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Samba : Grands sentiments et petit film (Bakchich)

par Marc Godin 18 Octobre 2014, 20:19 Samba Film Omar Sy Charlotte Gainsbourg Olivier Toledano Eric Nakache

Samba : Grands sentiments et petit film
Par Marc Godin
Bakchich

Un sans-papiers sénégalais s’éprend d’une cadre sup dépressive. Différence, générosité, espoir : on le sait depuis Intouchables, les bons sentiments ne font pas obligatoirement les bons films.

- Bon, Samba, c’est la suite d’Intouchables ?

- Oui. Et non.

- Hein ?

- C’est plutôt un remake, un remix, un copié/collé : deux personnages au ban de la société, que tout oppose blah blah blah, vont apprendre à accepter leur différence, blah blah blah. Avec un seul objectif, essayer de réitérer le carton d’Intouchables et ses 51 millions d’entrées mondiales.

- Ah, quand même.

- Omar Sy n’est plus un jeune de banlieue sorti de prison, mais un sans-papiers sénégalais qui galère à Paris. Au lieu de pousser le fauteuil roulant d’un aristo fin de race, il tombe amoureux d’une cadre sup en plein burn out. Mais attention, s’il dansait comme un dieu sur Boogie Wonderland, ici, il a deux pieds gauches, et s’anime mollement au son de Bob Marley (quelle audace musicale).

- Ce n’est plus un film, c’est le jeu des sept différences.

- Mêmes ficelles, mêmes formules, mêmes recettes, à savoir prendre un sujet sérieux, inspiré d’une histoire vraie, comme le handicap ou ici les travailleurs clandestins et le traiter de façon distrayante pour le plus large public.

- Il n’y a rien de mal à cela.

- Tu as tout à fait raison.

- Sauf que…

- Sauf que la méthode Toledano-Nakache à ses limites.

- Ca y est, tu vas te mettre en colère.

- Y a pas vraiment de quoi.

Des comédies avec des vrais bouts de sociétal dedans

- Alors ?

- En fait, le « cinéma » de ce duo me gonfle. Leur fond de commerce, c’est le « feel good movie » avec des vrais bouts de sociétal dedans. Dans Intouchables, les très engagés Toledano & Nakache tentaient de faire passer des messages importants sur la lutte des classes et notre société, comme le racisme c’est mal ou le handicap, c’est dur, et en même temps, ils te balançaient des clichés démagos comme l’art contemporain est une imposture. Chez eux, un milliardaire se pâme obligatoirement à l’opéra, le brave gars de banlieue parle cash (« Pas de bras, pas de chocolat »), est pétri de bon sens, et même s’il se balade armé, il aime trop sa môman qu’il respecte (c’est beau comme du Zidane)… Intouchables, c’est le niveau zéro de la pensée. Et le niveau zéro du cinéma. J’ai rarement vu quelque chose (difficile d’appeler ça un film) aussi platement filmé, sans aucune idée de mise en scène. Le cinéma selon Toledano-Nakache, c’est l’acteur au milieu du plan, net si possible et… rien. Du théâtre filmé, du champ-contrechamp. Comme les frères Coen ou les frangins Farrelly, ils sont deux sur le plateau, mais ils sont incapables de faire vibrer avec une image, une musique, un mouvement de caméra, un hors champ… Il y a plus d’idée dans le générique de Saint Laurent de Bertrand Bonello que dans « l’œuvre » complète de Toledano-Nakache.

- OK, ils sont rhabillés pour l’hiver. Et Samba ?

- Cette fois, le sujet des Dossiers de l’écran (une émission du siècle dernier où un film à thème introduisait un débat télé souvent houleux) est double : les sans-papiers ET la souffrance au travail.

- Ca fait peur ! Raconte.

- Le script tient sur le string de Nabilla. Un gentil sans-papiers, qui travaille en France depuis dix ans, tombe amoureux d’une bénévole dépressive. Samba va tenter d’apprivoiser puis redonner le sourire à l’ex-DRH tristounette.

