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Tout ce que vous ne devriez pas savoir sur l’Erythrée

par Mohamed Hassan 12 Novembre 2014, 22:25 Erythrée USA Ethiopie Russie Italie Articles de Sam La Touch

Tout ce que vous ne devriez pas savoir sur l’Erythrée
Tout ce que vous ne devriez pas savoir sur l’Erythrée (3/3)

Par Mohamed Hassan
Grégoire Lalieu, Michel Collon

INTERVIEW : Grégoire Lalieu & Michel Collon Toute la Corne de l’Afrique est occupée par les puissances néocoloniales. Toute ? Non ! Un pays peuplé d’irréductibles révolutionnaires résiste encore et toujours à l’envahisseur. Dans cette troisième et dernière partie de notre chapitre consacré à l’Erythrée, Mohamed Hassan nous dévoile la recette de la révolution érythréenne. Un pays africain peut-il se développer en laissant les multinationales à sa porte ? Pourquoi les relations restent-elles tendues entre l’Erythrée et son voisin éthiopien ? Le président Isaias Afwerki est-il un héros de la révolution ou un dictateur qui censure les médias ? Toutes les réponses dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman ».

Partie 1 & Partie 2

Après trente années de lutte, l’Erythrée devient indépendante et le Front de Libération du Peuple d’Erythrée (FPLE) monte au pouvoir en 1993. Comment le FPLE va-t-il assumer la transition entre la résistance armée et la gouvernance politique ?

Dès le départ, le FPLE ne s’est pas contenté de mener une lutte armée contre l’occupant éthiopien mais a développé un véritable projet politique : réforme agraire, émancipation des femmes, instauration de conseils démocratiques dans les villages… Dans toutes les zones qu’il contrôlait, le FPLE mettait en place des structures pour subvenir aux besoins élémentaires en matière de santé, d’éducation ou de nourriture. Lorsque l’Erythrée est devenue indépendante, le FPLE a continué à mener le projet politique initié durant la lutte pour l’indépendance. Avec une philosophie bien particulière : « Nous n’avons pas besoin de l’Occident pour nous développer ».

En effet, pour gagner son indépendance, l’Erythrée a dû lutter pratiquement seule contre toutes les grandes puissances : Etats-Unis, Union Soviétique, Europe, Israël… Tous ces pays soutenaient l’occupant éthiopien. Cette situation particulière a contribué à forger la vision politique des résistants érythréens et leur a appris à se débrouiller seuls. Ils savent, d’expérience, que les puissances néocoloniales divisent les Africains pour mieux s’emparer des richesses du continent. L’Erythrée a donc choisi de mener une politique de développement qui ne laisse pas de place aux ingérences des puissances étrangères.

Et ça fonctionne ? Un pays africain peut se développer sans aide de l’Occident ?

Evidemment ! En ce moment, on fête partout en Afrique des cinquantenaires d’indépendance. Mais en réalité, le continent ne s’est jamais libéré du colonialisme qui a juste pris une autre forme. Aujourd’hui, grâce à des institutions telles que l’OMC, l’Occident impose des règles de commerce qui permettent à ses multinationales de piller les richesses de l’Afrique et d’asservir les populations. Ces multinationales inondent le continent de produits subventionnés qui empêchent les producteurs locaux de se développer. Et tout cela est possible parce qu’à la tête de la plupart des Etats africains, des minorités pro-occidentales tirent profit de ce système pendant que l’immense majorité de la population est condamnée à la misère. Donc oui, un pays africain peut se développer sans aide de l’Occident. Parce que tant qu’il n’aura pas ôté son casque de colon, l’Occident restera un frein au développement de l’Afrique.

Peut-on parler de « révolution érythréenne » ?

Tout à fait. Le gouvernement a mis en place un modèle de développement reposant sur cinq piliers. Tout d’abord, la sécurité alimentaire : l’Erythrée ne peut défendre sa souveraineté nationale si sa population meurt de faim. Pour cela, le pays peut compter sur deux héritages du colonialisme italien : l’agriculture pluviale et l’économie des plantations reposant sur un système mécanisé. De plus, une réforme agraire a octroyé à chaque paysan son propre morceau de terre. Le gouvernement a également installé des stations de tracteurs à disposition des fermiers et propose même de les aider dans leur travail. L’agriculture est un métier pénible, surtout lorsqu’on dispose d’équipements rudimentaires. Mais avec l’aide du gouvernement, les paysans peuvent se libérer du temps pour apprendre à lire et se former à d’autres métiers.

L’accès à l’eau potable est le deuxième pilier. En Afrique, beaucoup de maladies sont liées à l’insalubrité de l’eau. Mais vous pouvez y remédier en mettant de l’eau potable à disposition dans tous les villages.

Nous en venons au troisième pilier : la santé. L’Erythrée dispose d’un réseau performant de cliniques disséminées dans tout le pays et connectées à des hôpitaux. De plus, l’accès aux soins de santé est gratuit. On peut comparer avec l’Ethiopie. Là-bas, si vous n’avez pas beaucoup d’argent, vous êtes mort ! Et encore… Un chanteur très célèbre, le Johnny Halliday éthiopien, souffrait de sérieux problèmes de diabète. Les autorités l’ont transporté d’un hôpital à l’autre mais n’avaient pas le matériel nécessaire pour le soigner. Résultat : la star éthiopienne est décédée.

