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Que sont les belles âmes humanitaires devenues, qui voulaient sauver les libyens avec des bombes et des drones ? (The Intercept)

par Glenn Greenwald & Murtaza Hussain 15 Décembre 2014, 17:03 Libye Sarkozy Cameron Bombes Drones USA OTAN Chaos

Sarkozy et Cameron accueillis en héros en Libye, le 15 septembre 2011
Sarkozy et Cameron accueillis en héros en Libye, le 15 septembre 2011
Que sont les belles âmes humanitaires devenues, qui voulaient sauver les libyens avec des bombes et des drones ?
Source : What Happened to the Humanitarians who Wanted to Save Lybyans with Bombs and Drones? (firstlook.org  The Intercept, anglais, 11-11-2014)
Glenn Greenwald & Murtaza Hussain
Traduit par Christian, relu par Sylvain, pour vineyardsaker.fr
Lu sur The Saker

Préambule

Publiant désormais aux frais de Pierre Omidya, le milliardaire d’Ebay, Glenn Greenwald semble désormais rentré dans le rang. Sa dénonciation de l’hypocrisie générale du prétexte humanitaire aux guerres néo-coloniales est bienvenue pour les néophytes, mais surfaite et passe partout pour ceux qui s’informent un tant soit peu en dehors des médias de masse. Les références sont toutes dans les limites admises de la doxa, avec des critiques somme toute policées. La profusion de liens ne doit pas faire illusion, globalement c’est insipide. Et en plus il fait référence à ses propres articles ! Et vous, qu’en pensez-vous ?

Le Saker francophone

—————

Trois ans après la fin de l’intervention militaire de l’Otan en Libye, alors largement annoncée par ses partisans comme un succès retentissant, ce pays est en plein naufrage. La violence et l’anarchie y sont si répandues qu’« on se demande si un seul Libyen peut mener une vie normale », a écrit Stephen Kinzer de l’Université Brune dans le Boston Globe la semaine dernière, le 7 novembre [1]. Le mois dernier [en octobre 2014, NdT], le Parlement libyen, en l’absence d’une armée capable de le protéger de milices bien armées, a été forcé de fuir Tripoli [2] pour se réfugier sur un ferry grec. Le New York Times a rapporté en septembre que « le gouvernement de Libye a indiqué… qu’il avait perdu le contrôle de ses ministères, une coalition de milices ayant repris la capitale, Tripoli, dans une nouvelle étape de désintégration de l’État » [3].

Lire également : Les leçons de la guerre en Libye (Pambazuka News)

La lutte sectaire et des revers économiques ont réduit à néant les efforts étatsuniens et britanniques pour former des soldats libyens, amenant ces deux nations la semaine dernière à envisager l’abandon des programmes prévus : « pas un seul soldat n’a été formé par les États-Unis parce que le gouvernement libyen n’a pas fourni l’argent promis ». [4]

L’AP rapporte ce matin qu’une ville entière, Darna, a maintenant fait allégeance à ISIS, « devenant la première ville hors de l’Irak et de la Syrie à rejoindre le “califat” annoncé par le groupe extrémiste » [5]. Un rapport d’Amnesty International, publié il y a deux semaines, précise que « des milices illégales et des groupes armés de tous bords du conflit en Libye occidentale se livrent à des violations des droits de l’homme effrénées, y compris des crimes de guerre » [6]. En somme, les Libyens font face quotidiennement à des horreurs, et la misère a submergé le pays.

Tout cela amène à la question évidente : où sont passés tous les humanitaires qui affirmaient, en menant campagne en faveur de l’intervention de l’Otan, être inspirés par le noble et profond souci du bien-être du peuple libyen ? Presque sans exception, les tenants de la guerre ont justifié l’action militaire de l’Otan en Libye par le fait que ses objectifs n’étaient ni stratégiques, ni pour le contrôle des ressources, mais altruistes. Nicholas Kristof du New York Times a écrit : « la Libye nous rappelle que parfois il est possible d’utiliser des outils militaires pour promouvoir des causes humanitaires » [7].

Ancienne membre [au département d'État] de l’administration Obama, Anne-Marie Slaughter a soutenu que l’intervention était une question de défense « de valeurs universelles », qui elles-mêmes favorisaient les buts stratégiques des États-Unis. Dans sa justification de la guerre (plus d’une semaine après qu’elle a commencé), le président Obama s’adressait ainsi aux Américains :

« Certaines nations peuvent fermer les yeux sur des atrocités dans d’autres pays. Les États-Unis d’Amérique sont différents ».

Mais « fermer les yeux » sur les atrocités ayant alors cours en Libye (et elles sont encore pires aujourd’hui), c’est exactement ce que font maintenant les États-Unis, ses alliés de guerre et la plupart des apologistes de la guerre humanitaire. En effet, après l’arrêt des bombardements, les partisans de la guerre n’ont entretenu l’intérêt pour le peuple libyen que le temps de se vanter de leur grande prescience et d’affirmer la légitimité de l’opération.

