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Boko Haram : le terrorisme sert les intérêts de l'OTAN / Alain Chouet (ex DGSE)

par Afrik.com 21 Janvier 2015, 18:59 Nigeria OTAN Terrorisme Collaboration Crimes contre l'humanité

Boko Haram : le terrorisme sert les intérêts de l'OTAN / Alain Chouet (ex DGSE)
Boko Haram : le terrorisme sert les intérêts de l'OTAN / Alain Chouet (ex DGSE)

Afrik.com

Lu sur le GriGri (le titre est du Gri-Gri)

Boko Haram frappe encore et encore les populations civiles du Nigeria sans que la mobilisation de la communauté internationale n’ait pu enrayer cette spirale meurtrière. Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité à la DGSE (service de renseignement extérieur de la France) révèle, dans cette deuxième partie de l’entretien, les soutiens extérieurs dont peut bénéficier cette secte islamiste, notamment le financement des pétromonarchies du Golfe.

Afrik.com : Vous dites que les pétromonarchies du Golfe ont certainement participé à financer Boko Haram, dans une tribune sur Mondafrique, pour quelles raisons ? Quel intérêt ont-ils à financer ce groupe ?
Alain Chou
et : Le Qatar et surtout l’Arabie fondent leur légitimité sur l’Islam et, ces pays doivent se prémunir contre toute forme de critique, de concurrence ou de dépassement, sur la lecture la plus fondamentaliste de cette religion. Soumis à la concurrence et à la volonté de puissance de l’Iran, leur politique constante est de tenter de s’assurer le contrôle de l’Islam à l’échelon mondial par le seul moyen dont ils disposent à suffisance : l’argent. Ils sont extrêmement attentifs dans le monde entier à toute initiative fondamentaliste locale qui pourrait risquer de les dépasser ou de menacer leur légitimité et s’empressent d’essayer de la canaliser et de la contrôler grâce aux revenus de leur rente pétrolière. C’est là l’une des raisons de la montée en puissance de l’islamisme militant dans le monde, tous les acteurs locaux ayant compris que plus ils affirmeraient leur fondamentalisme, plus ils attireraient l’attention et l’argent des pétromonarchies wahhabites.

Afrik.com : Boko Haram a-t-il d’autres sources de financement ?
Alain Chou
et : Boko Haram a commencé ses activités en se finançant par les trafics en tous genres : le racket, le pillage et, plus récemment, par les prises d’otages contre rançon. C’est là son fonds de commerce ordinaire auquel l’argent des pétromonarques ne vient qu’ajouter un élément de régularité, mais dont la pérennité n’est pas assurée.

Afrik.com : Dans cette même tribune, vous évoquez l’instrument que constitue Boko Haram pour rendre le Nigeria dépendant de l’OTAN, de quelle façon ?
Alain Chou
et : Ne tombons pas dans le conspirationnisme ! Ce n’est évidemment pas l’OTAN qui instrumentalise Boko Haram. Mais il se trouve que du fait de la faiblesse et de l’inertie des organisations internationales comme l’ONU ou des organisations transnationales régionales en Afrique, au Moyen Orient ou en Asie, ce sont toujours les forces de l’OTAN qui se précipitent sous la pression des opinions publiques quand un problème de sécurité se pose. Plutôt que de tenter de renforcer les capacités d’intervention sécuritaire des organisations internationales ou régionales normalement habilitées à cela, les États-Unis et l’OTAN qu’ils contrôlent prennent prétexte de tout désordre régional pour intervenir militairement, avec des résultats d’ailleurs discutables, mais dont le principal effet est de rendre les Etats faibles dépendants des forces du Pacte Atlantique. C’est actuellement le cas du Nigeria qui avait toujours cherché à éviter ce type de connivence avec l’Occident et se tenait sur une ligne de relative neutralité tiers-mondiste peu appréciée à Washington. En ce sens, l’action de Boko Haram finit par servir les intérêts de l’OTAN et à nuire à l’indépendance du pays.

