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Le Burkina Faso, pilier de la « Françafrique » (Monde diplomatique)

par Bruno Jaffré 30 Octobre 2014, 22:08 Françafrique Blaise Compaoré Burkina Faso

Le Burkina Faso, pilier de la « Françafrique » (Monde diplomatique)
Le Burkina Faso, pilier de la « Françafrique »
par Bruno Jaffré, janvier 2010
Monde diplomatique

Médiateur dans maints conflits africains, le président du Burkina Faso, M. Blaise Compaoré, s’est fait une réputation d’homme de paix. Cette image, confortée par sa montée en puissance au sein de la « Françafrique », semble pourtant usurpée. En effet, le chef de l’Etat burkinabé est impliqué dans la plupart des guerres et des crises régionales des vingt dernières années. Des témoignages récents révèlent le trouble passé de celui qui accéda au pouvoir à la faveur de l’assassinat du leader panafricaniste Thomas Sankara.

Invité à assister au défilé du 14-Juillet sur les Champs-Elysées en 1995, reçu par M. Nicolas Sarkozy en novembre 2008, le président burkinabé Blaise Compaoré est considéré comme un ami fidèle de la France, essentiel à la politique de Paris en Afrique de l’Ouest depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993. Pourtant, estime Mme Louise Arbour, ancien haut-commissaire aux droits de la personne pour les Nations unies, commentant sa désignation comme médiateur dans la crise guinéenne (1), « Blaise Compaoré, lui-même ancien soldat putschiste et parrain politique de [l’ex-président libérien] Charles Taylor [poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité], n’est pas le mieux placé pour prêcher les vertus de la démocratie et du pouvoir civil (2) ». Elle trouble ainsi le concert de louanges qui entoure, depuis quelques années, celui à qui la « communauté internationale » confie de plus en plus de missions de « bons offices » en Afrique. Qu’il s’agisse de la crise togolaise consécutive à la mort du dictateur Gnassingbé Eyadéma, qui a été accompagnée d’émeutes, ou celle de la Côte d’Ivoire en proie à la guerre civile (2002-2007) (3).

Selon le journaliste Jean-Baptiste Marot, « il semble bien loin, en effet, le temps où M. Compaoré passait pour le déstabilisateur en chef de l’Afrique de l’Ouest... Depuis deux ans, le chef de l’Etat burkinabé a acquis un statut de vieux sage dans la sous-région (4) ». Spectaculaire, ce retournement, que souligne Mme Arbour, en dit long sur la géopolitique de l’Afrique de l’Ouest et le rôle qu’y joue la France. Cependant, le nouveau prestige de M. Compaoré pourrait se révéler fragile, malgré tous les soutiens internationaux qu’il reçoit.

Grâce à des témoignages récents, on en sait ainsi plus sur le coup d’Etat du 15 octobre 1987 qui l’a amené au pouvoir, à la faveur de l’assassinat de Thomas Sankara, son ami et son frère d’adoption. Un drame humain, mais aussi une perte pour tout le continent, désormais privé d’un farouche avocat du panafricanisme. De nombreux témoignages viennent petit à petit en préciser les circonstances. Ainsi, le 29 août 2008, M. Prince Johnson, un ancien chef de guerre libérien, a confirmé devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) ce que les observateurs du continent soupçonnaient depuis longtemps : « C’est Compaoré qui a fait tuer Sankara, avec l’aval [du président ivoirien] Houphouët-Boigny (5). » Cette version est confirmée par d’autres témoins libériens qui mettent en cause les services secrets français et la Central Intelligence Agency (CIA) (6).

En effet, Sankara menait son pays sur une voie révolutionnaire dont les premiers succès pouvaient déstabiliser toute la zone francophone. M. Compaoré n’était encore que le numéro deux du régime burkinabé lorsqu’il rencontra, en 1986, M. Jacques Chirac, alors premier ministre de François Mitterrand, par l’intermédiaire de Houphouët-Boigny. Jacques Foccart (7) lui présenta alors l’état-major de la droite française, en particulier M. Charles Pasqua.

