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Le 8 mai de Sétif dans le trou noir des commémorations françaises (L'Autre Afrique)

par Abla Merzougui Lahket et François Charles 5 Juin 2014, 09:26 Madagascar Algérie Sétif 8 mai 1945 Massacrse français

Le 8 mai de Sétif dans le trou noir des commémorations françaises

Abla Merzougui Lahket et François Charles (21 mai 2014)
L'Autre Afrique

Le 8 mai 1945, l’armée française mitraille à Sétif, un manifestant porteur d’un drapeau algérien et poursuivra sa répression durant deux mois. Entre 30 000 et 45 000 victimes !

C’était il y a 60 ans.

Ce 8 mai 2014 en France, comme lors de tous les autres « 8 mai » depuis 1945, on aura entendu les discours convenus des uns et des autres sur la signature de l’armistice, sur l’instauration de la paix consécutive à la capitulation de l’Allemagne Nazie, sur la paix qui dure…

A propos de Sétif ? Non. Toujours rien.

Par ailleurs, la France immergée les élections européennes, nombreux ont été ceux qui, contre les « eurosceptiques », ont sauté sur cette commémoration pour saluer la sixième décennie de paix en Europe.

A cette occasion, Jean François Copé (1)s’emballant, assène même: « certains aujourd’hui, voudrait nous faire revenir en arrière, nous faire sortir de l’Europe et de l’Euro et revenir au France…et pourquoi pas aux sesterces ? » . Il faisait ainsi écho au président François Hollande lui-même qui, fustigeant les mêmes, affirmait de son côté que: « sortir de l’union européenne serait sortir de l’histoire »

L’histoire, l’histoire, l’histoire…Mais qu’ont-ils donc, ces dirigeants politiques français à toujours convoquer l’Histoire aux rendez-vous de leurs argumentaires particuliers ?

Coutumiers du fait ? Oui, sans aucun doute. Qu’on se souvienne. C’est sous la présidence de Jacques Chirac qu’a été soumise au parlement et votée, une loi dont l’intitulé portait en lui seul tout son programme : » Loi française du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Cette loi, même si un alinéa particulièrement honteux fut jugé inconstitutionnel et finalement retiré (2), a finalement consacré l’idée que la colonisation avait beaucoup apporté aux populations qui en avaient été victimes, et aussi que « les manuels scolaires reconnaitraient le rôle positif de la colonisation française ».

Dans cette lamentable affaire, seul Dominique De Villepin, premier ministre d’alors, se sera intelligemment démarqué en déclarant que : » ce n’est pas aux politiques, ce n’est pas au Parlement d’écrire l’Histoire ou de dire la mémoire. C’est la règle à laquelle nous devons être fidèles. (…) Il n’y a pas d’histoire officielle en France ». Et pourtant…

On se souviendra aussi de l’inénarrable Sarkozy, en Afrique, ânonnant un discours écrit par son scribe de l’époque (3) et assénant, du haut d’une chaire de l’université Cheik Anta Diop de Dakar, à un parterre d’universitaires sénégalais estomaqués, que : « l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire… » (4)

En marge de cette instrumentalisation absurde c’est encore Michèle Alliot-Marie qui tient la corde. Toujours à propos du débat parlementaire sur « l’aspect positif de la colonisation » elle ira, en cours de session, jusqu’à déposer un projet de loi signifiant rien moins que : » la reconnaissance de l’oeuvre positive de nos compatriotes sur ces territoires est un devoir pour l’Etat français ». La découverte ultérieure de ses liens, « très resserrés », avec la famille Ben Ali en disent désormais beaucoup plus long sur sa pensée…

En ce moi de mai 1945, à Sétif comme partout ailleurs dans l’empire, le sentiment qui domine est le refus légitime de l’occupation française et de la colonisation. En Algérie circulait déjà, en février 1943, un Manifeste du Peuple Algérien, rédigé par Ferhat Abbas, réclamant une « Constitution égalitaire entre race et religion pour le peuple algérien. » Exigence complétée au mois de juin suivant par un additif réclamant cette fois, la création d’un Etat algérien dès la fin de la guerre.