Afrik.com : L’OTAN est une organisation largement contrôlée par les Américains qui en assurent la plus grande partie du financement. Vous n’évoquez pas les Etats-Unis, quel peut être leur rôle dans cette histoire ? Quels sont les intérêts des Américains à intervenir au Nigeria ?
Alain Chou
et : Qui dit OTAN dit Etats-Unis. Le Nigeria est le pays le plus peuplé d’Afrique et le 6e exportateur de pétrole au monde. Il est clair que l’hyperpuissance américaine ne peut s’en désintéresser. Washington ne peut laisser un pays aussi important au cœur de l’Afrique sombrer dans la confusion et devenir un sanctuaire djihadiste, ni tomber par réaction entre les mains d’un pouvoir militaire fort qui pourrait avoir la tentation d’une politique nationaliste sur le modèle iranien ou venezuélien en s’affranchissant des règles de l’OPEP et de l’acceptation du paiement de son pétrole en dollars.

Afrik.com : La presse locale au Nigeria avait indiqué que certains hauts gradés de l’armée étaient passés en cour martiale pour avoir fourni des armes et des informations à Boko Haram, ce qui a été démenti par le gouvernement, quelle est votre réaction à ces éventuelles collusions ?
Alain Chou
et : A titre personnel, je ne dispose d’aucune preuve dans un sens ni dans l’autre. Mais de tels faits paraissent tout à fait plausibles. Le Nigeria est un pays qui connaît un fort taux de corruption dans la fonction publique, les services de sécurité et l’armée. Les militaires, même hauts gradés, qui ne sont pas assez proches des cercles du pouvoir pour bénéficier de la corruption sont sous-payés (quand ils sont payés…), sous équipés et personne ne vient à leur aide quand ils sont confrontés à des attaques. Dans ces conditions, on ne peut s’étonner qu’ils ne se montrent pas très offensifs ni déterminés et que, dans les zones d’activité de Boko Haram, ils préfèrent s’arranger sur place avec les malfaisants plutôt que s’engager dans une confrontation que personne ne soutiendra au niveau du gouvernement central.

Afrik.com : Pourquoi après le sommet de Paris du 17 mai dernier, seul le Cameroun semble avoir mis en application la traque conjointe de Boko Haram ? Qu’attendent à votre avis le Bénin, le Tchad, le Niger qui ont part à ce Sommet de l’Elysée et décidé de ce « Plan global régional » ?
Alain Chou
et : Ce sommet a été très « cosmétique ». Les différentes armées de la région connaissant à peu près toutes des conditions semblables à celles de l’armée nigériane. Le Bénin et le Niger ne disposent pas d’armées suffisamment fortes, équipées, structurées et motivées pour intervenir dans ce conflit. Si le Cameroun semble avoir entrepris de sécuriser ses frontières nord avec le Nigeria, sa détermination à en faire plus reste à prouver. Ses rivalités et contentieux anciens permanents avec le Nigeria ne plaident pas en faveur d’un engagement résolu. Quant au Tchad, qui dispose certainement de la meilleure armée régionale et qui l’a prouvé par ses actions courageuses et ses sacrifices au Mali, il semble avoir son propre agenda dans cette affaire et ne s’engagera certainement pas de façon déterminante sans assurance de contreparties financières et politiques. On ne peut demander au seul Tchad de tirer les marrons du feu en se brûlant les doigts dans toute la région pour que d’autres les dégustent.

