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Burkina Faso : Après la révolte populaire, un « système Compaoré sans Compaoré » ? (Inprecor)

par Lila Chouli 23 Janvier 2015, 22:58 Compaoré Burkina Faso Sankara

Burkina Faso : Après la révolte populaire, un « système Compaoré sans Compaoré » ? (Inprecor)
Burkina Faso : Après la révolte populaire, un « système Compaoré sans Compaoré » ?

Par Lila Chouli
Inprecor

Le 31 octobre 2014, Blaise Compaoré a été balayé de la présidence du Burkina Faso après deux journées d’insurrection populaire précédées, quelques jours auparavant, d’une impressionnante mobilisation des femmes à Ouagadougou. Ce qui n’a pas vraiment été une surprise, car son régime a été confronté à des crises, certaines majeures comme celle de 1998 consécutive à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, ou celle de 2011, déclenchée par la mort du collégien Justin Zongo, suite à des sévices policiers. Au lendemain de la reprise en main de la situation par le pouvoir en 2011, le climat était celui « d’une trêve sociale, non d’une démobilisation ». Revenons sur la dynamique ayant permis ce déguerpissement de Blaise Compaoré, le françafricain.

Une tradition de luttes

En dépit du peu d’intérêt dont il a longtemps été l’objet en matière de tradition locale de luttes post-coloniales, le Burkina Faso se caractérise par une société civile particulièrement dynamique qui a pu empêcher l’instauration du monopartisme ou d’une centrale syndicale unique par les différents régimes qui se sont succédé depuis la proclamation de « l’indépendance ». C’est déjà une insurrection populaire, répondant à un appel à la grève générale lancé par un front syndical, qui a chassé du pouvoir, en janvier 1966, le premier président de la République, Maurice Yaméogo alors qu’il venait d’annoncer un plan d’austérité dans un climat de déni des libertés et de misère populaire.

La capture du pouvoir par des militaires, depuis cette insurrection, n’a pu enterrer le dynamisme populaire. Chaque clan militaire au pouvoir y a été confronté. Par exemple, c’est la grève générale lancée par les syndicats et partis d’opposition qui a fait reculer, en 1975, le gouvernement du général Sangoulé Lamizana tentant d’instaurer le monopartisme. En 1980, une grève des enseignants pendant une cinquantaine de jours, malgré la répression, a complètement délégitimé le clan militaire au pouvoir, finalement renversé par le Comité militaire pour le redressement et le progrès national. Même l’anti-néocolonialiste, anti-impérialiste Conseil national de la Révolution (CNR, 1983-1987) – issu d’un autre putsch militaire – présidé par le capitaine Thomas Sankara, secondé par le capitaine Blaise Compaoré, n’a pu empêcher la résistance à l’imposition d’une centrale syndicale unique, à l’adhésion par principe de tous et toutes les Burkinabé aux Comités de défense de la révolution (1).

Après le putsch contre Sankara et une dizaine de ses compagnons, Blaise Compaoré a aussi tenté, sans y parvenir, de se subordonner l’ensemble des partis politiques et de la société civile. Il a dû se contenter pendant l’état d’exception, au lendemain immédiat de son putsch françafricain, d’un Front populaire. Ce dernier regroupait des forces politiques (se disant d’orientation communiste ou démocrate) et quelques organisations populaires et syndicales, avec, à partir de 1989, l’Organisation pour la démocratie populaire/Mouvement du travail (ODM/MT), nouveau parti présidentiel, hégémonique au sein dudit front. Après avoir absorbé une dizaine de partis, en pleine effervescence du multipartisme en Afrique, l’ODM/MT se métamorphose, en 1996, en Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) qui s’était par ailleurs acquis l’allégeance de la chefferie traditionnelle. Par exemple, des ministres du Mogho Naba (le souverain du royaume mossi de Ouagadougou) ont été des députés du CDP, violant ainsi la neutralité politique supposée de la chefferie traditionnelle.

