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Guerre de Libye : qui a tué Pierre Marziali ? (Mondafrique)

par Catherine Graciet 3 Décembre 2014, 19:53 Libye France Françafrique Financement libyen Pierre Marziali Kadhafi Sarkozy

Guerre de Libye : qui a tué Pierre Marziali ? (Mondafrique)
Guerre de Libye : qui a tué Pierre Marziali ?

Par Catherine Graciet
Mondafrique

Pour la première fois, un livre revient sur un épisode méconnu de la guerre de Libye : l’assassinat du privé français Pierre Marziali à Benghazi en 2011.

Officiellement, Pierre Marziali est le seul Français mort pendant la guerre de Libye. C’était le 12 mai 2011, à Benghazi. Avec quatre de ses hommes, le patron de la société Secopex, spécialisée dans la sécurité et le renseignement privés, est arrêté. Tous sont plaqués au sol par des miliciens de la katiba du 17 Février. Pour une raison inconnue, un milicien tire à bout portant sur Marziali qui décède peu après, laissant derrière lui une femme et un fils. Pourquoi cet homme, ancien du 3è RPIMA, a-t-il été assassiné ? C’est sur cette question à tiroirs que se penche le livre « Mort pour la Françafrique, un espion au cœur des réseaux islamistes ». Il ne faut surtout pas se fier à son titre un brin déconnecté du contenu. Cet ouvrage, qui se dévore comme un polar, est d’abord une plongée fascinante dans les coulisses de cette guerre de Libye. Et, plus largement, dans les guerres sahéliennes de la France.

Son style — tantôt témoignage, tantôt enquête journalistique — s’explique par le fait qu’il a été écrit par un attelage inédit de trois auteurs : Robert « Bob » Dulas, intermédiaire en Françafrique, grande gueule et ex-associé de Marziali au sein de Secopex, l’excellente journaliste Marina Ladous et Jean-Philippe Leclaire, rédacteur en chef sur France 2. Au final, certes, on ne connaît pas le fin mot sur l’assassinat de Pierre Marziali. Pourquoi est-il mort ? En revanche, on comprend à quel point cette histoire est complexe et révèle la face sombre de l’intervention française en Libye. Avec une certitude, la réalité va bien au-delà de la version officielle avancée par le Quai d’Orsay : Marziali aurait perdu la vie au cours d’un contrôle qui aurait mal tourné.

Mercenaire de l’info pour Blackwater

Dans « Mort pour la Françafrique », il est d’abord question d’espionnage. Si Pierre Marziali était effectivement en Libye pour décrocher des contrats dans le domaine de la sécurité, il n’en demeure pas moins que cet ancien militaire effectuait du renseignement. Problème, ce n’était pas pour le compte des services secrets français mais pour la plus importante (et controversée) des sociétés militaires privées américaines : Blackwater. Celle là même qui signa pour plus d’un milliard de dollars de contrats avec la CIA et le Pentagone. Celle là aussi qui est impliquée dans de graves bavures en Irak dans les années 2000. Avec l’aide des réseaux sahéliens de Robert « Bob » Dulas, Marziali fournissait aux Américains de Blackwater des informations sensibles : passages de convois d’armes, de katibas islamistes… Et même les points GPS où stationnaient temporairement des orages occidentaux capturés par Aqmi ! Pourquoi les Américains ? Parce que les Français n’auraient jamais donné suite aux offres de service de Secopex. Faut-il pour autant voir dans cette collaboration américaine un lien avec l’assasinat de Marziali ? Les auteurs du livre se gardent de franchir ce pas mais le doute les taraude.

L’un des Français de Secopex, arrêté en même temps que Marziali émet une hypothèse plus probable : lors de son interpellation, l’ancien militaire avait, dans la poche de son pantalon, un « Redcloud » allumé, à savoir un téléphone qui aspire tout ce que les alentours comptent de numérique (mails, réseaux sociaux, skype…). Ne voulant pas se faire prendre avec, Pierre Marziali aurait alors porté la main à sa poche pour l’éteindre. Erreur fatale ? Le milicien libyen qui le tenait en joue l’aurait-il abattu, croyant qu’il s’apprêtait à dégainer une arme ?