Le quatrième pilier repose sur l’éducation, une priorité du gouvernement qui veut développer ses ressources humaines. En Afrique, beaucoup ont perdu de vue que les ressources matérielles ne suffisent pas à développer un pays. Evidemment, cela arrange bien les puissances impérialistes qui ont toujours fait croire qu’elles étaient indispensables aux Africains pour les aider à tirer profit de leurs ressources matérielles. Mais le facteur humain est primordial pour se développer et l’Erythrée veut donc avoir son propre personnel compétent pour exploiter ses matières premières.

Le dernier pilier est constitué par les Erythréens expatriés qui envoient de l’argent à leur famille restée au pays. Au passage, ils paient un pourcentage au gouvernement, ce qui constitue une source considérable de revenus. La CIA a essayé de briser ce réseau de financement mais n’y est pas parvenue.

Ces expatriés paient donc deux fois des impôts : une fois dans le pays où ils résident et une seconde fois au gouvernement érythréen ?

Oui, mais ils savent que cet argent servira notamment à construire des écoles, des routes et des hôpitaux et pas une villa pour le président Isaias Afwerki, qui mène un train de vie modeste. De plus, ces expatriés sont très liés à leur pays et savent à qui ils doivent la libération de l’Erythrée. La mobilisation de la population, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, est un facteur essentiel de la révolution érythréenne. C’est le ciment qui fait tenir les piliers du modèle de développement.

Un exemple : quand les Italiens ont colonisé l’Erythrée, ils ont construit une ligne de chemin de fer reliant le port de Massawa à la capitale, Asmara. Mais durant la guerre d’Indépendance, les Ethiopiens ont récupéré une partie de l’acier de cette ligne ferroviaire et l’ont endommagée en construisant des tranchées. Quand l’Erythrée est devenue indépendante, le gouvernement a voulu reconstruire cet axe stratégique. Des sociétés occidentales ont proposé de prendre ces travaux en charge, moyennant des sommes colossales allant jusqu’à 400 millions de dollars ! L’Erythrée a répondu : « Non merci, nous allons le faire nous-mêmes ». Tout le peuple s’est mobilisé, jeunes, femmes, vieillards… Et ils ont reconstruit cette ligne qui aujourd’hui fonctionne à nouveau. Le prix de ces travaux ? 70 millions de dollars. L’idée est de faire tout ce que l’on peut par soi-même pour ne pas dépendre des puissances étrangères. D’ailleurs, l’Erythrée est peut-être le seul pays au monde où il n’y a pas de spécialistes étrangers.

L’Erythrée serait donc la preuve qu’un pays africain peut se libérer du néocolonialisme pour se développer ?

En fait, tout dépend de là où vous mettez vos priorités. Si vous faites de la santé, de l’éducation ou de la sécurité alimentaire des objectifs prioritaires, vous pouvez très bien vous développer. Si par contre, comme dans beaucoup de pays africains, vos préoccupations premières sont de vous conformer aux normes du commerce mondial, vous êtes foutu !

John Perkins, un ancien membre respecté du monde bancaire, a écrit un ouvrage passionnant, « Confession d’un tueur à gage économique ». Perkins décrit comment son travail consistait à aider les Etats-Unis à extorquer des milliards de dollars aux pays pauvres en leur prêtant plus d’argent qu’ils ne pouvaient rembourser. Si vous dirigez un pays du Sud et que vous acceptez ces projets d’institutions telles que la Banque Mondiale ou le FMI, votre économie va être complètement déstabilisée, la corruption va se développer et les impérialistes vous tiendront à la gorge. C’est pourquoi, aujourd’hui, avant même d’envoyer la CIA pour déstabiliser un gouvernement jugé trop indépendant, on mobilise d’abord ces tueurs à gages économiques. Partout où il y a de la corruption, l’impérialisme a réussi. Et le gouvernement érythréen lutte activement contre cela.

L’Erythrée est composée de différentes ethnies. Comment le gouvernement parvient-il à mobiliser la population en surmontant cette diversité alors qu’elle est une source de déchirements dans beaucoup de pays africains ?

L’égalité entre les nationalités est un principe fondamental de la révolution érythréenne. Si vous respectez la diversité et mettez toutes les ethnies et les confessions sur le même pied, vous pourrez compter sur le soutien de la population. En Erythrée, il y a autant de chrétiens que de musulmans et pas moins de neuf ethnies différentes : Tigrés, Afars, Kunama, Saho, etc. Mais tous se sentent Erythréens avant tout. La culture joue également un rôle très important. Les dirigeants érythréens ont toujours fait grand cas de la diversité culturelle, encourageant chaque ethnie à valoriser ses traditions et à les partager. Partout en Afrique, des gens d’ethnies ou de religions différentes s’entretuent. Mais en Erythrée, ils organisent des spectacles de danse !

Avec les voisins éthiopiens, l’entente n’est malheureusement pas aussi bonne. Pourquoi les tensions persistent-elle ?

Aujourd’hui, l’Ethiopie est dirigée par la minorité tigré qui, dans les années 70, avait formé un mouvement séparatiste, le Front Populaire de Libération du Tigré (FPLT), et combattu la dictature militaire de Mengistu aux côtés des Erythréens. Cependant, à la différence de l’Erythrée qui était une ancienne colonie italienne, la région du Tigré a toujours fait partie intégrante de l’Ethiopie. Aussi, les résistants érythréens conseillèrent à leurs compagnons de lutte de ne pas se battre uniquement pour la libération de leur communauté mais pour celle de tous leurs concitoyens, quelle que soit leur nationalité. De plus, le FPLE avait conscience qu’une indépendance du Tigré n’aurait pas forcément entraîné la libération de l’Erythrée. Un changement de régime à Addis-Abeba était nécessaire et les résistants devaient unir leurs efforts dans ce sens.