Pas de point de vue, pas d’idée

- C’est maigre…

- Et donc, pour étoffer, ils inventent une autre histoire - quasiment la même, en fait - entre le meilleur pote de Samba et la copine de Charlotte Gainsbourg, gentille fofolle hystérique campée par Izia Higelin.

- Et ça marche ?

- Jamais. Le ton oscille entre comédie dramatique sociale et comédie romantique. Le duo semble appliquer la théorie des trois D d’Alain Chabat, déconne, dénonce et danse, mais rien ne fonctionne. La rom com, d’une incommensurable mièvrerie, est digne d’un épisode de Violetta. Quant à l’auscultation de cette France des sans–papiers, le film ne dit pas grand-chose de neuf ou de passionnant sur les centres de rétention, les malheureux en galère qui vivent dans la peur et nettoient nos ordures. Il n’y a pas de point de vue, pas d’idée, juste quelques séquences top sympas pour la bande annonce (tu y crois au travailleur clandestin qui se met à faire un strip-tease en haut d’une nacelle de la Défense pour affrioler les working girls ?), une série de clichés gentiment démagos, méchamment sirupeux, de bons sentiments pour masquer le vide narratif, de séquences plus prévisibles les unes que les autres. Et une scène assez bizarre.

- Raconte !

- Samba prend le métro. Il est le seul Noir dans toute la rame et est entouré par des Français pure souche, des Gaulois inquiétants qui le regardent suspicieusement. Quasiment Le Village des damnés ! Est-ce que ces cinéastes ont déjà pris le métro ? Que veulent-ils dire ? Que Samba est parano, que tous les Parisiens sont friqués et racistes ?

Du théâtre filmé

- Et la mise en scène ?

- Même punition que dans Intouchables, à savoir le néant, du théâtre filmé. Tu as une seule et unique idée de mise en scène lors du plan séquence d’ouverture. Nous sommes conviés à ce qui ressemble à un mariage bourgeois dans un palace parisien. La caméra fonce, passe du gâteau aux cuisines, du fric, du luxe et de l’insouciance au monde du travail, au monde de l’ombre, des sans-papiers, et l’on découvre tout en bas de l’échelle sociale Samba à la plonge, en train de vider les assiettes sales. Bref, Tolédano & Nakache convoquent à la fois Bourdieu et Le Dernier des hommes de Murnau dans le même plan sursignifiant et roboratif. Le reste est tout aussi indigeste, et le duo se montre le plus souvent incapable de faire naître la moindre émotion de ce cinéma préfabriqué.

- C’est très subjectif.

- Tu as raison, il y aura bien sûr des spectateurs émus par Samba. J’ai ressenti quant moi la même sentiment désagréable que lors de la projection du catastrophique The Search de Michel Hazanavicius. Le garçon essaie tellement de te tirer des sanglots que tu espères faire un AVC au plus vite…

- Les comédiens parviennent quand même à emporter le morceau ?

- Pas vraiment un acteur de composition, Omar Sy ouvre grand ses yeux quand il est étonné, choqué ou frappé, et parle avec l’accent sénégalais de Doudou du SAV de Canal +. Effet zarbi garanti… Charlotte Gainsbourg et Tahar Rahim font le job, mais leurs personnages – la dépressive cassée par la vie et le faux Brésilien mais vrai copain - sont tellement archétypaux qu’ils ont du mal à les faire exister. Seule Izia Higelin, la copine grande gueule mais top sympa, met un peu de vie dans ce truc mièvre, attendu, aseptisé.

- Ca donne pas envie tout ça…

- Réaliser un film mièvre et inoffensif sur les sans-papiers, y a comme un problème, non ?

Samba d’Olivier Toledano et Eric Nakache avec Omar Sy, Charlotte Gainsbourg, Tahar Rahim, Izia Higelin.

En salles depuis le 8 octobre 2014

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