Deux barbouzes faussent compagnie à Marziali

Si Marziali n’était pas un perdreau de l’année, il a, ainsi que ses hommes, pris de grands risques en Libye. Cela a par exemple été le cas lorsque, pour accroître les chances de signer un contrat, ils proposèrent leurs services à tous les belligérants, kadhafistes comme milices rebelles ! Pour ces dernières, ce fut : « conseil militaire et stratégique, formation, escortes et sécurisation du pipeline entre la ville de Koufra, dans le Sud libyen, et Benghazi. »

Au rayon des imprudences ou des signaux rouges mal interprétés, il y en a un qui saute aux yeux à la lecture de « Mort pour la Françafrique ». A la veille de son dernier voyage en Libye, en mai 2011, les deux barbouzes qui devaient accompagner Pierre Marziali lui faussent compagnie. Les deux hommes en question sont un ancien colonel de la DRM, Vladimir Tozzi, et un homme d’affaires dont le principal mérite est alors de connaître le patron de la DCRI, Bernard Squarcini. Son nom : Marc German. La veille de partir, Pierre Marziali dinait encore avec eux et ce n’est qu’à quelques heures de monter dans l’avion qu’ils lui firent faux bond. Excuse avancée : « ils auraient eu un feu rouge de leur hiérarchie. » Laquelle, on se le demande bien. Mais ils affirmèrent à Robert Dulas que Marziali ne prenait pas de risque en se rendant en Libye. Evidemment…

Faut-il voir un lien entre cette intrigante désertion et la folle initiative que prirent un peu plus tôt Marziali et Dulas ? Ayant compris à juste titre que les rebelles soutenus par Bernard Henri Lévy et Nicolas Sarkozy se composaient de bataillons de djihadistes purs et durs, Marziali voulut prévenir… Claude Guéant et, surtout, Nicolas Sarkozy, l’ami du Qatar, l’émirat qui soutenait alors financièrement et militairement les rebelles libyens. Visiblement inconscients du piège dans lequel ils fonçaient tête baissée, Dulas et Marziali prirent alors leur plus belle plume et rédigèrent une note à l’intention de l’exécutif français. « La nébuleuse terroriste (Hamas, Aqmi) est bien à l’origine du mouvement révolutionnaire en Libye et renforce son action militaire par des combattants volontaires venant de l’étranger » peut-on lire. Débrouillards mais ne disposant pas de relais à l’Elysée, ils parvinrent à faire remettre la note à Claude Guéant qui, leur assura-t-on, la fit lire à Nicolas Sarkozy. Même s’il est difficile d’aller jusqu’à affirmer que pareil pavé jeté dans la sarkozye en ébullition libyenne soit la cause de l’assassinat de Marziali, gageons qu’il n’a pas dû arranger la côte de Secopex chez les “Français”.

Au sujet de cette note, Alain Juillet, ancien directeur du Renseignement de la DGSE interrogé par les auteurs de « Mort pour la Françafrique », livre de loin le scénario le plus crédible. Extrait : « je ne crois pas une seconde que l’Elysée ait décidé d’éliminer Marziali. (…) La katiba du 17 Février a revendiqué la mort de Marziali, or elle était soutenue par les Qataris. Qu’une personne malintentionnée ait fait passer le message aux gars de la katiba ou aux Qataris qu’un Français était chez eux et les espionnait, ça, c’est possible ! Dulas et Marziali avaient rédigé une note pour mettre en garde contre les islamistes. Moins d’un mois plus tard, Marziali est tué. Je suis trop vieux dans ce métier pour croire aux coïncidences. Si quelqu’un a voulu faire le malin en lâchant le nom de Marziali aux islamistes, c’est déjà très grave. Mais si cette fuite a été organisée, que l’info a été transmise en toute conscience à la katiba ou à ses protecteurs qataris, là, c’est encore plus grave : ce serait de la trahison. ».

Une chose reste sûre : Pierre Marziali a été assassiné, les raisons de son assassinat demeurent inconnues et les coupables ne seront vraisemblablement jamais punis. A l’image des responsables du chaos qui règne en Libye aujourd’hui après l’intervention sarko-qatarie de 2011.

® « Mort pour la Françafrique, un espion au cœur des réseaux islamistes » de Robert Dulas, Marina Ladous et Jean-Philippe Leclaire, éditions Stock, 2014.

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