En 1991, la dictature militaire fut renversée. Grâce à l’aide et aux conseils des Erythréens, les Tigrés prirent le pouvoir. Jusqu’ici, l’Ethiopie avait toujours été dirigée par des minorités ethniques œuvrant pour leurs propres intérêts. Tout le monde pensait que le nouveau gouvernement allait rompre avec cette tradition et appliquer le principe d’égalité entre les différentes nationalités, condition essentielle pour ramener la paix et le développement dans le pays. Mais le premier ministre Meles Zenawi, qui dirige maintenant le pays depuis 1991 et qui vient d’être réélu au travers d’élections frauduleuses, s’est inscrit dans la droite lignée de ses prédécesseurs : Ménélik II, Sélassié ou Mengistu. Il n’a aucune vision politique et gouverne selon ses propres intérêts. Il se maintient au pouvoir seulement grâce au soutien des Etats-Unis.

Nous l’avons vu dans le chapitre précédent, l’Ethiopie de l’empereur Sélassié était un allié privilégié des Etats-Unis. Mais avec la dictature militaire de Mengistu, le pays avait basculé du côté de l’URSS. Comment est-il repassé dans la sphère d’influence américaine ?

L’Union Soviétique avait commis une erreur en soutenant le régime soi-disant socialiste de Mengistu. Les Etats-Unis, par contre, avaient une meilleure vision de la situation. Ils savaient que le régime éthiopien n’avait pas de base sociale et était, par conséquent, très fragile. En fait, les puissances impérialistes ne peuvent rêver d’une meilleure configuration. Car un gouvernement qui ne représente pas la diversité de son peuple et qui n’agit que dans l’intérêt d’une minorité ne pourra pas se maintenir au pouvoir sans le soutien de puissances étrangères.

Washington connaissait bien la nature du régime de Mengistu et nourrissait donc l’espoir que l’Ethiopie revienne dans son cercle d’influence. Evidemment, avec l’arrivée au pouvoir de Meles Zenawi, les espoirs ont été largement dépassés ! Non seulement le nouveau gouvernement agit pour ses propres intérêts et ne dispose d’aucune base sociale, mais il a en plus détruit toutes les institutions héritées de Mengistu, vidant le corps de l’Etat de sa substance. Aujourd’hui, Zenawi est donc totalement dépendant du soutien financier, militaire et diplomatique des Etats-Unis. Par conséquent, il ne peut rien leur refuser. Washington veut installer une base militaire ? Ok, d’accord ! Washington veut que l’armée éthiopienne envahisse la Somalie ? Ok, d’accord ! Il n’y a même pas de négociations. Washington demande, Zenawi exécute. C’est tout à fait le contraire de ce que souhaite l’Erythrée pour la Corne de l’Afrique : la fin des ingérences étrangères. C’est pourquoi, aujourd’hui, l’Erythrée refuse de normaliser ses relations avec son voisin éthiopien. Certes, elle prône le dialogue entre les acteurs régionaux pour résoudre les conflits et établir les bases d’une coopération. Mais tant que l’un de ces acteurs restera une marionnette agitée par Washington, ce projet ne sera pas réalisable.

Pourtant, après la chute de Mengistu en 1991, il y a eu des accords de coopération entre l’Erythrée et l’Ethiopie. Pourquoi cela n’a-t-il pas fonctionné ?

Oui, les pays ont conclu des accords de libre-échange : élimination graduelle des barrières économiques, coopération dans les secteurs financier et monétaire, libre circulation des personnes, etc. Avec l’indépendance de l’Erythrée, l’Ethiopie s’était retrouvée privée d’un accès à la mer Rouge. Mais ces accords permettaient aux Ethiopiens de disposer librement des ports d’Erythrée. A Assab par exemple, le taux d’emploi d’Ethiopiens était très élevé. L’Ethiopie put même ouvrir dans cette ville quatre écoles répondant à son propre programme scolaire.

Les dirigeants érythréens pensaient vraiment pouvoir bâtir une collaboration fructueuse avec leurs homologues éthiopiens. Ils se connaissaient bien, ils avaient combattu ensemble. Mais c’était sans compter sur le manque de vision politique de Meles Zenawi et sa soumission à l’impérialisme US.

En peu de temps, l’Erythrée et l’Ethiopie passent de la coopération à la guerre. Un conflit frontalier oppose les frères ennemis en 1998. Quels étaient les enjeux de cette guerre ?

La question de la frontière n’était qu’un prétexte invoqué par Zenawi pour tenter de renverser le gouvernement érythréen. Cette frontière est l’une des mieux démarquées de l’Afrique. Elle a été tracée et confirmée à plusieurs reprises par des accords conclus entre les colons italiens et l’empire éthiopien au début du vingtième siècle. Par la suite, elle a également servi à démarquer le territoire érythréen d’abord comme entité fédérée puis comme province de l’Ethiopie. Elle était reconnue sur le plan international.