Le CDP n’a cessé de vouloir se comporter en Parti-État, en s’appuyant aussi sur la cooptation/corruption des opposants (2), mais surtout sur l’armée. Au sein, voire à côté, de laquelle, il existe, depuis le CNR, un Régiment de la sécurité présidentielle (RSP), corps d’élite, composé essentiellement des éléments du corps des parachutistes de Pô, acteur déterminant, sous le commandement de Blaise Compaoré, du putsch de 1983. Une « armée dans l’armée », ayant son propre état-major, complètement indépendant de l’état-major général. L’actuel Premier ministre, le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida, membre du RSP depuis 1996, en était le n° 2 au moment de l’insurrection populaire. Ainsi, nonobstant son aspect civil, le régime de Blaise Compaoré – devenu civil par conformité à la loi – était demeuré militaire, une présumée garantie contre les éruptions populaires que ne pouvait manquer de susciter l’option néolibérale de gestion du bien public, avec la gabegie et la répression qui l’accompagnaient, symbolisée par le RSP.

Ce qui n’a pas empêché qu’à partir de la mi-décembre 1998, le régime du CDP soit fortement ébranlé par un puissant mouvement populaire, lassé par l’impunité, en réaction à la mort, le 13 décembre, du journaliste d’investigation réputé Norbert Zongo, avec trois personnes en sa compagnie. Le journaliste enquêtait et avait déjà publié des articles sur la mort de David Ouédraogo, un chauffeur de François Compaoré (conseiller spécial de son frère Blaise à l’époque) mort « de maladie » à l’infirmerie de la présidence, après avoir été confié à la garde présidentielle, transformée en police judiciaire. François Compaoré l’accusait de lui avoir dérobé de l’argent. La mort de Norbert Zongo et ses compagnons retrouvés calcinés dans leur véhicule, mais annoncée comme un « accident de voiture » dans un premier temps, a fait descendre la population dans les rues de Ouagadougou et des provinces, attaquant les symboles du pouvoir, y compris le siège du parti présidentiel. « Trop, c’est trop ! » disaient les manifestants. Il s’est aussitôt constitué un Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques (CODMPP), dit « Collectif contre l’impunité », qui réclame justice en mobilisant sur tout le territoire (manifestations, grèves des travailleurs, émeutes, etc.), regroupant différentes classes sociales, coalisant plusieurs revendications, qui a perduré pendant plus de deux ans, malgré l’usage de la répression (création de milices, arrestations, violences, sanctions administratives contre les grévistes, fermeture des établissements scolaires, etc.).

Le pouvoir a été en même temps contraint de négocier la sortie de crise. Il a dû accepter, par exemple, dès fin décembre, la mise en place d’une commission d’enquête indépendante dont le rapport publié en mai 1999 évoquait comme mobile du crime l’enquête sur la mort de David Ouédraogo et désignait comme suspects des membres de la garde présidentielle. Afin de conjurer sa chute, le pouvoir a aussi créé en juin 1999 un « Collège des sages » (censé faire des recommandations pour réconcilier la nation), instauré la Journée nationale du pardon (30 mars, inaugurée en 2001), créé, en novembre 1999, une Commission de réconciliation nationale, chargée de l’examen des différents dossiers de crimes économiques et de violences politiques restés impunis depuis l’indépendance du pays. Quelle que soit l’habileté dont ont fait preuve Blaise Compaoré et le CDP, pour apaiser la situation et conserver le pouvoir, ce mouvement a constitué un tournant par l’ampleur de la participation populaire et sa durée.

La décennie 2000 a été traversée par des mobilisations populaires, aussi bien à l’occasion de la commémoration de la mort de Norbert Zongo qu’en contestation de mesures sociales impopulaires, en milieu scolaire et étudiant, de nouvelles taxes, des autorités locales, etc. En février 2008, de Bobo Dioulasso (capitale économique), Ouahigouya et Banfora est parti un soulèvement populaire « contre la vie chère » qui va atteindre Ouagadougou une semaine plus tard et donner naissance à la Coalition contre la vie chère (CCVC).

2011 : une répétition générale

La dernière grande expression du mécontentement populaire précédant l’insurrection populaire d’octobre 2014, a lieu en 2011, suite à la mort du collégien Justin Zongo, survenue après sa sortie des griffes de la police, pour une histoire entre collègues de classe (3). L’indication, par les autorités de la ville de Koudougou, de la méningite comme cause de sa mort a indigné la jeunesse qui s’en est pris aux principaux symboles du pouvoir – incendie des commissariats, des locaux du parti présidentiel, ouverture des prisons, saccage des véhicules de l’administration publique et des résidences des autorités, etc.