Slaughter a fait son tour d’honneur dans une tribune libre du Financial Times intitulée « Pourquoi les sceptiques sur la Libye avaient tout faux » [8]. Ignorant ceux qui lui disaient qu’« il est trop tôt pour se prononcer » et que « dans un an, ou une décennie, la Libye pourrait s’enfoncer dans les conflits tribaux ou l’insurrection islamiste, se balkaniser, ou encore tomber dans les mains d’une succession de chefs de guerre », elle a proclamé que probablement rien ne pouvait être plus mauvais que de laisser Kadhafi au pouvoir. Pour elle, « la Libye prouve que l’Occident peut faire de bons choix, finalement ».

Kristof a de la même façon célébré ostensiblement sa propre légitimité, se rendant à Tripoli en août et en affirmant ensuite que les Étatsuniens étaient considérés comme des héros par des Libyens reconnaissants [9].

Tout en garnissant soigneusement sa colonne d’avertissements comme quoi les choses pourraient toujours tourner terriblement mal, il a néanmoins claironné que « ceci était une intervention militaire exceptionnelle à but humanitaire et elle a réussi » et qu’« il arrive qu’en de rares occasions la force militaire protège les droits de l’homme. La Libye a jusqu’ici été un modèle pour une telle intervention ». Quand la défaite de Kadhafi était imminente, le blog favorable à la Maison-Blanche « Penser le Progrès » a exploité les émotions du moment (exactement comme le parti républicain l’avait fait quand Saddam a été capturé [10]) pour railler les Républicains [11] : « Est-ce que John Boehner croit toujours à l’illégalité des opérations militaires en Libye ? ». Apparemment, l’exécution de Kadhafi excusait le déclenchement de la guerre alors que le Congrès avait refusé [12] de l’autoriser, sans parler de garantir un bilan positif pour les Libyens.

La même scène d’autosatisfaction s’est répétée dans d’autres pays participants à la guerre. « Au moment où le Canada organisait sa parade de victoire en novembre 2011, avec défilé aérien sur la colline du Parlement à Ottawa, la Libye sombrait dans l’anarchie absolue », écrivait le Chronicle Herald [13]. En septembre, le Christian Science Monitor a décrit comment « des leaders occidentaux fondent sur dans Tripoli pour célébrer la victoire des rebelles et offrir leur soutien à la nouvelle Libye, dont ils voient que le succès offre un modèle pour d’autres révolutions arabes » [14]. Le président français Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique David Cameron se délectaient des remerciements des leaders de transition libyens préférés de l’Otan pour avoir fait la guerre sur « une base purement humanitaire ».

Le Spiegel titrait « Sarkozy et Cameron en Libye : héros d’un jour » [15]. Finalement, l’Ouest avait trouvé sa Bonne Guerre, il pouvait s’en sentir pur et fier.

Ce qui est le plus remarquable, ce n’est pas la façon dont tout a tragiquement mal tourné en Libye. Cela, c’était malheureusement prévisible : même en suivant les choses de loin, on sait maintenant que le meurtre du Méchant Dictateur du Moment (en général un dictateur que les États-Unis ont soutenu pendant des années) n’aboutit à rien de bon pour les gens du pays, à moins qu’une assistance durable ne soit apportée pour reconstruire ses institutions civiles. Et même alors, de meilleurs résultats sont très difficiles de réaliser. C’était, bien sûr, un des arguments principaux des opposants à l’intervention en Libye : qu’elle n’apporte rien de bon au peuple libyen en créant ce chaos indicible et en tuant beaucoup de ses citoyens.

Le plus remarquable, c’est le sans-gêne avec lequel ces promoteurs de guerre ont complètement ignoré la Libye une fois que les exaltantes bombes étaient tombées et que leurs glorieuses danses de victoire étaient finies. À deux ou trois exceptions notables, comme Juan Cole qui s’est rendu sur place [16], les bellicistes les plus en vue, tant au gouvernement que parmi les commentateurs, ont semblé complètement oublier que le pays et ses habitants (dont le bien-être avait si profondément ému leur fibre humanitaire) avaient jamais existé. Comme le pays s’enfonçait dans le chaos, la violence, le règne des milices et l’anarchie directement dus à l’intervention de l’Otan, ils n’ont plus montré le moindre intérêt à faire quoi que ce soit pour arrêter ou inverser cet écroulement. Qu’est-il donc arrivé à leur humanitarisme si profondément ancré ? Où a-t-il disparu ?

Il y a toutes sortes de raisons de s’opposer aux prétendues « interventions humanitaires ». Tout d’abord, pratiquement toutes les guerres, même les guerres de conquête les plus manifestement agressives (comme la guerre d’Irak) sont vendues comme opérations humanitaires [17]. En outre, il devrait y avoir une énorme méfiance à l’égard de la capacité de l’Occident à utiliser des bombes et la force militaire (dans des pays éloignés, de culture radicalement différente et complexe) pour parvenir à des résultats politiques et sociaux à sa guise (sauf là où le chaos total est ce qui est recherché, auquel cas il peut probablement atteindre ses buts). Au-delà de cela, la dévastation et le coût humain de puissants bombardements US sont si énormes qu’ils ne seront pratiquement jamais compensés par les « bénéfices » supposés.

