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L’affaire Firmin Mahé vécue par son frère (Survie)

par Billets d'Afrique 3 Juillet 2014, 08:00 France Licrone Firmin Mahé Assassinat Armée française Témoignage

L’affaire Firmin Mahé vécue par son frère (Survie)
L’affaire Firmin Mahé vécue par son frère
Billets d'Afrique
 

 

 

 

Dans l’attente du verdict du procès en appel de l’affaire Mahé, qui s’est tenu en février dernier, nous avons interviewé le frère de la victime, partie civile au procès. Ce dernier revient, dans une première partie, sur les circonstances qui ont entouré l’assassinat de Firmin Mahé, cet Ivoirien étouffé à bord d’un blindé de la force Licorne en mai 2005. Rappelons que le premier procès, du 27 novembre au 7 décembre 2012, s’était conclu par un acquittement et trois peines de prison avec sursis pour les quatre militaires français mis en cause (Cf. Billets n°220, janvier 2013).


Billets : Pouvez-nous nous parler du conflit en Côte d’Ivoire et dans votre région ?

Jacques Dahou : La Côte d’Ivoire a été attaquée en 2002 par des rebelles entraînés au Burkina Faso [coup d’Etat manqué du 19 septembre]. Le Président Gbagbo a appelé la France au secours [pour honorer son accord de défense] . Et la force Licorne a été déployée dans le but de repousser les rebelles. Ça n’a pas été le cas [en fait la force Licorne a été envoyée pour s’interposer simplement entre les belligérants]. Quand les soldats de la force Licorne sont arrivés, ils se sont adossés aux rebelles. Ceux qui tuaient nos parents, pillaient nos biens, violaient nos mamans, ceux-là étaient soutenus par la force Licorne. Vous avez vu ce qui s’est passé à l’Hôtel Ivoire. Des milliers de jeunes ont été mitraillés à Abidjan en novembre 2004. Partant de Bouaké au Nord, ces rebelles se sont faufilés à l’Ouest. Ils avaient des camions Kia, des Kalachnikovs et même des lance-roquettes. Ils entraient dans nos campements. Ils mettaient tout dans leurs Kia : matelas, grosses marmites de nos parents, récoltes s’il y en a. Les rebelles ont pris Man, ils ont pris Bangolo. Dah mon village est à 10 km de Bangolo. Donc quand ça a commencé comme ça làbas, les gens ont commencé à fuir pour venir chez nous. On était en train de faire les funérailles et c’est là encore que les rebelles sont entrés dans le village de Dah tard la nuit pour nous massacrer. C’est à partir de là que quelques jeunes de Dah ont commencé à faire un groupe pour protéger le village. Et ces jeunes-là ont été reconnus par la CEDEAO [Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest] qui leur a même délivré des cartes de sécurité. Dans mon village, c’était feu Dié Prince le « Général » du groupe d’autodéfense. Un jour, les rebelles sont entrés dans mon village et sont allés directement dans le campement de notre chef de village, Monsieur Kpahé Zoh Bernard. Sa grande sœur a voulu s’interposer et il l’ont abattue. Et ils ont obligé les enfants du campement à faire l’amour entre eux. Puis ils ont ensuite obligé le chef à traverser le village et l’ont étranglé. C’est après une semaine qu’on a retrouvé son corps couvert de mouches. Une autre fois, les rebelles sont entrés dans le village et ont encerclé directement la maison de feu Pouhan François, un Directeur d’école à la retraite. Forçant la porte de la maison où ses 5 garçons s’étaient réfugiés, ils les ont arrosés. Tous les 5 sont morts. Celui qui veut des preuves, leurs tombes sont à Dah.

Et pourquoi ont-ils été ciblés précisément ?

JD : Ces jeunes étudiants étaient en vacances chez leur papa. Ce sont eux qui géraient les portables, les cabines téléphoniques.

Basile Gninion [neveu de Firmin, qui assiste à l’entretien] : Ils les ont tués pour l’argent de leurs portables et surtout pour couper les communications avec l’extérieur.

JD : Ce que je suis en train de dénoncer en France, si c’était chez moi au pays, je n’allais pas survivre.

Et ces groupes d’autodéfense, que pouvaient-ils faire quand ils voyaient arriver des camions de rebelles armés ?

JD : On ne peut pas s’interposer devant un lance-roquettes. Il y a même des rebelles qui font leurs incursions à pied. Mais une fois que le barrage d’autodéfense est mis en place, on peut savoir qui entre, qui sort ; on peut prévenir les gens et les aider à fuir. Quand on peut, on récupère les armes des rebelles. Après, le chef de village appelle la Licorne pour qu’ils viennent les récupérer.