Le 8 mai 1945, la revendication d’indépendance plus actuelle que jamais, l’AML (amis de la liberté) de Ferhat Abbas, conjointement avec le PPA (parti populaire algérien) interdit depuis 1939 et dont le leader Messali Hadj est emprisonné, organisent une manifestation. Environ 10 000 personnes répondent à l’appel et manifestent dans les rues de la ville. La manifestation est tolérée « à l’exception de slogans anti-coloniaux ». Des banderoles apparaissent pourtant où est inscrit « Vive l’Algérie indépendante! » puis un drapeau algérien, totalement interdit, est soudainement brandi par un manifestant aussitôt mitraillé par les militaires français. L’indignation est immense et de Sétif à Guelma, Kherrata, Bejaïa…c’est un véritable soulèvement qui se fait jour. Dans les troubles, des colons européens seront tués.

La réaction de l’état français sera d’une indicible férocité. Le gouvernement, d’Union Nationale, présidé par le général De gaulle envoie l’armée pour de véritables opérations de guerre : un acheminement massif de renforts terrestres, les croiseurs de la marine qui pilonnent les villes côtières, 28 avions de combat bombardent qui bombardent les villages et les villes de Guelma, Djillelli, Kherrata… détruisant pas moins de 44 villages. L’état des villes algériennes martyrisées est ainsi comparable à celui des villes bombardées, sur le continent européen, peu de temps auparavant : centre-villes dévastés, quartiers rasés, spécialement les quartiers populaires littéralement réduits en cendres.

C’est une terreur sans nom qui règnera ainsi sur toute la région jusqu’à la fin de l’été 1945, organisée par la police et l’armée d’une part, mais aussi par des milices civiles de colons. Les actions de « représailles », les destructions, les pillages, les crimes de masse, les incendies de maisons, de villages…se poursuivent ainsi sans aucune retenue.

Est-ce donc ceci que les législateurs français, à l’Assemblée Nationale, jugeaient digne de » la reconnaissance de la Nation » (intitulé de la loi) et dont « les manuels scolaires reconnaitraient le rôle positif de la colonisation française » ?

Les agissements « positifs » de la république française ne resteront pas circonscrits au seul sol algérien. Les troupes « libératrices » s’illustreront aussi contre les populations soulevées à Casablanca en 1947, juste après une sanglante répression à Haiphong en 1946, en Côte d’Ivoire en 1949 aussitôt après l’incroyable épisode de Madagascar…

Madagascar ou le pire crime colonial le plus méconnu.

Le 29 mars, 2000 manifestants investissent un camp militaire de l’armée française, cantonnée là avant de partir à destination du Vietnam où la France fait déjà la guerre contre le Vietminh. L’affreuse ironie de l’histoire voudra que des militaires victimes des assaillants soient eux-mêmes africains puisqu’il s’agissait de tirailleurs sénégalais. Après avoir éliminé les officiers, les insurgés, neutralisent le camp avec le soutien de la population locale. Cette action paraît concertée dans la mesure où, en même temps, dans le sud de l’île, se produisent des faits similaires.

Dès le lendemain, la réponse française est indescriptible. Une répression tous azimuts! Tous les habitants du village de Moramanga, sans distinction, sont massacrés, les cadavres amoncelés s’entassent à même le sol par centaines. L’agglomération est brûlée et réduite à néant.