Mais Meles Zenawi a remis sa validité en cause vers la fin des années 90. Jusqu’ici, Isaias Afwerki, le président érythréen, n’avait pas accordé beaucoup d’attention à cette question et pensait qu’il en allait de même pour son homologue éthiopien. Afwerki savait que la frontière était clairement définie et que par ailleurs, son importance était toute relative au regard des accords entre les deux pays établissant notamment la libre circulation des personnes. Il estimait également que les défis socio-économiques à relever dans la région étaient plus essentiels.

Les choses se sont gâtées lorsque l’Ethiopie a tenté d’annexer les zones contestées et d’imposer une légitimité de fait : Addis-Abeba a produit une carte de l’Etat éthiopien incluant de larges étendues du territoire érythréen et a intensifié ses incursions militaires dans les régions disputées, chassant ou emprisonnant les habitants. En mai 1998, des accrochages entre patrouilles le long de la frontière débouchèrent sur un conflit ouvert. L’Erythrée remporta les premières batailles et récupéra très vite le contrôle des territoires contestés. Et c’est là qu’on voit très bien comment Asmara et Addis-Abeba interprétaient le conflit de manière différente. Pour l’Erythrée, il s’agissait clairement d’un conflit frontalier : une fois ses territoires récupérés, elle maintint ses positions en attendant que les instances internationales viennent confirmer qu’elle était dans son droit. Ce sera chose faite en 2002, la Cour d’arbitrage internationale de La Haye donnera raison à l’Erythrée sur le tracé de la frontière. Pour l’Ethiopie par contre, les motivations de cette guerre étaient tout à fait différentes. Il s’agissait, selon les déclarations de dirigeants éthiopiens, de « mettre fin à l’arrogance érythréenne », « d’infliger une punition » et de « châtier pour toujours » le FPLE.

C’est ce qui explique les importantes offensives de l’armée éthiopienne lancées par la suite ?

Tout à fait. Après que l’Erythrée ait repris le contrôle de ses territoires, les combats ont continué épisodiquement. Mais le 12 mai 2000, l’armée éthiopienne lança une nouvelle offensive, portant ses effectifs de 50.000 à 300.000 hommes. Addis-Abeba avait également réorganisé son commandement et dépensé presqu’un milliard de dollars en armement. Le champ de bataille s’étendait à présent bien au-delà des zones contestées à la frontière. Le conflit frontalier devenait en fait une véritable guerre d’invasion. L’Ethiopie ne souhaitait pas reprendre le contrôle des territoires disputés mais faire tomber le gouvernement. Elle avait également soigneusement choisi le moment pour attaquer : la période où les paysans commençaient à semer dans les champs. En pénétrant dans la région la plus fertile d’Erythrée, l’armée éthiopienne entendait faire fuir les paysans et affamer le pays.

Cette guerre fut effectivement une catastrophe humanitaire mais l’Ethiopie ne parvint pas à faire tomber la capitale Asmara. Dépassés en armes et en nombre, les combattants érythréens renouèrent avec leurs techniques de guérilla et repoussèrent l’envahisseur.

Pourquoi Meles Zenawi voulait-il renverser le gouvernement érythréen ?

Zenawi voulait faire de l’Ethiopie la puissance dominante de la Corne de l’Afrique et se construire une base sociale. En Ethiopie, le pouvoir est concentré entre les mains de la minorité tigré qui ne représente que 6% de la population. De plus, les dirigeants en poste à Addis-Abeba sont très éloignés de leur région d’origine. Dans la capitale, ils n’ont ni le soutien de la population, ni celui des élites. Avec cette guerre contre l’Erythrée, Zenawi voulait se donner l’occasion de réincarner le rêve de l’empire éthiopien et rallier les foules. Ca a marché pendant un temps : les contradictions qui émergeaient au sein de la société éthiopienne ont laissé place au patriotisme. Mais la défaite de l’armée éthiopienne et ses méthodes de combat ont très vite fait ressurgir les inégalités.

En effet, alors que les officiers sont tigrés, la plupart des soldats sont issus des ethnies Oromos et Amharas, les plus importantes démographiquement. Durant la grande offensive lancée contre l’Erythrée, les officiers éthiopiens ont utilisé la tactique de la vague humaine héritée de la Première Guerre mondiale. Cette technique consiste à envoyer, contre des positions défendues, un nombre tellement important de soldats que l’ennemi se trouve submergé. Bien évidemment, les pertes humaines sont énormes et l’Histoire a montré que cette tactique avait ses limites. Mais les officiers tigrés de l’armée éthiopienne n’en ont pas tenu compte et ont envoyé stupidement au casse-pipe des milliers d’Oromos et d’Amharas sans pouvoir venir à bout de leur opposant. Pour Zenawi, la défaite face à l’Erythrée et les contradictions au sein de l’armée ont brisé ses espoirs de se construire une base sociale. Il ne peut compter que sur le soutien d’une partie de la communauté tigré, ce qui n’est pas grand-chose. Sa réélection est plutôt surprenante. Les fraudes ont été manifestes et l’opposition au régime est de plus en plus grandissante. Qui sait combien de temps Zenawi pourra encore la réprimer ?

Des irrégularités ont entaché le dernier scrutin éthiopien. Mais en Erythrée, il n’y a toujours pas eu d’élections présidentielles depuis l’indépendance en 1993. Il n’y a pas d’opposition politique non plus, un parti unique gouverne le pays. L’Erythrée est-elle une dictature ?