Trafics d’armes et de diamants

Selon les dernières révélations du TSSL, les charges les plus graves pèsent sur M. Compaoré. Celui-ci aurait, avec le président libyen Mouammar Kadhafi, aidé le futur président Taylor, alors opposant en exil, à préparer l’assaut contre le régime libérien fin 1989, avec la complicité de la Côte d’Ivoire et la bienveillance des réseaux « françafricains ». Des troupes du Burkina Faso auraient même été engagées dans une guerre qui s’étendit à la Sierra Leone et au cours de laquelle M. Taylor parraina le Front révolutionnaire uni (RUF), un mouvement rebelle extrêmement violent. Durant ce conflit, qui dura jusqu’en novembre 2000, cinq cent mille personnes furent victimes de meurtres, de viols et de mutilations.

En avril 2006, M. David Crane, ancien procureur du TSSL, affirma que M. Taylor était « la pièce maîtresse d’un plan géopolitique de dix ans. Il s’agissait de recruter des individus qui fomenteraient la rébellion, s’empareraient du pouvoir dans leur pays et deviendraient des pions de Kadhafi, qui, ainsi, aurait les mains libres en Afrique de l’Ouest. Nous avons des preuves incontestables de cela. Parmi les individus ainsi recrutés se trouvaient Foday Sankoh, chef du RUF, et M. Compaoré (8)... »

En mars 2000, un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU) accuse encore Ouagadougou de trafics d’armes et de diamants au profit de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) (9). L’embargo est alors évité de justesse, probablement grâce à l’appui de la France. Plus récemment, en 2002, les « rebelles ivoiriens » des Forces nouvelles ont lancé leur offensive depuis le Burkina, donnant le signal de la guerre civile. Leur chef Guillaume Soro, actuel premier ministre, déclarait, le 1er octobre 2008 dans Fraternité Matin (Abidjan), à propos de M. Compaoré : « C’est mon mentor, je n’ai pas honte de le dire. Il m’inspire, il m’a énormément donné, il est à mes côtés. Sans lui, je ne serais pas ce que je suis. »

Pour M. Compaoré, 2008 semble l’année de la consécration. En avril 2006, le comité des droits de l’homme de l’ONU avait donné raison à un collectif d’avocats qui demandait à Ouagadougou d’ouvrir une enquête sur l’assassinat de Sankara, de rectifier le certificat de décès (qui mentionnait, contre toute évidence, « mort naturelle ») et de permettre une enquête judiciaire impartiale. Mais, en avril 2008, à la veille d’une visite du secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-moon, au Burkina, le comité se déclare satisfait des mesures prises par ce pays et classe l’affaire.

Pourtant, si le certificat de décès de Sankara a bien été rectifié, supprimant la mention controversée, aucune enquête n’a été diligentée. Apothéose : en mars 2008, le Burkina Faso intègre le comité des droits de l’homme de l’ONU ! Quatre mois après, il devient membre non permanent du Conseil de sécurité.

S’ensuit une série de reconnaissances internationales. En visite officielle aux Etats-Unis, en juillet 2008, M. Compaoré rencontre les dirigeants de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), qui félicitent le Burkina « résolument engagé sur la voie de la bonne gouvernance économique et combattant de ce fait efficacement la pauvreté ». Durant le même séjour, il est reçu pendant une heure par M. George W. Bush. En septembre 2008, encore, le chef de l’Etat burkinabé préside une réunion du Conseil de sécurité sur la médiation et le règlement des conflits.

Enfin, lors du forum « Médias et développement », qui se tient à Ouagadougou en septembre 2008, c’est au tour du commissaire européen chargé du développement et de l’aide humanitaire, le pourtant sourcilleux Louis Michel, de rendre hommage au président Compaoré, « qui joue un rôle majeur dans la stabilité régionale (10) ». Pas un mot sur l’assassinat, dans des conditions mystérieuses, le 13 décembre 1998, du journaliste Norbert Zongo... En juin 2008, M. Compaoré devait même recevoir, à Florence, le prestigieux prix Galileo pour « la médiation dans les conflits ethniques et sociaux », financé par la présidence italienne. Au dernier moment, la cérémonie a été annulée, au prétexte que le président burkinabé était trop occupé pour se déplacer. En réalité, il semble qu’une campagne associative ait contribué à l’abandon de ce projet.