À la colère contre l’impunité, l’arrestation et la mort de manifestants se greffent d’autres revendications sociales, tels l’arrêt des coupures d’eau et d’électricité pour factures impayées, la réduction des frais d’inscription aux examens (Bepc, Bac), des mesures vigoureuses contre la vie chère, l’indépendance de la justice et la sécurisation des magistrats, la « médiation pour la fin de la faim », la subvention de certains produits de grande consommation, la suppression de certaines taxes, la réfection des routes dans les provinces (« la route du développement passe par le développement des routes » lit-on sur une pancarte), la fin de la pollution engendrée par les activités des transnationales minières, un juste déploiement du personnel de santé (médecins, sages-femmes, etc.) dans les zones rurales, la fin de l’inamovibilité des directeurs généraux des entreprises d’État, la fin de l’accaparement des terres par les oligarques, l’amélioration du prix d’achat du coton aux producteurs et baisse du prix des intrants (de Monsanto et consorts), arrêt des licenciements des syndicalistes dans les industries sucrière et minière, recrutement des jeunes et amélioration des salaires, le droit à l’orpaillage artisanal, etc. La CCVC mobilise à travers le pays des milliers de personnes. L’Organisation nationale des commerçants du Burkina (ONACOMB) déclare : « Dorénavant, les commerçants répondront à l’appel des centrales syndicales pour toutes les luttes entrant dans le cadre de l’amélioration des conditions de vie de tous les Burkinabé » (4).

Durant tout ce mouvement social, l’exigence du départ de Blaise Comaporé était en filigrane. Les policiers et les militaires se mutinaient, jusqu’au RSP. Les mutins s’en prennaient aux officiers supérieurs affairistes et corrompus (des résidences sont incendiées) et à des oligarques civils. Malheureusement les mutins s’en sont aussi pris à la population : viols, meurtres, tabassages, pillages, saccages. La mutinerie du RSP avait déjà poussé Blaise Compaoré à fuir le palais présidentiel, mais juste pendant quelques heures. Une fois que ses revendications ont été prises en compte, le RSP va être utilisé pour mater les autres mutins.

Ayant débuté en février 2011, l’expression étendue du ras-le-bol populaire ne prend fin qu’en juin 2011. Mais il s’agit plus d’une trêve, car les facteurs de la révolte n’ont pas disparu. D’autant plus que les promesses faites par les autorités de résoudre certains problèmes sociaux n’ont pas été tenues, malgré l’amélioration des indicateurs économiques.

Néolibéralisation et népotisme affairiste

L’économie burkinabé est devenue ces dernières années l’une des plus performantes de l’Afrique de l’Ouest. Les potentialités en ressources naturelles ainsi que le respect par les autorités des recommandations néolibérales des institutions financières internationales ont attiré des investissements privés, particulièrement dans le secteur minier. En matière de croissance économique, le Burkina Faso se place au-dessus de la moyenne régionale, se situant à 5,3 % en moyenne entre 2007 et 2012 « avec des pointes “à la chinoise” à 9 % grâce à de belles récoltes » (5). Alors que le coton était la principale ressource jusqu’il y a quelques années, la découverte de vastes gisements aurifères a fait de l’or le premier produit d’exportation du Burkina Faso. Mais, le pays reste l’un des plus pauvres du monde, 181e sur 187 selon l’IDH 2013. Plus de 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Par exemple, c’est moins de 20 % de la population qui a accès à l’électricité, avec moins de 10 % en milieu rural. La grande majorité de la population est ainsi radicalement exclue des services de base. Le marché du travail au Burkina reste majoritairement indépendant, autrement dit, les gens sont dans la survivance : l’entreprise individuelle privée (agriculteur et travailleur du secteur informel) représente 91,9 % des actifs, le secteur privé non agricole emploie 4 % des actifs, le secteur public 3,6 % et le parapublic 0,5 % (6).