En Afrique, les partis politiques n’existent pas et la démocratie multipartite ne fonctionne pas. D’abord, parce que ce modèle politique créé des divisions. Au Congo, par exemple, il y a presqu’autant de partis politiques que d’habitants. Le but de tout cela est de diviser les gens, non plus selon les tribus comme autrefois, mais selon les partis politiques. Il s’agit de démocraties de basse intensité.

Ensuite, le multipartisme ne fonctionne pas en Afrique parce que ce modèle de démocratie est un cheval de Troie pour les impérialistes. Les puissances néocoloniales faussent le jeu démocratique en finançant les candidats qui répondront le mieux à leurs exigences : accès aux matières premières pour les multinationales, alignement sur la politique étrangère, etc. Avec le multipartisme en Afrique, les impérialistes vous disent tous les quatre ou cinq ans : « Allez voter pour ces candidats que nous avons sélectionnés pour vous. Ils vont vous appauvrir et vous tuer. Votez pour eux ! »

La question est de savoir : la démocratie multipartite est-elle un idéal auquel tout pays doit impérativement aboutir ou bien un Etat est-il libre de choisir le système politique qui lui convient le mieux selon ses spécificités, son histoire et sa culture ? Compte tenu de la disparité ethnique et religieuse en Erythrée et du fait que la mobilisation est une composante essentielle du modèle de développement, vous devez favoriser un système qui renforce l’unité du peuple. Un système à parti unique correspond donc mieux aux spécificités de l’Erythrée que le multipartisme.

En Occident, on a souvent tendance à croire que notre modèle de démocratie est le plus abouti. A tort selon vous ?

La démocratie dont les Occidentaux font la promotion est une démocratie de minorités. Le pouvoir n’est pas dans le parlement ou dans les partis politiques. Il se trouve derrière, concentré dans les mains de ceux qui détiennent l’argent, font tourner l’économie et financent les partis. Mais cette élite économique n’a jamais été soumise au suffrage universel. Pourtant, c’est elle qui détient le plus gros du pouvoir. Est-ce démocratique ?

Un exemple très simple : la publicité pour les enfants. Des études scientifiques ont établi que les publicités destinées aux enfants avaient un effet négatif sur le développement des plus petits. Si la population était correctement informée sur ce sujet et qu’on lui demandait de se prononcer sur la question, nul doute qu’elle choisirait d’interdire ce type de publicité. Pourtant, la plupart des gouvernements occidentaux ont toujours rejeté cette idée sous la pression des lobbies. On le voit donc clairement ici, les intérêts de l’élite économique priment sur la volonté populaire.

Dans son livre « Les Etats manqués », Noam Chomsky s’inquiète du déficit démocratique des Etats-Unis. Nous ne reviendrons pas sur l’élection pour le moins étrange de Georges W. Bush face à Al Gore en 2000. Meles Zenawi n’aurait probablement pas fait mieux. Chomsky rapporte un autre fait éclairant. Lorsque l’administration Bush a présenté son budget en février 2005, une étude révélait que les positions populaires étaient à l’opposé des politiques menées. Là où le budget augmentait, l’opinion souhaitait qu’il diminue (défense, guerres en Irak et Afghanistan, dépendance à l’égard du pétrole, etc.). Par contre, là où l’opinion souhaitait que le budget augmente, il diminuait (éducation, réduction du déficit, soutien aux anciens combattants, etc.).

Il serait trop long d’analyser ici toutes les lacunes des démocraties occidentales. Mais croire que ce modèle est la panacée est très prétentieux et loin de la réalité. La vice-ministre de la Culture en Bolivie proposait récemment une définition personnelle de la démocratie : « Un pays est démocratique quand les besoins fondamentaux de tous ses citoyens sont satisfaits. ». Si l’on se rallie à cette conception, l’Occident a beaucoup à apprendre de l’Erythrée en matière de démocratie.

Le président Isaias Afwerki a mené la résistance contre l’Ethiopie et préside le pays depuis son indépendance. N’avait-il pas promis des élections ?

Il a dit que le pays a besoin de démocratie mais que pour rencontrer ce besoin, il faut d’abord établir des structures de base. L’Erythrée est un jeune pays, encore marqué par la guerre contre l’Ethiopie. Tout n’est pas parfait, il reste du chemin à parcourir. Selon moi, l’Erythrée est une démocratie populaire où les gens ont accès aux soins de santé, ne risquent pas la mort en buvant un verre d’eau, ont du travail, de la nourriture, de l’électricité… Je préfère vivre dans un pays comme celui-là plutôt que dans une soi-disant démocratie comme le Congo ou l’Ethiopie. Et si malgré tout, on considère l’Erythrée comme une dictature, je préfère vivre sous pareille dictature. Pour moi et mes enfants, car je sais qu’ils ne manqueront de rien et pourront aller à l’école.

Le gouvernement érythréen est souvent critiqué sur la question des droits de l’homme et notamment sur la liberté de culte. Hormis les quatre religions reconnues par l’Etat (l'Église orthodoxe d'Érythrée, l'Église catholique, l'Église évangélique luthérienne d'Érythrée et l'islam), tous les autres groupes religieux sont interdits. Comment expliquez-vous cette position du gouvernement ?

Toutes les autres religions ne sont pas interdites, mais si vous voulez adhérez à un autre culte que ceux autorisés par le gouvernement, vous devez faire une demande spécifique et entrer un dossier mentionnant notamment les sources de financement étranger. Il s’agit en fait d’une mesure de protection du gouvernement contre les religions exportées qui servent des intérêts politiques, principalement la religion protestante et le courant pentecôtiste.