Mais la raison la plus incontestable de s’opposer à de telles guerres est que (même si tout pouvait marcher parfaitement dans un monde idéal, comme il serait tentant de le croire) l’humanitarisme n’est pas ce qui motive les États-Unis, ou la plupart des autres gouvernements, en déployant leurs soldats dans d’autres nations. Si vous avez des doutes à ce sujet, observez juste comment la préoccupation humanitaire supposée pour les Libyens a immédiatement disparu dès que tout l’amusement, l’autosatisfaction et la gloire produits par les bombardements [18] ont été consommés. Si l’humanitarisme revendiqué avait une quelconque authenticité, n’y aurait-il eu pas des crédits importants de prévus, non pas juste pour bombarder la Libye, mais aussi pour la stabiliser et la reconstruire ? N’y aurait-il pas autant d’inquiétudes quant à la situation critique des Libyens aujourd’hui, qui requiert une aide économique à grande échelle avec des programmes d’assistance, plutôt que des déploiements de drones qui vont faire sauter des bâtiments, plutôt que les gloussements d’espiègles sociopathes sur la façon dont « on est venus, on a conquis, on a tué le gros méchant » ? [19]

Je serais bien plus incliné à croire en l’humanitarisme professé par ces avocats de guerre s’il avait duré plus longtemps que cet amusant rituel impérial[20] qui consiste à lancer des guerres très loin et sans risque, puis à fêter le Triomphe. La façon dont la plupart des avocats de guerre ont immédiatement oublié l’existence de la Libye, une fois terminé l’épisode divertissant, trahit de manière éclatante la véritable motivation de ces actions. Lors de la parade de victoire qu’il s’est organisée, Kristof a dit que la question « de l’intervention humanitaire » « surgira de nouveau » et « la prochaine fois, rappelons-nous la leçon de la Libye ». Sur ce point, au moins, il a absolument raison.

Glenn Greenwald & Murtaza Hussain
Traduit par Christian, relu par Sylvain, pour vineyardsaker.fr

Notes

[1] « The US ruined Libya », Stephen Kinzer, The Boston Globe, 07/11/14

[2] « Libyan parliament takes refuge in Greek car ferry« , Chris Stephen, The Guardian, 09/09/14. Le Guardian précise que la guerre civile prend un caractère de guerre régionale, dont témoignent les raids aériens mystérieux de l’été dernier puis de novembre. Les Émirats et l’Égypte soutiennent les nationalistes, pendant que le Qatar aide les islamistes, armés selon le Pentagone par le Soudan…

[3] « Libyan Militias Seize Control of Capital as Chaos Rises« , David D. Kirkpatrick, The New York Times, 01/09/14

[4] « Cameron’s plan to train Libyan soldiers had makings of disaster from the start« , Chris Stephen & Ewen MacAskill, The Guardian, 04/11/14

[5] « How a Libyan city joined the Islamic State group« , Maggie Michael, Associated Press, 09/11/14

[6] « Libya: ‘Rule of the gun’ amid mounting war crimes by rival militias« , Amnesty Int’l, 30/10/14

[7] ‘Thank You, America!’, Nicholas D. Kristof, NYTimes.com, 31/08/14

[8]Why Libya sceptics were proved badly wrong”, Anne-Marie Slaughter, ft.com, 24/08/11

[9] ‘Thank You, America!’, Nicholas D. Kristof, NYTimes.com, 31/08/14

[10] The Libya War argument, G Greenwald, salon.com, 22/08/11

[11] John Does John Boehner still believe U.S. military operations in Libya are illegal?, 21/08/11

[12] House rejects Libya authorization measure, Pete Kasperowicz, The Hill, 24/06/11

[13] Libyan fiasco should be a warning, Scott Taylor, The Chronicle Herald, 09/11/14

[14] Sarkozy, Cameron visit Libya for victory lap, pep talk, Scott Peterson The Christian Science Monitor, 15/09/11

[15] Sarkozy and Cameron in Libya: Heroes for a Day, Stefan Simons, Jonathan Stock & Carsten Volkery, Spiegel on line, 15/09/11

[16] Despite Airport Incident, Henry Kissinger is Wrong about Libya, Juan Cole, InformedComment, 05/06/12

[17] The fraud of “humanitarian wars”, Glen Greenwald, salon.com, 03/05/12

[18] « Adam Smith on foreign wars . . . « , Mehdi Hasan, New Statesman,17/09/10

[19] Clinton on Qaddafi: « We came, we saw, he died », Corbett Daly, CBS News, 20/10/11. Hillary Clinton, alors Secrétaire d’État d’Obama, avait plaisamment réagi devant les journalistes à l’annonce de la mort de Kadhafi, en paraphrasant le Veni, vidi, vici de l’empereur Jules César.

[20] M. Hasan, ibid.

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