Cependant, si l’ajustement structurel néolibéral dans lequel le Burkina est embarqué depuis 1991 est une explication du maintien de la majorité de la population burkinabé dans la pauvreté, il s’explique aussi par la répartition très inégalitaire de la richesse nationale : en 2005, 10 % des Burkinabé détiennent la moitié des richesses du pays (7). En 2003, les Burkinabé avaient « 1 233 milliards de francs CFA dans les banques des pays riches, donc plus de 2 fois le budget national annuel du Burkina Faso » à l’époque (8), sans parler de l’argent qui voyagerait en djembé (tambour) pour consolider la République en France (9).

L’affairisme du clan présidentiel était incarné par Alizéta Ouédraogo, surnommée la « belle-mère nationale ». Belle-mère de François Compaoré, frère du président, elle était « le prototype même de la fulgurance en affaires. En 1990, elle n’avait que sa moto et quatre ans plus tard, après s’être alliée aux Compaoré, et après que l’État lui eut accordé un monopole indu, elle devenait milliardaire. Depuis, elle a diversifié ses activités » (10). Elle s’emparait de marchés dans divers domaines : de la vente des moustiquaires au bitumage des routes, en passant par l’immobilier, les cuirs, la vente de terrains à l’État, etc. C’est ainsi que dans leur rage contre les privilégiés, les mutins de 2011 n’avaient pas manqué de la visiter.

Avec elle, parmi les plus privilégiés dans la capture des marchés publics importants, il y avait El Hadj Oumarou Kanazoé – son décès en fin 2011 a permis à Alizéta Ouédraogo de le remplacer à la présidence de la Chambre de commerce et d’industrie du Burkina Faso – dont les enfants ont fait fructifier l’héritage en conservant la très grande proximité avec les frères Compaoré, Henriette Kaboré et Georges Fadoul.

Ces dernières années, le boom du secteur minier, certes dominé par les firmes transnationales, a facilité les dynamiques d’accumulation du capital privé par l’oligarchie politico-administrative, par des proches du clan présidentiel et par les investisseurs privés. En 2013, Africa Mining Intelligence notait : « Au-delà des avis purement techniques, toutes les grandes décisions prises par Kaboré au ministère sont validées au préalable par François Compaoré, qui les fait remonter à son tour à son grand frère pour obtenir son quitus (…). Siège du véritable pouvoir minier au Burkina Faso, la présidence a la haute main sur le secteur, principalement par le biais de François Compaoré ». De nombreuses personnalités gravitent autour de ce secteur : ex-ministres des Mines, leaders de l’opposition, anciens Premiers ministres et ministres – Tertius Zongo (11), Paramanga Ernest Yonli –, députés, hommes d’affaires, etc. (12) La répartition cafouilleuse du gâteau a amené le groupe minier indochinois General Nice Resources (GNR), concessionnaire du permis d’exploitation de la mine de Tambao, à reprocher à l’État burkinabé de ne pas respecter ses engagements. À travers les médias locaux, sans que cela ne soit établi officiellement, il accusait le régime en place alors, dont certains dignitaires, de détournements d’argent et d’avoir reçu des pots-de-vin. Le groupe menaçait même de mettre sur la place publique des documents accablants, concernant de supposées participations de Blaise Compaoré dans des sociétés offshores.

Dans le domaine foncier, de nouveaux acteurs se sont lancés dans l’accumulation foncière pour l’agrobusiness. Cette accumulation servirait aussi à certains pour le blanchiment d’argent. Ce sont à peu près les mêmes que l’on trouve dans le secteur minier et dans l’agrobusiness : en grande majorité des membres du gouvernement, des élus, des hauts fonctionnaires de l’État, de grands opérateurs économiques, les alliés et amis des dignitaires, et les hauts gradés de l’armée, ces derniers occupant une place de choix comme le rapportait le Groupe de recherche et d’action sur le foncier en 2011. Dès lors il n’est pas étonnant que certains clans aient souhaité que Compaoré reste au pouvoir, parmi lesquels le premier cercle autour du président, les prébendiers de la haute hiérarchie militaire – beaucoup ont fait des affaires florissantes, ont été ministres, directeurs généraux d’entreprises ou premiers responsables dans l’administration – et bien entendu certains opérateurs économiques qui ont pu faire des affaires très lucratives, au moment des privatisations et dans les divers marchés publics, etc. Mais la grande majorité (et en particulier les jeunes, qui n’entrevoient aucune perspective – plus de 60 % des 17 millions de Burkinabé ont moins de 20 ans) était déterminée à ne pas voir rempiler Blaise Compaoré en novembre 2014. Il n’est pas étonnant que les jeunes aient été les plus mobilisés pour l’alternance, jusqu’à chasser Blaise Compaoré.