Afrik.com : A votre avis comment mettre fin aux agissements de Boko Haram ?
Alain Chou
et : L’action actuelle de Boko Haram s’inscrit dans la problématique globale du salafisme violent dans l’ensemble du monde musulman. Je note que Boko Haram ne nous interpelle que depuis qu’il a enlevé 250 jeunes filles en heurtant la sensibilité des Occidentaux. On en parlait bien peu avant, sauf quand des Occidentaux étaient enlevés. Et on ne parle guère des violences islamistes qui font chaque jour des dizaines de morts en Libye, en Afghanistan, au Yémen, en Irak, en Syrie, au Pakistan et ailleurs. C’est une violence qui s’enracine dans des contentieux locaux irrésolus et qui se perpétue avec les encouragements et le financement de pétromonarques que nous persistons à considérer comme des alliés. Personne n’en viendra à bout si la communauté internationale ne contribue pas à essayer d’éteindre les contentieux locaux et si les Occidentaux n’exercent pas les pressions suffisantes pour contraindre les monarchies wahhabites à cesser de soutenir idéologiquement et financièrement la subversion salafiste.

Les attaques de Boko Haram se succèdent, et malgré l’aide de la communauté internationale, le Nigeria n’arrive pas à sécuriser le nord du pays. Décryptage par Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité à la DGSE (service de renseignement extérieur de la France).

Le Nigeria est au devant de la scène internationale. Pour cause, les plus de 200 lycéennes enlevées par le groupe extrémiste Boko Haram à la mi-avril dans leur établissement de Chibok, dans l’Etat de Borno, sont toujours retenues en otage. Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité à la DGSE (service de renseignement extérieur de la France), explique le processus de radicalisation de Boko Haram qui échappe jusqu’à présent aux occidentaux.

Afrik.com : Comment définissez-vous Boko Haram ? Qui se cache derrière Boko Haram ?
Alain Chou
et : Boko Haram est en fait une appellation familière d’un groupe politico-militaire intitulé « Jama’a al-Islamiyyah lil-da’awa wal-jihad » (Groupe islamique pour la prédication et le combat) créé en 2002 par le Nigérian Mohammad Yussuf. C’est au départ un mouvement de revendication politique, économique et social qui conteste le basculement progressif du pouvoir et des rentes au Nigeria au détriment des populations majoritairement musulmanes du nord du pays et au profit des élites sudistes essentiellement chrétiennes et animistes. Si le mouvement s’est ancré dans l’islamisme, c’est parce que l’Islam est le dénominateur commun des populations hétérogènes du nord du pays et un moyen démagogique de mobilisation contre les sudistes.

Afrik.com : Comment expliquer la radicalisation de ce mouvement depuis 2009 et l’arrivée à la tête du mouvement d’Abubakar Shekau ? Quels intérêts a-t-il à mener toutes ces tueries de masse ?
Alain Chou
et : A ses débuts, le mouvement n’a pas connu un grand succès ni des résultats appréciables. Comme tous les mouvements de ce genre, il a donc été l’objet en interne de surenchères constantes où les plus radicaux, les plus intransigeants et les plus violents, donc les plus voyants, ont rapidement pris le dessus. Voyou et « gros-bras » de la ville de Maiduguri dans le nord est du Nigeria, il a rejoint assez tôt le mouvement de Mohammad Yusuf auquel il a servi de bras armé et exécuteur des basses œuvres. A la mort de Yusuf, tué dans un assaut de l’armée en 2009, Shekau s’est autoproclamé chef du mouvement sans que personne ne cherche à le contester tant sa réputation de férocité était devenue légendaire. Shekau est incontestablement une brute de quartier dénué du moindre sentiment et il a tout intérêt à entretenir cette image pour être pris au sérieux...

Afrik.com : Dans quelle mesure le chef de Boko Haram, Abubakar Shekau, contrôle-t-il vraiment ceux qui se revendiquent de son mouvement ?
Alain Chou
et : C’est sa réputation de brutalité et son intransigeance qui ont permis à Shekau d’établir son autorité. Mais pour la conserver, il lui a aussi fallu faire preuve d’habileté dans ses choix stratégiques et tactiques ainsi que dans le management des hommes. C’est pourquoi il est certainement erroné de le présenter comme un fou furieux. Boko Haram est comparable aux « grandes compagnies » de mercenaires qui écumaient l’Europe à la fin du Moyen Age. Ce ne sont pas des armées ordonnées et disciplinées. Le chef définit des grands axes stratégiques et tactiques que les sous groupes doivent en gros respecter. S’ils ne le font pas, la brutalité du chef s’abat sur eux. S’ils le font, le chef leur donne licence de se « payer sur la bête » par le pillage, la mise à sac et le viol, et partage les bénéfices avec eux.