La méthode « Sétif » se met en place : massacres et terreur de masse. Elle est ensuite, appliquée à toute la sous-région. Durant pratiquement deux ans, l’horreur est à son comble. Les militaires français allant jusqu’à embarquer des otages dans leurs avions pour les précipiter vivants, en vol, sur leurs propres villages, « pour servir d’exemple à ceux d’en bas ». A Fianarantsoa des prisonniers sont abattus froidement dès leur arrestation. On tue par centaines dans des caves, dans les prisons, dans les bâtiments publics réquisitionnés…les incendies de villages, les pillages, les meurtres de masse se poursuivront pendant plus de 20 mois.

Hommes, femmes et enfants, l’armée française tuera ainsi près de 90 000 personnes ! (5)

A Paris et dans la métropole, durant ce temps, nul soutien tangible à ces populations victimes de lutter pour leurs droits élémentaires d’êtres humains et le droit fondamental à disposer d’eux-mêmes.

Pire, ceux qu’on aurait pu penser agir en leur défense les condamnent ! En effet, au moment des meurtres de masse en Algérie, ce gouvernement d’Union Nationale compte des ministres de gauche (6) qui, à l’unisson de leurs collègues, condamneront….les algériens !

Dès le 12 mai, le Parti Communiste Français publiait un communiqué sans équivoque: « Il faut tout de suite châtier, impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute, au nom de la défense de la république française, métropole et territoires d’outremer, une et indivisible. »

Puisé dans la même veine, De Gaulle, avait immédiatement demandé de « prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer les agissements d’une minorité d’agitateurs. » On sait ce qu’il advint de son »souhait »…

Le 11 juillet, à la tribune de l’Assemblée Nationale, on verra encore le porte-parole du PCF, Etienne Fajon, revenir à la charge et déclarer : « Les tueries de Guelma et de Sétif sont la manifestation d’un complot fasciste qui a trouvé des agents dans les milieux nationalistes » .

Le socialiste Chataigneau (7), pour sa part, commandant lui-même sur place, n’était évidemment pas en reste.

Force est de constater que, s’agissant de l’Algérie, cette Union Nationale se poursuivra jusqu’au plus fort de la guerre de libération qui verra un certain François Mitterrand, alors ministre de l’intérieur du gouvernement socialiste, déclarer en 1956, à l’intention des indépendantistes algériens : « La seule négociation, c’est la guerre! » et qui verra aussi les députés du groupe communiste à l’Assemblée Nationale voter le 12 mars 1956, les « pouvoirs spéciaux » au socialiste Guy Mollet, l’autorisant à intensifier la guerre et ouvrant l’épisode sanglant dit de « la bataille d’Alger ».

Une période bien noire dans les pays colonisés, où pour cause d’Union Nationale dans les pays colonisateurs, les patriotes, les nationalistes, les indépendantistes…ont été, non seulement bien seuls, abandonnés à leur sort, mais aussi insultés et assassinés.

A la lumière de cette « histoire » là, pourtant bien française, on comprend mieux la géométrie variable donnée aux commémoration et l’amnésie collective qui fait tant de trous dans la mémoire nationale.

Abla Merzougui Lahket et François Charles

1/ Jean François Copé, premier secrétaire de l’UMP. France Inter mardi 20 mai 2014

2/ Alinéa 2 de l’article 4

3/ Henri Guaino, conseiller spécial du président Sarkozy

4/ Nicolas Sarkozy 26 juillet 2007, Université Cheik Anta Diop, Dakar.

Integralité du « discours de Dakar » sur : www.lemonde.fr/afrique

5/ Les historiens s’accordent aujourd’hui sur 89 000 victimes des massacres

6/ Dans le cadre de la politique de « Reconstruction Nationale », le Général De Gaulle ouvre son gouvernement, en 1945, aux forces de le gauche française en nommant notamment des ministres communistes.

7/ Chataigneau se réclamait lui-même de la SFIO

Le 8 mai de Sétif dans le trou noir des commémorations françaises (L'Autre Afrique)

commentaires

Causette 09/02/2015 09:56

La photo montre un GI, coiffé de son casque américain, au moment de la libération d'un camp de concentration nazi.

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