La mobilisation pour l’alternance

La mobilisation pour l’alternance a émergé l’an passé, lorsque l’Assemblée nationale a voté le 21 mai 2013 la création du Sénat. Beaucoup voyaient dans cette nouvelle chambre un instrument du projet qu’avait Blaise Compaoré de modifier la Constitution.

Jusque-là, le mouvement social était dominé par certaines organisations syndicales et associatives (Organisation démocratique de la jeunesse, Mouvement burkinabé des droits de l’homme et des peuples, Coalition contre la vie chère, etc.) qui ont élargi et politisé l’action revendicative dans le pays. La dynamique au Burkina doit beaucoup à leur travail d’ancrage populaire.

Depuis 20 ans, la plupart des partis politiques avaient enterré la mobilisation populaire comme mode de revendication politique. Ils ne se manifestaient que lors des campagnes électorales. Pourtant le 29 juin 2013, l’opposition politique et son chef Zéphirin Diabré a appelé à une marche contre l’installation d’un Sénat devant favoriser le tripatouillage constitutionnel et contre la modification de l’article 37, relatif au nombre de mandats présidentiels. La marche du 29 juin réunit une foule impressionnante composée d’individus de toutes les classes sociales, des jeunes, des plus âgés, militants ou pas d’une organisation politique ou civile.

Le 28 juillet, jour des élections sénatoriales, une nouvelle marche est organisée, rassemblant des milliers de personnes. Le CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès) lui aussi organise sa marche. Par la suite on assiste à des marches et des contremarches, des meetings et contre-meetings et ceux organisés contre le référendum et la modification de la Constitution sont de grandes mobilisations. Dans le même temps, on a assisté à la création d’une floraison d’organisations contre la modification de l’article 37, dont le Balai citoyen en juillet 2013.

C’est en décembre, de Paris, où il assistait au sommet pour la paix et la sécurité que Blaise Compaoré annonce qu’il consultera le peuple par voie référendaire pour trancher la question de la modification de la Constitution, alors même que cela faisait des mois que le mécontentement grondait dans les rues du Burkina.

Quelques jours après, le 4 janvier, des membres du bureau politique du CDP, dont trois des cadres – Roch Christian Kaboré, Simon Compaoré et Salif Diallo qui ont été des piliers du régime Compaoré – démissionnent et créent leur parti, le MPP (le Mouvement du peuple pour le progrès). Après les mutineries militaires de 2011, notamment celle de la garde présidentielle, qui avait déjà bien montré à quel point le régime était fragile, voir ces personnalités quitter le navire signifiait qu’il tanguait sérieusement. Ce qui a apporté un plus à la mobilisation, non pas en termes de perspective progressiste, mais en termes de possibilité d’affaiblir davantage le régime. D’autres militants du CDP ont par la suite rejoint le MPP. La mobilisation pour l’alternance s’est ainsi renforcée au fil du temps. Cette singulière vitalité des partis politiques « d’opposition », qui a pu faire penser au début des années 1990, n’était pas surprenante, ces anciens cadres du régime avaient compris que les masses populaires étaient résolues à obtenir la fin des mandats de Blaise Compaoré.

Mais la mobilisation s’étant construite autour du refus de voir Blaise Compaoré se présenter à l’élection présidentielle de 2015, la radicalité du peuple insurgé les 30 et 31 octobre 2014 a surpris et paralysé les partis dits d’opposition et bon nombre des acteurs de la société civile. Pendant toute la mobilisation ces derniers estimaient que lutter pour le départ de Blaise Compaoré était en soi suffisant – ce qui est bien compréhensible de la part des partis dits d’opposition puisque cela les gardait de s’exprimer sur leur projet politique. Les organisations qui soulignaient que la lutte contre la révision de la Constitution devait nécessairement aller de pair avec un changement qualitatif de politique étaient présentées comme des alliées objectives de Blaise Compaoré.