Le pentecôtisme est tout droit venu des Etats-Unis et est très lié à l’extrême droite américaine qui entourait le président Georges W. Bush. Au nom de la liberté de culte, ce virus attaque la jeunesse africaine pour la détruire en promouvant la réussite matérielle et en exacerbant l’individualisme.

Très proches des valeurs anglo-saxonnes, ces religions exportées en Afrique ont toujours servi des intérêts politiques, permettant à la Grande-Bretagne et principalement aux Etats-Unis d’infiltrer la société africaine. En 1946 déjà, le consul général de France au Congo belge s’inquiétait : « Le gouvernement américain ne craignant pas d’écarter les missionnaires de leur véritable apostolat, s’en sert pour étendre son influence sur les pays du centre-ouest africain. (…) il n’est pas douteux qu’ils [les missionnaires] disposent de fonds considérables et que les autochtones seront ainsi attirés dans l’orbite américaine. ».

Aujourd’hui, les techniques se sont encore améliorées avec la méthode Pizza Land ! Imaginez : je suis un missionnaire protestant américain et je débarque en Afrique. Je repère des jeunes gens éloquents et les recrute. Ils sont très pauvres, il me suffit d’un peu d’argent pour les convertir. Je les achète en quelque sorte. Ensuite, je les envoie aux Etats-Unis, dans des écoles de marketing proche de la société Pizza Land, une firme de l’agro-alimentaire qui pratique des techniques de marketing très agressives. Formés, mes jeunes prêcheurs repartent vers l’Afrique où ils vont commencer leur travail de conversion, faisant de nombreux discours, créant des groupes de musique, montant des émissions de télévision… Les Etats-Unis ont dessiné ce projet d’influence qui prend de l’ampleur partout dans le monde.

L’Erythrée lutte contre cela car cette religion est très axée sur la richesse matérielle et l’individualisme. Certains prêcheurs se baladent en 4x4 et arborent des montres en or : c’est censé démontrer qu’ils ont été bénis par le Seigneur ! Mais à Asmara, on prône le bien-être général et la solidarité. D’autre part, le service militaire est obligatoire en Erythrée. Il est assorti d’un service civil durant lequel les jeunes participent à la construction d’hôpitaux ou aident les fermiers dans leur travail par exemple. Mais le gouvernement a commencé à rencontrer des problèmes lorsque des jeunes protestants ont refusé d’accomplir ces tâches, sous prétexte que leur religion le leur interdisait. Voilà pourquoi aujourd’hui, en Erythrée, vous pouvez adhérer à la religion que vous voulez, mais vous devez montrer patte blanche d’abord. Le gouvernement ne veut pas que la jeunesse se fasse infiltrer par ce virus.

Même s’il agit pour le bien-être de la population et du pays, le gouvernement ne devrait-il pas laisser le libre choix à ses citoyens ?

On ne peut pas parler de choix quand des missionnaires proposent de l’argent à des personnes qui n’ont pas grand-chose. Quand vous êtes démuni, vous n’avez pas le luxe de faire des choix. Vous optez naturellement pour la solution qui vous paraît la plus avantageuse. C’est presqu’une question de survie. Ca peut paraître étrange, vu de l’Occident, qu’un Etat impose des restrictions sur la liberté de culte. Mais en Afrique, dans les pays qui connaissent la misère, on ne peut pas parler de libre choix quand des missionnaires protestants achètent des gens pour les convertir, infiltrer la société et s’ingérer dans les affaires publiques.

Un autre point sur lequel l’Erythrée est régulièrement critiquée : la liberté de la presse. Pourquoi les médias privés sont-ils interdits dans le pays ?

Les médias privés africains n’existent pas. Pour lancer un média privé, vous avez besoin d’un important capital et vous devez concurrencer les groupes médiatiques occidentaux sur un marché libéralisé. C’est pratiquement impossible pour des petits Etats du Sud. Dans les années 70, de nombreux pays du Tiers-Monde avaient dénoncé l’impérialisme culturel dont ils étaient victimes, à savoir, selon le spécialiste de la communication Herbert Schiller : « l’ensemble des processus par lesquels une société est introduite au sein du système moderne mondial et la manière dont sa couche dirigeante est amenée, par la fascination, la pression, la force ou la corruption, à modeler les institutions sociales pour qu’elles correspondent aux valeurs et aux structures du centre dominant du système ou à s’en faire le promoteur. » L’Unesco lança alors le Nouvel Ordre Mondial de l’Information visant à rééquilibrer les flux de l’information à travers la planète. Mais les pays occidentaux boycottèrent cette entreprise, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis quittant même l’Unesco.

Les pays occidentaux occupent donc une position hégémonique sur le monde de l’information et utilisent les médias comme une arme de propagande pour servir leurs intérêts dans le Tiers-Monde et en Afrique particulièrement. Ce type de pratique a commencé avec les fascistes italiens dès les années 20. Et durant la Seconde Guerre mondiale, le grand Mufti de Jérusalem fut invité à s’exprimer sur le programme arabe de Radio Roma pour inciter les peuples colonisés à se soulever contre l’ennemi britannique. Les pays impérialistes ont tiré les leçons de cette propagande de guerre et les technologies se sont améliorées. Si bien qu’aujourd’hui, BBC a un programme international très complet. Et Voice of America, le service de diffusion internationale du gouvernement américain, est très présente en Afrique, émettant en amharique, tigrinya, somali, etc.