Afrik.com : L’enlèvement de deux prêtres italiens et d’une sœur canadienne récemment libérés n’avait pas été revendiqué par cette organisation, quelle est le degré d’homogénéité de ce mouvement ?
Alain Chou
et : Pour Boko Haram, l’enlèvement de ressortissants occidentaux a d’abord une finalité financière qui est d’obtenir une rançon aussi élevée que possible. Si les négociations avec le pays d’origine des otages se révèlent prometteuses et fructueuses, il n’est pas nécessaire de faire du bruit autour. Ce n’est qu’en cas de marchandage ou de réticences à payer le prix des otages que Boko Haram interpelle l’opinion publique internationale par de la publicité et des revendications plus ou moins fantaisistes et évidemment d’ordre politique pour ne pas avoir à afficher ses appétits d’argent. Personne n’est dupe.

Afrik.com : Boko Haram, qui n’opère principalement que dans l’Etat de Borno, au Nord-Est, déstabilise-t-il réellement le pays le plus peuplé d’Afrique ?
Alain Chou
et : L’État de Borno est le territoire d’origine et le principal réservoir de militants du mouvement. Mais Boko Haram est aussi actif dans les territoires voisins de Yobe et Gombe et mène aussi des opération dans le saillant de Jos, excroissance vers le nord de l’Etat du Plateau (Etat où ne s’applique pas la charia et où vivent de nombreux chrétiens) ainsi que des attaques ponctuelles un peu partout dans le nord du Nigeria. Le fait qu’un groupe extrémiste puisse ainsi mener à sa guise des actions offensives répétées et meurtrières au nez et à la barbe des forces de sécurité nationales dont l’impuissance est ainsi démontrée est évidemment très déstabilisant pour le pouvoir fédéral qui se trouve réduit à solliciter publiquement l’assistance de ses voisins et de la communauté internationale.

Afrik.com : Boko Haram multiplie les attaques, comment expliquer, selon vous, que les pays occidentaux lancés à leur trousse, avec tous les moyens logistiques et humains mis en œuvre, n’arrivent toujours pas à repérer les bases arrières de l’organisation ?
Alain Chou
et : Le nord-est du Nigeria n’est pas le désert du Sahara. Entre les nombreux villes et villages, on y trouve des zones cultivées, voire boisées, où il est possible d’échapper aux surveillances aériennes. Contrairement aux miliciens d’AQMI au Mali, les militants de Boko Haram sont chez eux dans cette région du Nigeria dont ils sont majoritairement issus. Ils trouvent fréquemment asile et protection parmi la population locale qui, bon gré mal gré, leur fournit le gîte, le couvert et des caches sûres. Les pays occidentaux disposent effectivement d’importants moyens techniques de surveillance et d’écoute, mais ces moyens sont d’une utilité très relative face à une rébellion armée rustique évoluant « comme un poisson dans l’eau », qui utilise très peu de technologie et se sait surveillée et écoutée. Quant aux moyens humains, les Occidentaux en ont très peu sur le terrain. Agitée depuis un demi-siècle par les propagandes nationalistes et extrémistes religieuses, la population se méfie des Occidentaux et refuse généralement de coopérer avec eux. Au Nigeria, tout le monde garde en mémoire l’aventure biafraise des années 60 au cours de laquelle certains Occidentaux (notamment la France de Degaulle et Foccart, ndlr) avaient encouragé la sécession du sud et la révolte des Ibos avant de les abandonner en rase campagne et les livrer au massacre. Et ce ne sont pas les exemples du Viet-Nam, de l’Afghanistan, de l’Irak ou de la Libye qui risquent de donner confiance à la population locale dans l’intervention - forcément limitée dans le temps - des Occidentaux….

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