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Libye : un chaos français (BdA)

par Billets d'Afrique 5 Décembre 2014, 20:07 Libye France Françafrique Sarkozy François Hollande Le Drian

Libye : un chaos français (BdA)
Libye : un chaos français

Par David Mauger
Billets d'Afrique

Tandis que l’exécutif français prépare les esprits à une prochaine intervention en Libye, attardons-nous sur le bilan de la précédente aventure française dans ce pays.

Avant la mise sur pied de la coalition contre Daesh (Irak), c’était à une croisade libyenne que Hollande et Le Drian nous préparaient. Devant les ambassadeurs (28/08), Hollande a dressé le tableau bien sombre de la situation libyenne : « ma préoccupation majeure [...] c’est la Libye. La confusion est totale, des groupes djihadistes ont pris le contrôle de sites importants et pas simplement de sites pétroliers. Il y a deux parlements, deux gouvernements, même si, pour nous, il n’y en a qu’un seul de légitime. Il y a aujourd’hui des milices et il y a, au sud de la Libye, une formation de groupes terroristes qui attend d’intervenir. Si nous ne faisons rien [...] c’est le terrorisme qui se répandra dans toute cette région. Alors, la France demande aux Nations Unies, parce que ce sont elles qui doivent prendre leurs responsabilités, d’organiser un soutien exceptionnel aux autorités libyennes pour rétablir leur État. » Quel cynisme d’en appeler aujourd’hui à l’ONU, dont les résolutions ont été violées par la croisade franco-émirato-qatarienne de 2011 contre Kadhafi.

Le soutien français aux milices

S’ils n’étaient irrémédiablement irresponsables, ce serait à Sarkozy et Bernard-Henri Lévy (BHL) qu’il faudrait demander des comptes. Le premier pour avoir déclenché cette croisade qui a plongé la Libye dans le chaos. Le second pour avoir prétendu que les bébés naissent dans les choux et la démocratie dans les bombardements. La diplomatie française avait confessé en 2011 ses largages d’armes et « l’envoi en Libye d’une équipe restreinte de conseillers militaires français pour encadrer et conseiller le Conseil national de transition [CNT] sur la façon dont il pourrait organiser ses structures internes, gérer ses ressources et améliorer ses communications. »

Quand on connaît l’histoire de Touarga, on peut s’interroger sur la nature des conseils prodigués. Les bombardements de l’OTAN des 10 et 13 août 2011 permirent aux milices de Misrata de parvenir au centre de Touarga. La population de cette ville, majoritairement noire depuis l’époque pré-coloniale, fut accusée de crimes, commis aux côtés de l’armée fidèle à Kadhafi. Par vengeance raciste, les milices du CNT, cher à BHL, saccagèrent la ville, terrorisèrent ses 30 000 habitants et interdirent aux populations dispersées de revenir [1]. Amnesty International et Human Rights Watch ont rapporté les cas de tortures, de détentions arbitraires et de déplacements forcés subis par ces populations. Bien avant la prise de Touarga, le commandant rebelle qui menait les combats avait prévenu : « Touarga n’existe plus, seulement Misrata. » (Wall Street Journal, 21/06/2011). Fin août dernier, Me Ceccaldi a déposé auprès du Tribunal de grande instance de Paris une plainte au nom des habitants de Touarga, qui demandent réparation à l’État français pour les crimes subis.

Quant à l’équipement des milices, les rapports du groupe d’experts onusien chargé de surveiller l’embargo contre la Libye détaillent des livraisons d’armes clandestines, principalement par les Émirats Arabes Unis et le Qatar, citant notamment « une vingtaine de vols […] pour livrer aux révolutionnaires libyens, à partir du Qatar, du matériel militaire, dont des lance-missiles antichars MILAN de fabrication française » (S/2012/163).

Se payer sur la bête

Au-delà de l’opération militaire, la France et le Qatar se sont aussi intéressés aux caisses du régime Kadhafi. « Nous ferons payer la facture à ceux pour qui nous faisons ce travail difficile, douloureux, qu’est l’action militaire » déclarait Christophe Barbier (LCI, 5 avril 2011). C’est ainsi que le Mécanisme de financement temporaire du CNT, alimenté essentiellement par des fonds du régime Kadhafi saisis à l’étranger, était dirigé, en 2011, par trois Libyens, un représentant du gouvernement qatarien et un représentant du gouvernement français !

Autre lien particulier entre le CNT et la France, les hydrocarbures, dont les fameux « 35 % » des réserves libyennes de pétrole qui auraient été promis à Total (Billets n°219, décembre 2012).

Embargo et bombardements occidentaux, renversement d’un autocrate assis sur une rente pétrolière, suivi d’un chaos : la Libye serait-elle l’Irak des Français ?

Drôles d’alliances

Les amis d’hier ne sont peut-être plus ceux d’aujourd’hui. Les liens étroits qui existaient entre l’Élysée et le Qatar sous Sarkozy ne sont plus de mise. Les socialistes préfèrent se rapprocher de l’Arabie Saoudite (comme sous Mitterrand) et des Émirats Arabes Unis. L’Arabie Saoudite est arrivée au premier rang des commandes d’armes françaises en 2013, tandis que la base militaire française d’Abou Dabi est la vitrine régionale pour l’armement tricolore. L’accord de défense qui lie la France aux Émirats depuis 1995 est cité comme étant le plus contraignant en terme d’engagement militaire en cas d’agression du pays partenaire – au point qu’il serait impossible pour la France de l’honorer.

Qui intervient en Libye ?

Pour en revenir à la Libye, depuis plusieurs mois, une rébellion nationaliste affronte des groupes islamistes soutenus par le Qatar. Pour stopper la progression de ces derniers, des frappes aériennes ont touché la région de Tripoli. Selon des propos d’officiels américains anonymes, elles auraient été opérées par l’aviation émirienne. Paris a démenti toute participation. Une semaine avant d’entamer une tournée aux Émirats et en Égypte, Le Drian confiait dans une interview au Figaro : « Nous devons agir en Libye ». Et plutôt que de revenir sur le fiasco de la précédente croisade, le ministre de la Défense a préféré évoquer la « réussite » de Serval : « Rappelons-nous ce que nous avons collectivement entrepris et réussi au Mali : une opération militaire de grande ampleur pour libérer ce pays de la menace djihadiste, et un processus politique démocratique. La dégradation de la situation sécuritaire en Libye pourrait entamer cet acquis. J’alerte aujourd’hui sur la gravité de la situation en Libye. Le Sud libyen est une sorte de « hub » où les groupes terroristes viennent s’approvisionner, y compris en armes, et se réorganiser » (Le Figaro, 9/09).

Emportés par la rhétorique anti-djihadiste, les faucons socialistes se sentent pousser des ailes.

[1] Consulter http://tawergha.org

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