Cela a favorisé, avec le soutien de certaines organisations de la société civile, la récupération par l’armée de cette insurrection populaire, à travers la prise de pouvoir du Lieutenant-Colonel Zida du RSP, éjectant le chef d’état-major général des armées, le général Honoré Traoré qui s’était quelques heures auparavant proclamé chef de l’État.

Après l’avoir aidé à accéder à la présidence du Burkina et à s’y maintenir pendant 27 ans (13), la France s’est contentée d’exfiltrer Blaise Compaoré vers la Côte d’Ivoire. L’arrivée du voisin ivoirien, Alassane Ouattara avec l’aide décisive de Paris en 2011, avait rendu quelque peu négligeable la centralité de Blaise Compaoré dans le dispositif françafricain sous-régional, qu’il avait acquise à la mort d’Houphouët-Boigny. D’ailleurs, le voir présenté comme « médiateur » et « homme de paix » commençait à fatiguer sérieusement les gens qui le voyaient plutôt comme un pompier-pyromane, un médiateur ayant aussi son propre agenda, ses petites combines. Sa récusation par le Mali, et les réserves de ses pairs dans la sous-région, ont certainement pesé dans la décision de Paris qui aurait hésité longtemps selon le journal burkinabé Mutations : « l’armée française, le parti socialiste et l’exécutif français ne parlaient pas le même langage ».

L’armée française pensait qu’il était nécessaire de garder Blaise Compaoré, un pôle de stabilité dans la sous-région et un acteur incontournable, alors que la diplomatie elle craignait un embrasement s’il s’entêtait à vouloir rester au pouvoir. Il en avait d’ailleurs été prévenu par François Hollande, dans sa lettre datée 7 octobre, publiée après sa chute, réitérant la proposition, qui semble lui avoir déjà été faite en début d’année, par la voix de la ministre déléguée française chargée de la Francophonie, Yamina Benguigui, de renoncer à la modification de l’article 37 en échange d’un poste dans une organisation internationale. Une carotte tendue qui en dit beaucoup sur les pratiques africaines des autorités françaises qui, comme du reste celles des États-Unis, voulaient d’un changement à la tête de l’État burkinabè, avec une légitimité « démocratique » incontestée – dépourvue d’hostilité à l’égard du capitalisme et à l’égard de la politique française sur le continent – qui servira sans doute mieux ses intérêts dans la sous-région (14). D’où la pression qu’elles ont exercée, avec d’autres, sur la nature de la transition que la présence du lieutenant-colonel Zida à la tête de l’État annonçait comme militaire, et suscitait des manifestations « contre la confiscation » de l’insurrection populaire par l’armée, pour une transition civile.

Transition civile ou militaire ?

Après les manifestations et « la pression de la communauté internationale », seize jours après le départ de Blaise Compaoré, un civil, Michel Kafando, est désigné président de la République par un collège de 23 membres issus des rangs de l’armée, des partis politiques de l’ancienne opposition et des organisations religieuses. Ancien ministre sous les régimes militaires, réputé comme étant « tout sauf un révolutionnaire », c’était le candidat proposé par l’armée.

C’est presque sans surprise qu’il a nommé le lieutenant-colonel Zida, plutôt qu’un civil, comme Premier ministre. Comme l’a confié à l’AFP un officier burkinabé : « D’après des “accords” passés avec les civils, le poste de Premier ministre “revient au lieutenant-colonel Zida” (…) “C’est sur cette entente que nous avons cédé le poste du président du CNT [Conseil national de transition, l’Assemblée intérimaire] aux civils” » (15). C’est un gouvernement civil et militaire qui est mis en place. Alors que le président de la Transition cumule aussi le poste de ministre des Affaires étrangères, le Premier ministre Isaac Zida occupe aussi le ministère de la Défense et des Anciens combattants, ce qui peut-être vu comme une anormalité. Depuis les mutineries de 2011 et jusqu’à sa chute, Blaise Compaoré, chef de l’État, chef d’état-major des Armées occupait aussi cette fonction, ce qui avait été décrié comme révélant une sorte d’État d’exception. Avec Zida, il y a trois colonels au gouvernement, dont l’un à l’Administration territoriale, la décentralisation et la sécurité, le colonel Auguste Denise Barry, et un autre, Boubacar Ba, à la tête du ministère stratégique des Mines et de l’Énergie. À titre de rappel, le secteur minier est devenu la poule aux œufs d’or du Faso.