Evidemment, ces grands médias internationaux, qu’ils dépendent directement de leur gouvernement ou qu’ils appartiennent à de riches capitalistes, ne vont pas jeter des fleurs aux pays du Sud qui tentent de résister à l’impérialisme. C’est pourquoi, dans le souci de se protéger de cette guerre médiatique où tous les pays ne jouent pas à armes égales, l’Erythrée a pris la décision d’interdire les médias privés.

La création d’Al Jazeera n’a-t-elle pas un peu rééquilibré les inégalités Nord-Sud dans le monde de l’information ?

Tout à fait. Et beaucoup d’autres médias arabes ont suivi. Mais récemment, le Congrès des Etats-Unis a produit un rapport très instructif sur le danger de ces médias arabes. Il estime que ces télévisions qui rapportent la réalité sur le terrain, en Irak notamment, véhiculent des idées anti-américaines et influencent l’opinion US. Le Congrès estime que ce sont des télévisions terroristes qu’il faut interdire. Les impérialistes critiquent donc l’absence de médias privés en Erythrée et inondent les pays du Tiers-Monde avec leurs informations. Mais ils refusent que dans l’autre sens, les médias du Sud informent les citoyens occidentaux. Pourquoi ? La liberté d’expression ne serait-elle bonne que lorsqu’elle sert les intérêts des puissances impérialistes ? Les gouvernements occidentaux ont-ils quelque chose à cacher à leur population sur ce qu’ils font dans le Sud ?

Outre l’absence de médias privés, l’Erythrée est accusée de détenir un grand nombre de journalistes en prison. Le gouvernement n’est pas très ouvert à la critique ?

Tout d’abord, il faudrait pouvoir vérifier les chiffres avancés. Ensuite, il faut savoir que beaucoup de personnes se font passer pour des journalistes, mais sont en réalité au service des puissances impérialistes. L’un d’eux par exemple travaillait directement pour l’ambassade américaine. L’Erythrée est un pays souverain qui cherche à se développer. Mais certains, sous couvert de faire du journalisme, tentent de manipuler l’opinion publique et de déstabiliser le gouvernement. Les services secrets américains soutiennent cela. Ils tentent d’infiltrer la société érythréenne et incitent les jeunes à fuir le pays. L’idée derrière cela est que si la plupart des jeunes quittent le pays, l’armée sera affaiblie, l’économie ne tournera plus et le gouvernement sera renversé. Cette technique n’est pas nouvelle. Elle a déjà été appliquée à Cuba. Au Venezuela également, les services secrets américains financent des médias anti-Chavez, des partis d’opposition, des ONG critiques envers le gouvernement, etc. Les Etats-Unis ont toujours cherché à déstabiliser les gouvernements qui n’étaient pas alignés sur leur politique.

Le gouvernement érythréen ne réagit-il pas trop durement ? En tant que journaliste, je peux me rendre en France et critiquer le gouvernement, je ne serai pas arrêté pour autant.

Vous ne serez pas arrêté, mais si vos critiques sont vraiment pertinentes, vous n’aurez pas pignon sur rue. Vos articles seront publiés sur des sites d’information alternative ou dans des pamphlets par exemple. Et vous toucherez un public très minime comparé à celui qui s’informe via TF1 par exemple. Si vous voulez vous exprimer sur ces grands médias capitalistes, vous devez chanter ce qu’ils veulent entendre. Donc, d’une certaine manière, vous êtes déjà en prison.

Bien-sûr, vous pouvez vous inquiéter du manque de liberté en Erythrée. Mais posez-vous la question : comment réagirait la Belgique si l’Iran finançait des grandes chaînes de télévision appelant à renverser le gouvernement et menaçait constamment de bombarder Bruxelles ? Comment réagirait la France si Cuba appuyait des groupes terroristes cherchant à assassiner Nicolas Sarkozy ? Comment réagirait Washington si le Venezuela finançait et formait des groupes politiques et des syndicats d’opposition aux Etats-Unis ? Il y a fort à parier que les citoyens occidentaux ne jouiraient plus des mêmes libertés. Aux Etats-Unis, il n’a même pas fallu attendre d’arriver à un tel stade pour que le gouvernement vote un ensemble de lois liberticides, le fameux Patriot Act censé lutter contre le terrorisme.

Finalement, l’Erythrée ressemble fort à Cuba. Isaias Afwerki et Fidel Castro, même combat ?

C’est vrai que tous deux ont lutté pour libérer leur pays avant de le présider. Ils ont lancé une révolution sociale en faveur du peuple. Et autant l’Erythrée que Cuba sont des bastions contre l’impérialisme. Ce qui leur vaut les foudres des Etats-Unis.

Tout comme contre Cuba, Washington mène donc une campagne contre l’Erythrée, critiquant par exemple son manque de démocratie. Les systèmes politiques sont d’ailleurs assez semblables à La Havane et Asmara. Mais les critiques de Washington sont-elles fondées pour autant ? François Houtart rapportait cette anecdote récemment : un député luxembourgeois, en visite à La Havane, lui avait confessé avoir trouvé plus de démocratie à Cuba que dans son propre parti ! Car au-delà de l’existence d’un parti unique et de la longévité de Fidel Castro aux affaires politiques, il existe un tas d’instances démocratiques, à d’autres échelons. La chose est valable également pour l’Erythrée où, dès la lutte pour l’indépendance, le FPLE a mis en place des conseils démocratiques dans les villages, renversant l’ordre féodal et favorisant l’émancipation des femmes qui pouvaient s’impliquer dans la gestion politique.

