ont une belle carte à jouer. L'Ukraine a accumulé une dette externe très élevée (de l'ordre de 150 milliards de dollars) et personne ne voit comment elle pourra la payer. Il va falloir donc envisager une remise de dette. Contrairement aux aides du FMI, qui sont des prêts et non un cadeau, et qui alourdissent donc la dette externe, une remise de dette est un cadeau. Or une part importante de cette dette est due à la Russie. L'Ukraine ne peut pas simplement annuler cette dette de manière unilatérale, elle dépend bien trop de la Russie pour tous ses échanges, à commencer par ses importations de gaz et ses exportations commerciales.

Une négociation avec la Russie est donc essentielle. En dépit de ses déclarations inflexibles, la Russie ne veut pas d'un effondrement de l'État ukrainien. Elle sait bien qu'elle devra faire des concessions profondes. Les États-Unis et l'Europe devront aussi faire un geste financier, mais il leur faudra surtout accepter des concessions politiques pour obtenir une attitude positive de la part de la Russie.

On voit bien, dès lors, à quoi ressemblera la sortie de crise: fin des sanctions, acceptation que l' Ukraine fait partie de la zone d'influence russe, remise de la dette de l'Ukraine largement aux frais de la Russie, et réformes économiques en profondeur sous la houlette du FMI. La cerise sur le gâteau serait un gouvernement propre et compétent en Ukraine, mais il ne faut pas trop rêver.

Charles Wyplosz

Charles Wyplosz : « L'Occident a perdu en Ukraine, laissons l'addition à Poutine! » (Le Temps)

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