BG : Mais c’était un piège. Les Licornes voulaient voir quels sont les braves qui font la sécurité. Ils sont venus dire que les rebelles se plaignent qu’ils empêchent leurs parents de passer pour aller à Bangolo faire leurs affaires. La Licorne leur a ordonné d’arrêter de faire la sécurité, que c’est elle-même qui va s’en charger. Et c’est quelques jours après que les rebelles sont rentrés dans le village pour recommencer à tuer. Qui a dit aux rebelles que c’était comme ça ? On dit chez nous : « le vieillard est mort matin, mais c’est à midi la panthère a commencé à chier les cheveux blancs ».

JD : Une fois qu’ils ont pris Man, Logoualé, ils sont venus prendre Bangolo. Pendant longtemps, les loyalistes les ont repoussés. Ils n’ont pas pu prendre Duékoué. Sinon, ils allaient prendre un peu un peu pour venir sur Abidjan comme ils ont fait en 2011 pour prendre tout le pays après avoir exterminé tous nos parents qui s’étaient refugiés à la mission catholique de Duékoué.

Pouvez-vous revenir sur la disparition tragique de votre frère Firmin Mahé ?

JD : Mon petit frère qui défendait sa terre et sa famille se rendait au marché le 13 mai 2005 quand les soldats de la Force Licorne l’ont attrapé. Ils l’ont torturé, ligoté sur leur char et étouffé dans un sac plastique.

Comment avez-vous appris qu’il avait été arrêté ?

JD : Les villageois l’ont vu passer couché sur le char. Parce que quand tu quittes Guéhiébli, tu dépasses Binao, Béoué, Gengolo et puis tu entres à Bangolo pour aller à Man. Donc les gens de ces villages l’ont tous vu. Moi je me suis dit bon, si c’est l’armée française, ils vont expliquer pourquoi ils sont partis là-bas. Et puis après on nous fait savoir que c’est un coupeur de routes. Ils disent qu’ils sont des hommes de loi, mais ils ont appliqué quelle loi ? Si on attrape un bandit, on le traduit en justice pour qu’il réponde de ses actes. On ne peut pas frapper un être humain, le tuer et puis déposer tout sur lui.

Entre le 13 mai 2005 et les révélations du mois d’octobre, il va s’écouler près de 6 mois. Qu’est-ce que vous saviez à ce moment là ?

JD : Quelques semaines après le 13 mai, un jeune du village m’a appelé à Abidjan pour dire qu’il a vu mon frère ligoté sur un char de la Licorne. Moi je me disais que non mon frère était à Man. Il n’était pas le seul qu’ils envoyaient à Man. Normalement, ceux qu’ils arrêtaient à Daloa où se trouvaient les forces loyalistes. Eux n’ont pas fait ça ! Ils l’ont attrapé, ils sont allés directement en zone rebelle.

Et après vous n’avez pas cherché à avoir des nouvelles de lui par Licorne ?

JD : Quand je suis rentré au village, j’ai voulu aller les trouver. Mais mon entourage m’en a dissuadé. A Man aussi, on ne pouvait pas aller parce qu’il y avait barrage rebelle. Si tu es Guéré [une communauté de l’ouest du pays], on t’attrape et on te tue.

Comment avez-vous su que votre frère avait été tué ?

JD : Par la France en octobre 2005 quand les militaires se sont disputés les grades [le 11 octobre un général, informé par son neveu officier, avertit les autorités que la version de l’incident de mai donnée par l’armée est fausse, le 18 la ministre des Armées suspend le général Poncet, chef de l’opération Licorne]. C’est le Figaro qui a fait sortir ça.

BG : Nous on était à Abidjan. Quand l’affaire a éclaté en France, le Figaro a appelé Le Courrier d’Abidjan pour demander s’il connaissait un certain Mahé ainsi que ses parents à Abidjan. Le Courrier d’Abidjan a fait son enquête et nous a contactés. Le 19 octobre 2005, il publiait notre première interview.

JD : Personne ne connaissait son nom Firmin même : ils disaient Mahé. Dans ma première interview, j’ai précisé : « Dahou Mahé Firmin ».

Ce sont les soldats eux-mêmes qui vous ont raconté ce qui s’était passé ?