Autre cheval de bataille US contre Cuba et l’Erythrée : la question des droits de l’homme. Là encore, s’agit-il d’une technique de propagande ?

Le souci que manifestent les Etats-Unis pour la question des droits de l’homme ne tient pas longtemps la route lorsqu’on observe la politique étrangère de ce pays. Washington s’inquiète du respect des droits de l’homme à Cuba ou en Erythrée. Mais elle soutient l’Arabie Saoudite où une femme qui se fait violer est condamnée au fouet et emprisonnée. Mais elle soutient la Colombie où les opposants politiques et les syndicalistes sont massivement assassinés. Mais elle soutient le dictateur Islom Karimov qui fait bouillir à mort les dissidents en Ouzbékistan. Et la liste est longue.

Par ailleurs, les Etats-Unis ne sont pas en reste en matière de torture. Ce qui se passe en Afghanistan, en Irak, ou dans les prisons secrètes de la CIA, entache quelque peu l’armure du chevalier blanc US.

Enfin, il faut rappeler que la charte des droits de l’homme comporte également des droits socio-économiques. Par exemple, « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que les services sociaux nécessaires ». Ces droits socio-économiques ennuient les Etats-Unis qui militent pour les retirer de la charte. Selon Jeane Kirkpatrick, ancienne ambassadrice US auprès des Nations Unies, ils sont une lettre au Père Noël. On pourrait en effet se demander qui, de l’Erythrée, de Cuba ou des Etats-Unis, respecte le plus les droits de l’homme. Lorsque vous arrivez à l’aéroport de Cuba, vous pouvez lire cette affiche : « Ce soir, 200 millions d’enfants vont dormir dans la rue, pas un seul d’entre eux est cubain. ». Aux Etats-Unis par contre, des familles américaines ont été mises à la porte de leur maison à cause des banques et de l’Etat qui a dérégulé le secteur financier. En France, « pays des droits de l’homme », il y aurait environ 800.000 sans-abris.

La question des droits de l’homme est un argument auquel recourent souvent les puissances impérialistes pour tenter de décrédibiliser leurs ennemis. Mais tout cela est très hypocrite. Cela dit, cette instrumentalisation ne doit pas empêcher toute critique envers le gouvernement érythréen, qui a encore du chemin à parcourir. Simplement, il faut se montrer méfiant lorsqu’un pays comme les Etats-Unis utilise la question des droits de l’homme pour mener une politique guerrière.

Les Etats-Unis ont toujours lutté contre Cuba pour éviter que d’autres pays en Amérique Latine suivent l’exemple. Aujourd’hui, Washington portent les mêmes inquiétudes sur l’Erythrée. Pensez-vous que la révolution érythréenne et son modèle de développement pourraient inspirer d’autres pays en Afrique et libérer le continent du néocolonialisme ?

Chaque pays a ses spécificités. Une révolution ne s’exporte pas telle qu’elle au-delà des frontières. Néanmoins, cette volonté de se libérer des puissances impérialistes devrait inspirer d’autres gouvernements en Afrique. Le continent dispose de tellement de richesses.

Notez également que la vision politique de l’Erythrée est régionale. Elle ne veut pas laisser de place aux interférences des puissances étrangères mais a bien conscience qu’elle ne peut se développer seule. Tous les pays de la Corne de l’Afrique doivent se mobiliser et résoudre leurs contradictions par le dialogue. La région est riche et bien située. Elle pourrait devenir un pôle économique très important. La crise somalienne pourrait également être résolue si on abordait le problème dans cette perspective régionale. C’est ce que tente de faire l’Erythrée mais les impérialistes s’efforcent de bloquer ce projet qui leur fait peur. Alors les Etats-Unis accusent Asmara de soutenir des terroristes et montent l’Ethiopie contre ses voisins. Imaginez si la zone de libre-échange entre l’Erythrée et l’Ethiopie avait été étendue au Soudan, à Djibouti, à l’Ethiopie puis au Kenya et même à l’Ouganda. Vous auriez eu là un très grand marché, avec beaucoup de ressources, sans intervention des puissances occidentales et connecté aux pays arabes ainsi qu’au marché asiatique.

Il y avait déjà eu une expérience assez semblable dans les années 60 : le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie avaient créé un marché commun avec des accords de libre-échange. Mais les impérialistes, pris de peur, organisèrent un coup d’Etat en Ouganda, plaçant Idi Amin Dada au pouvoir en 1971. Un an plus tard, le projet de marché commun s’effondrait et tous ses pays membres entraient en crise. Quant à l’Ouganda, il traversa une guerre civile pendant de longues années.

Le fait est que l’impérialisme, et particulièrement l’impérialisme US, est le pire ennemi de la région. Tant que cette interférence existera, l’Erythrée aura des problèmes. Mais si les acteurs régionaux parviennent à se mettre d’accord avec l’Erythrée, même à 50%, les choses changeront totalement. Il y aura un énorme bond économique qui aura des effets bien au-delà de la seule Corne de l’Afrique !

Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopolitique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethiopie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publique à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et musulman.

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