Des réseaux de soutien œuvrent dans la discrétion pour le chef de l’Etat burkinabé. Un certain Jean Guion, président de l’Alliance francophone, ancien militant gaulliste de l’Union des jeunes pour le progrès (UJP), grandi à l’ombre des premiers ministres Pierre Messmer et Alain Juppé, dirige depuis 1989 le Conseil international de solidarité avec le Burkina Faso (Cisab). Non sans humour, un ancien ambassadeur de France se souvient à son propos : « Un de nos compatriotes au carnet d’adresses bien rempli acheminait régulièrement vers Ouagadougou des contingents d’anciens ambassadeurs, généraux en retraite, politiciens sur le retour, universitaires mal en cour, présidents d’association ou institutions en quête de clientèle, ministres et sous-ministres que le raz-de-marée socialiste de 1981 avait mis au rancart (11)... » M. Guion semble avoir fait son temps, le « sommet des étoiles de la terre », qu’il voulait organiser en 2008 sous le patronage de M. Compaoré, en invitant des scientifiques et des artistes de renom, étant tombé à l’eau.

Pourquoi pas Prix Nobel de la paix ?

En fait, les réseaux de soutien se sont réorganisés, compte tenu du rôle que la France entend voir jouer par M. Compaoré dans la région. Le 8 novembre 2005, dans les salons feutrés du Sénat, à Paris, est officiellement créée l’Association France - Burkina Faso (AFBF). Son président n’est autre que M. Guy Penne, chargé des affaires africaines à l’Elysée de 1981 à 1986, que l’ancien président d’Elf Loïc Le Floch-Prigent surnomme le « Foccart de Mitterrand » (12). Sankara considérait le dignitaire socialiste comme responsable de son arrestation par la police burkinabé en mai 1983, quelque temps avant sa prise de pouvoir. En outre, le 9 mai 2008, le journaliste du Figaro François Hauter a déclaré, lors d’une conférence publique à Dakar, avoir été, à l’époque, « manipulé » par M. Penne dans le but de ternir l’image du leader panafricaniste.

A la tête de l’AFBF, M. Penne s’entoure de personnalités de tout premier plan, dont de nombreux ex-ministres de la coopération : M. Michel Roussin, ancien chef des services secrets, longtemps responsable Afrique du groupe Bolloré (13), présent au Burkina dans les secteurs du tabac, du transport et du coton ; M. Jacques Godefrain, ancien proche de Foccart ; M. Charles Josselin ; M. Pierre-André Wiltzer, qui fut aussi ambassadeur en mission, haut représentant pour la sécurité et la prévention des conflits, au moment du conflit ivoirien, en juillet 2004. C’est lors d’une réunion de l’AFBF qu’un de ses membres a lancé un appel pour que lui soit attribué le prix Nobel de la paix (14) ! Coïncidence ? C’est quelques mois après la mise en place de cette association que se répand l’image pacifiste de M. Compaoré sur la scène internationale.

Le trésorier de l’AFBF n’est autre que M. Hubert Haddad, poursuivi et placé en détention en mai 2009 pour abus de biens sociaux, détournements de fonds publics et abus de confiance. Il est accusé d’avoir versé de l’argent au premier président de la Polynésie française, M. Gaston Flosse, lui-même mis en examen pour corruption en novembre 2009. Les transferts auraient eu lieu via l’entreprise 2H, que dirige M. Haddad. Cette société de communication, chargée de la publicité de l’annuaire téléphonique de Tahiti, est aussi « connue comme le généreux mécène des annuaires téléphoniques africains (15) ».

Malgré tous les appuis qu’il reçoit, il apparaît pourtant bien difficile au président burkinabé de faire oublier son passé. Fin décembre 2009, un appel a été lancé : ses auteurs demandent une enquête internationale sur l’assassinat de Sankara et l’ouverture des archives de la France et des Etats-Unis (16). En outre, l’impartialité de sa médiation dans la crise guinéenne est contestée par l’opposition de ce pays. La presse locale l’accuse d’avoir des intérêts dans la société Getma International, qui a obtenu de façon controversée la concession du terminal à conteneurs du port autonome de Conakry (Guinée). Enfin, un nouveau rapport du groupe d’experts de la Côte d’Ivoire destiné au Conseil de sécurité de l’ONU s’inquiète de transferts d’armes en direction de la rébellion des Forces nouvelles, avec des complicités burkinabés (17)...

Bruno Jaffré

Auteur de Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort (1997), nouvelle édition augmentée à paraître chez L’Harmattan, Paris, et coanimateur du site www.thomassankara.net.

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