JD : Par journaux interposés ! Ils ont dit qu’ils se sont trompés de personne, que eux ils cherchaient un Kuoh Mahé Nestor. Après ils disent que Firmin était recherché comme le plus grand coupeur de route du pays.

BG : D’abord on dit qu’il avait une arme et qu’il avait tiré. Après on dit il n’avait pas d’arme.

JD : Le colonel Burgaud a pris une arme et l’a collée sur la main de mon petit frère après qu’il ait été étouffé. [Ça a d’ailleurs été reconnu au procès].

Donc vous portez plainte à Abidjan ?

BG : Attendez, avant de porter plainte, on est allé à Bangolo avec le Courrier d’Abidjan pour que la fille nous dise comment les faits se sont déroulés [Basile parle d’Edith Zahédié la compagne de Firmin qui l’accompagnait au marché ce 13 mai 2005]. On est parti le 28 octobre 2005. Les rebelles nous ont bloqués à Bableu et nous n’avons eu la vie sauve que grâce à l’intervention de l’ONUCI.

JD : C’est au retour de ça qu’on est allé au Tribunal Militaire d’Abidjan porter plainte pour le meurtre de mon frère. [Ce qui contredit la thèse de la Licorne qui veut à tout prix faire croire que la famille ne se serait jamais manifestée pour que justice soit faite].


	
	Bangolo se trouve dans la « zone de confiance » controlée par les soldats français de Licorne. De 2003 à 2011, cette zone figeait la ligne de front entre les rebelles au Nord et l’armée régulière ivoirienne au Sud.


Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

JD : Dans mon interview, j’ai réclamé le corps de mon petit frère. C’est à partir de là que tout le monde a enquêté pour savoir où il était. Et puis les Blancs même ont dit où ils l’ont enterré. Comme je ne peux pas aller à Man, en zone rebelle, ce sont les journalistes qui sont partis avec le juge d’instruction Ehui. Ils ont déterré le corps de mon frère pour l’envoyer à Abidjan [sur ce sujet, voir l’article de Frank Johannès paru dans le Monde du 21 janvier 2006]. C’est là ils m’appellent pour dire de les rejoindre au CHU de Treichville pour l’identification. Il y a une délégation française qui est là. Ce jour là, ils ont prélevé l’ADN. C’est après l’ADN que Ndoumou va venir à Abidjan [Fabien Ndoumou est l’avocat parisien qui s’est autoproclamé avocat de la famille Mahé depuis octobre 2005]. Une semaine après le test ADN, on a eu les résultats qui disaient que c’était bien le corps de mon frère. Je me suis rendu au Tribunal Militaire et le juge d’instruction m’a remis l’ordonnance aux fins d’inhumation [datée du 10 février 2006, elle autorise la famille à récupérer le corps pour l’enterrer à Abidjan]. Le juge Ehui m’informe que l’avocat est venu et que nous devons le voir [Fabien Ndoumou est l’avocat parisien qui s’est autoproclamé avocat de la famille Mahé depuis octobre 2005]. C’est comme ça que la famille Mahé a rencontré Ndoumou le 18 février 2006 pour la première et unique fois jusqu’au procès de 2012 [La convention d’honoraires qu’il leur a fait signer à cette occasion et dont il nie aujourd’hui l’existence en est la preuve]. C’est ce jour là aussi que Ndoumou a pris l’original de l’ordonnance aux fins d’inhumation en disant qu’il allait la remettre au Tribunal Militaire de Paris, que c’était les Français qui l’avait tué, que c’était à eux de s’occuper de son corps. Il a aussi dit qu’on ne pouvait pas le récupérer pendant toute la durée du procès car c’était une preuve.

Vous connaissiez cet avocat ?

JD : Non justement. C’est dans le journal que j’ai lu qu’il était notre avocat. Quand au moment du verdict, ceux qui ont mis fin à la vie de mon petit frère ont été remis en liberté, j’ai appelé Ndoumou de côté : « Bon le procès est fini, et le corps de mon frère ? », il ne m’a rien dit de concret ! C’est à partir de ce moment là que j’ai compris qu’il fallait le dessaisir.

Vous n’aviez pas douté de Ndoumou avant le procès ?

JD : Quand il est venu au pays, il nous a dit qu’il nous défendait pour la Vérité, pour les Africains. Et puis le même jour, il nous fait signer 35% [Une convention prévoyant 35% d’honoraires de résultats alors que 10% est le pourcentage que l’on trouve couramment dans ce type de convention]. J’ai commencé à douter déjà !

Propos recueillis par Farès Ben Mena 

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