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“Concerning Violence”, un documentaire sur “les damnés de la terre” (Mondafrique)

par Sandra Joxe 5 Décembre 2014, 02:06 Colonialisme Concerning Violence Frantz Fanon Thomas Sankara Black Power

“Concerning Violence”, un documentaire sur “les damnés de la terre”

Par Sandra Joxe

« Le colonialisme (...) est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence. » Un documentaire, "Concerning Violence", inspiré par Frantz Fanon

C’est la re-découverte d’un texte-culte, « Les Damnés de la Terre » du médecin martiniquais Frantz Fanon, qui a fourni au documentariste Gӧran Hugo Olsson la matrice de son dernier opus Concerning Violence. Ce manifeste, publié en 1961, est un brulôt anticolonialiste poétique et lyrique mais aussi un appel à la résistance contre la violence inhérente au système de domination colonialiste.

Apologie du "Black power"

Le cinéaste suédois, Goran Hugo Oisson, qui a inspiré cette oeuvre, est connu pour ses engagements politiques : il s’était déjà penché sur les Blacks Panthers en 2011 dans The Black Power Mixtape. Pour faire entendre le cri de révolte de Fanon, Olsson a fait appel à la chanteuse Lauryn Hill qui lit de nombreux extraits du livre, montés en off sur des images d’archives saisissantes tournées dans divers pays africains en pleine décolonisation par la télévision suédoise dans les années 1950 à 70. On retrouve des militants du MPLA en Angola, le groupuscule du FRELIMO au Mozambique ou encore des mineurs grévistes au Libéria.

Les festivals de Sundance, de Berlin ou de Gothenburg ont salué ce film qui revisite, à la lumière de l’actualité contemporaine - oh combien brûlante - une problématique déjà cinquantenaire : la violence absolue serait-elle la seule riposte possible des colonisés face à la violence des colonialistes ? Sartre, préfacier de la première édition du livre, y voyait une apologie de la violence. La thèse de Fanon est néanmoins plus nuancée, qui affirme que l’infinie violence des colonisateurs ne donne souvent, malheureusement, aucun autre choix pour les colonisés que de répondre par la lutte armée.

En témoigne par exemple cette interview hallucinante de haine et de violence décomplexée d’un colon aux abois résigné à quitter sa terre natale et qui se répand en injures racistes et menaces de mort à l’encontre des « négros » rebelles. Ailleurs, un couple de missionnaires angéliques déclarent sans ciller que la construction de l’église passe en priorité devant celles d’un hôpital ou d’une école...

Thomas Sankara à la barre

Mais le texte de Frantz Fanon invoque aussi avec insistance la nécessité, pour les peuples libérés du joug colonialiste, d’inventer de nouveaux rapports sociaux et politiques afin de sortir du cercle vicieux et de ne pas reproduire une société inégalitaire – et donc violente - dans l’aventure post-coloniale qui commence. Son propos ne se résume donc pas à un appel à la lutte armée mais aussi à la reconstruction d’une société africaine affranchie des modèles impérialistes et capitalistes. En ce sens l’entretien avec Thomas Sankara, réalisée peu avant son assassinat, est édifiant, visionnaire et .....subtil. Mais cette subtilité, on le regrette, fait défaut à ce film...

Privilégiant les images chocs (certaines sont insoutenables, telle ce plan d’une toute jeune mère amputée d’un bras sanguinolent qui tente d’allaiter son bébé amputé d’une jambe sanguinolente), il néglige parfois la contextualisation et plonge le spectateur dans un état émotionnel qui provoque à juste titre l’indignation, la colère mais l’éloigne de la réflexion. Notamment à propos d’une question qui demeure en suspens et à laquelle le documentaire apporte trop peu d’éléments de réponse : si la violence des colonisés est momentanément inéluctable pour enrayer celle du colonisateur, comment s’en débarasser après ? Et quid des « révolutionnaires » et autres libérateurs d’hier dans l’Afrique d’aujourd’hui ? Et dans celle de demain ?

Images brouillées

En outre, la surimpression - quasiment permanente à l’image - des extraits de la prose de Frantz Fanon, si poétique et percutante soit-elle, paraît totalement inutile, d’autant plus que la voix de Lauryn Hill lisant le texte en off est superbe et percutante. Cette redondance neutralise souvent le propos en brouillant l’image, à fortiori dans la version française encore alourdie par les sous-titres français.

Malgré ce parti pris didactique et une certaine tendance au manichéïsme, le film met en valeur la beauté lyrique et la pertinence de ce texte visionnaire que demeure « Les Damnés de la Terre » : dans lequel Fanon prévoyait les lendemains difficile de la décolonisation, en Afrique Noire et ailleurs. Ses mots nous aident à comprendre ce qui, d’hier, ce qui - du passé dont on ne fait pas table rase - se liquide aujourd’hui dans le conflit israélo-palestinien, en Irak ou en Afghanistan...

Dommage que ce film, si dérangeant et polémique, soit si mal distribué.

CONCERNING VIOLENCE écrit et réalisé par Goran Hugo Olsson à L’UGC Cité-Ciné les Halles 75001 Paros depuis le 26 novembre 2014.

Avec : Lauryn Hill.

Production : Tobias Janson, Annika Rogell.

Montage : Goran Olsson, Michael Aaglund, Dino Jonsäter.

Musique: Neo Muyanga

Distribution : Happiness Distribution.

Durée : 1h29

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