Certains trouvent de nombreux motifs de satisfaction dans certaines annonces dudit gouvernement : exhumation du corps de Thomas Sankara, mise sous scellés au niveau des mairies et des ministères, promesse de résoudre les dossiers pendants au niveau de la justice (crimes économiques et de sang), évocation de l’examen « à la loupe » des contrats miniers, etc. Par exemple, le 13 décembre 2014, le Premier ministre a annoncé la nationalisation de certaines entreprises vendues à des proches de Blaise Compaoré, en l’occurrence pour l’une d’entre elles à la « belle-mère nationale ».

D’autres sont beaucoup plus dans l’expectative – ceux-ci faisant presque office de « trouble-fêtes », comme si être prudent dans cette période historique pour le Burkina Faso était une anormalité. Il faut dire qu’aux plus hauts sommets de l’État on multiplie les références à Thomas Sankara et nombreux sont ceux qui veulent y voir autre chose que de la démagogie destinée principalement à la mouvance sankariste.

Il y a par exemple eu cacophonie entre le président et le Premier ministre de la transition, si ce n’est une certaine répartition des rôles : alors que le Premier ministre Zida s’est prononcé en faveur d’une demande d’extradition de Blaise Compaoré afin de le mettre « à la disposition de la justice burkinabé », le président Kafando affirme que ce n’ést pas une priorité et précise : « C’est le président de la transition qui fixe les orientations, qui donne les instructions au gouvernement. Le gouvernement gouverne et exécute (…). Il n’y a aucune ambiguïté, il n’y a aucun dualisme, aucun bicéphalisme, les choses sont claires ».

Par ailleurs, douze mois, c’est court, beaucoup voient dans la multiplication des prises de position de simples effets d’annonce, qui pourront le demeurer avec le prétexte du manque de temps : « ”il faudra tenir compte de la force d’inertie propre à toutes les institutions de transition” prévient déjà, sous couvert d’anonymat, un membre du gouvernement, qui avoue par ailleurs qu’il serait très étonné que d’anciens membres du parti au pouvoir, passés du côté de l’opposition, soient inquiétés durant la transition » (16).

L’hommage rendu aux martyrs des 30 et 31 octobre va-t-il être suivi d’une enquête d’identification de ceux qui ont donné l’ordre de tirer et de ceux qui ont tiré sur les manifestants ? Que peut bien signifier l’attribution du ministère des Mines (sources d’accumulation du capital privé local) à un militaire ? D’aucuns parlent de cette transition en termes de « système Compaoré sans Compaoré ».

De nombreux Burkinabé restent sur leurs gardes refusant la fin de l’intervention directe des masses dans l’organisation de la cité, que certaines organisations de la société civile et surtout l’armée ont voulu siffler. C’est ce qu’a montré la mobilisation ayant obtenu la démission du ministre de la Culture du gouvernement de transition, Adama Sagnon, pour son rôle dans l’affaire Norbert Zongo. Procureur général du Burkina Faso de 2000 à 2006, il avait requis un non-lieu dans cette affaire. Comment interpréter autrement que comme un ballon d’essai sa nomination par le Premier ministre Zida, dont le RSP avait été montré du doigt dans ce crime ?

On peut certainement compter sur les masses populaires qui ont su se mobiliser au cours des années précédentes. Les luttes sociales ont repris dans divers secteurs, d’autant plus que les principes de l’économie néolibérale, reproductrice des inégalités, des injustices sociales et de la pauvreté, ne sont pas concernés par la transition, malgré l’évocation de « l’avènement d’une vraie justice sociale » par Michel Kafando dans son discours d’investiture, de tonalité plutôt moraliste. ■

* Lila Chouli, chercheuse indépendante, travaille depuis quelques années sur le mouvement social au Burkina Faso.

Elle a notamment publié Burkina Faso 2011 – Chronique d’un mouvement social, Tahin Party, 2012 ; (en téléchargement gratuit sur le site de l’éditeur : http://tahin-party.org/textes/Burki...) et Le Boom minier au Burkina Faso – Témoignages de victimes de l’exploitation minière (Fondation Gabriel Péri, 2014).

Notes

1. Dans son discours du 2 octobre 1987, soit deux semaines avant son assassinat (15 octobre) Thomas Sankara avait fait son autocritique s’agissant de l’opposition autoritaire de la révolution, mais il n’a pas eu le temps de réorienter sa politique…

2. Selon un des documents diplomatiques étatsunien divulgués par Wikileaks, « Des trente-huit opposants élus à l’Assemblée nationale en 2007, vingt-cinq sont proches du Président Compaoré et/ou du CDP, il y a donc seulement treize vrais membres de l’opposition », Wikileaks, « Democratic progress in Burkina Faso in 2010 and beyond », 18 ma rs 2009, url : http://www.wikileaks.org/cable/2009...

3. Cf. : L. Chouli, Burkina Faso 2011 – Chronique d’un mouvement social et, en anglais, “Enough is enough !” – Burkina Faso 2011 : Popular Protests, Military Mutinies and Workers Struggles, (International Socialist Tendency, juillet 2012).

4. Le Pays, 10 avril 2011, « Burkina Faso : Des marmites et des sacs vides pour crier sa faim ».

5. Jeune Afrique (Le plus de J.A. Burkina Faso), 23 février-1er mars 2014, « Économie. L’or n’est pas éternel ».

6. ONEF (Observatoire national de l’emploi et de la formation professionnelle), 2009, Tableau de bord du marché du travail 2000-2008.

7. Etude nationale prospective, « Burkina 2025 », rapport général, 2005.

8. Le Pays, 14 octobre 2003. Une allusion à ce « pactole » avait été semble-t-il faite dans une émission à la télévision lors de la présidentielle de 2005, cf. L’Observateur Paalga, 31 mai 2011.

9. Selon Robert Bourgi, des millions de dollars cachés dans des djembés (tambours) auraient été envoyés à Paris. À leur arrivée à Paris, Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l’Élysée, se serait exclamé : « Blaise déconne. Encore des petites coupures » (information disponible sur de nombreux sites, dont http://www.blaisecompaore2015.info/...)

10. La Dépêche Diplomatique, 3 janvier 2012, « Chambre de commerce du Burkina : Alizèta Ouédraogo va devoir booster la relation économique avec la Côte d’Ivoire (1/2) ».

11. Tertius Zongo, Premier ministre (2007-2011) a intégré le conseil d’administration de la compagnie canadienne Semafo en 2012 (Africa Mining Intelligence, 6 juin 2012, « Who’s who. Tertius Zongo »).

12. Cf. : L. Chouli, Le Boom minier au Burkina Faso – Témoignages de victimes de l’exploitation minière, Fondation Gabriel Péri, août 2014.

13. Cf. les travaux de Bruno Jaffré, notamment « Le Burkina Faso, pilier de la “françafrique” », Le Monde diplomatique, janvier 2010. Cet article expose également le dispositif mis en place en France pour soutenir Blaise Compaoré : http://www.monde-diplomatique.fr/20...

14. Zéphirin Diabré, chef de file de l’opposition (CFOP) pendant le mouvement, a été plusieurs fois ministre dans les années 1990 d’abord au portefeuille de l’Industrie, du Commerce et des Mines pour « mener à bien une politique active de privatisation. Ce qu’il fera ». Il gérera ensuite la dévaluation du franc CFA (janvier 1994), l’application du plan d’ajustement structurel, les deux notamment en tant que ministre de l’Économie, des Finances et du Plan. Par la suite, il poursuit sa carrière à l’extérieur, notamment au sein du PNUD, puis, de 2006 à 2011, au sein du groupe AREVA. C’est en 2010 qu’il créé son parti, l’Union pour le changement (UPC). Pour des informations biographiques sur Zéphirin Diabré, voir La Dépêche diplomatique, 22 mars 2010, « Zéphirin Diabré : Un parcours sinueux de l’économique au politique » ; 23 mars 2010, « Suite » sur : lefaso.net.

15. Citations reprises de France 24, 19/11/2014, « Michel Kafando affirme soutenir Isaac Zida au poste de Premier ministre ».

16. RFI, 29 novembre 2014, « Corruption. La société civile burkinabé ne relâche pas la pression ».

Source Inprecor : http://ks3260355.kimsufi.com/inprec...

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