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Dans l’Ouest de l’Ukraine, l’Holocauste a été effacé de l’Histoire (Russia Insider)

par Franck Brendle 20 Janvier 2015, 17:30 Ukraine Holocauste Histoire Nationalisme

Dans l’Ouest de l’Ukraine, l’Holocauste a été effacé de l’Histoire (Russia Insider)
Dans l’Ouest de l’Ukraine, l’Holocauste a été effacé de l’Histoire
Par Frank Brendle

Russia Insider

Traduit par Thomas relu par Diane pour le Saker Francophone

Il n’y a pas que l’Holocauste : la participation des Ukrainiens nationalistes (OUN/UPA) a aussi été effacée. Les rues portent le nom de personnes complices de l’Holocauste, des musées honorent les organisateurs des Polonais ethniques.

Pas de juifs dans l’histoire

C’est la fin d’une soirée d’été à Lviv et notre première rencontre avec la société ukrainienne. Une manifestation à bicyclettes. Les mots masse critique sont écrits sur les bandeaux, les cyclistes revendiquent plus de place dans les rues. Comme en Allemagne.

Mais quelque chose est différent : celui qui dirige la manifestation crie Slava Ukraini ! et la foule répond en criant : Heroiam Slava ! (gloire à l’Ukraine – gloire aux héros). Ensuite, les manifestants entonnent un autre chant, et la foule répond en alternance: Gloire à la nation – mort aux ennemis. Le plaisir redouble lorsque les spectateurs crient à leur tour la réponse attendue par les manifestants.

Le problème est que ces chants sont les slogans de l’Organisation des Ukrainiens nationalistes (OUN) et de leur branche militaire fondée en 1942, l’Armée ukrainienne des insurgés (UIA, ou UPA sous leur nom ukrainien). Cette organisation, qui aurait presque combattu les Soviets, a rarement affronté les Allemands et s’est elle-même distinguée dans l’histoire en tuant des dizaines de milliers (au moins) de Polonais et de juifs. Aujourd’hui, le premier slogan (de l’UPA) est le salut commun de ces mêmes patriotes ukrainiens, qui se considèrent comme pro-européens.

Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, les politiques de l’histoire ont été celles de l’arène politique elle-même. De nombreux dirigeants politiques, qui sont antirusses et se déclarent pro-occidentaux, veulent réhabiliter les forces fascistes de l’entre-deux guerres et donc, de facto, les auteurs et les exécutants de la solution finale de Hitler pendant l’Holocauste.

Depuis que les drapeaux de l’OUN et de leur chef Stepan Bandera ont été vus en première ligne lors des manifestations sur la place du Maidan au début de 2014 – sans que cela ne chagrine quiconque hors d’Ukraine – leur usage est devenu totalement acceptable en société.

Quelle est la portée réelle de tout cela et quels pourraient être les effets sur le souvenir de l’Holocauste ?

Donations à Azov

Depuis la fin du XIXe siècle, Lviv (Lvov en polonais, Lemberg du temps de l’Empire des Habsbourg) a été le bastion du nationalisme ukrainien. Ici, le parti d’extrême droite Svoboda (liberté) rassemble jusqu’à 30% voire plus des voix lors des élections. Les rues portent les noms de héros de l’UPA ou ceux de chefs nationalistes. Sur les marchés, vous pouvez acheter des tasses, des T-shirts et des écharpes à l’effigie de Bandera et de ses camarades. On y trouve aussi le portait de Vladimir Poutine: imprimé sur un rouleau de papier toilette ou sur un paillasson.

Le Boulevard Stepan Bandera relie la statue plus grande que nature du chef de l’OUN (ironie : comme Lénine à l’époque soviétique) au Monument aux victimes des crimes communistes. Tout près, une ancienne prison abrite le Musée des victimes des régimes d’occupation. Le NKVD (l’agence de sécurité soviétique) y a assassiné plusieurs milliers de prisonniers en juin 1941, c’est indubitablement un motif de commémoration.

Mais ils ont oublié que les nazis et leurs collaborateurs locaux, qui incluaient certains des mêmes héros de l’OUN/UPA, ont fait jeter des juifs en prison en les accusant d’être responsables des assassinats et en tuant près de quatre mille d’entre eux lors d’un pogrom – un fait qui n’est pas mentionné en ce lieu. Cet endroit commémore la gloire et l’esprit de sacrifice des seuls Ukrainiens.

C’est pareil dans le Musée pour la bataille de la libération nationale, ouvert il y a deux ans lors d’une cérémonie où des vétérans de l’UPA étaient invités. Ici, les combattants malheureux pour l’indépendance des années après 1917 sont présentés dans l’ordre chronologique, avec le même rang que les milices de l’OUN, l’UPA et même les divisions Galicia des Waffen SS : tous participent à la continuité du combat pour la liberté.

Nous observons la même logique au cimetière de Litshakivski, ou les soldats morts durant les batailles dans l’ouest de l’Ukraine sont alignés à côté des combattants de l’UPA et d’un obélisque érigé en l’honneur des Waffen SS. Il y a aussi un monument à Roman Shukhevich ici. Cet homme était commandant du bataillon Nightingale de la Wehrmacht et devint plus tard chef de l’UPA.

Mais rien ne rappelle l’Holocauste à Lviv, ville où un tiers de la population était juive lorsque l’armée allemande y entra pour l’occuper. La communauté juive a certes édifié un monument à l’entrée de l’ancien ghetto, mais cela n’a riend’officiel. Il y a six ans, l’organisation juive pour l’aide sociale et l’éducation Hesed Arieh a produit du matériel pédagogique destiné à un usage éducatif plus large et portant sur la culture juive et l’Holocauste. Ce matériel incluait un film qui comprenait des images montrant pendant quelques secondes comment les Ukrainiens célébraient l’invasion allemande en 1941. Des politiciens membres du parti Svobodaont protesté, le procureur général a enquêté sur de présumées activités anti-ukrainiennes, et Hesed-Arieh a dû comparaître devant une commission. « Vu les circonstances, ils ne nous ont pas permis de continuer notre travail dans les écoles », rapporte Irina Belous de Hesed-Ariah.

Une des personnes qui veut donner un coup de pouce au souvenir de l’Holocauste à Lviv est le producteur de film Tars Tsholyi. Il a une approche très spécifique de la question. Il a eu l’idée d’établir le territoire de la terreur à l’emplacement de l’ancien ghetto, là ou les Soviétiques ont construit une prison du NKVD après 1945. (Et c’est le moment de saluer la théorie de l’équivalence de tous les totalitarismes et des rouges-bruns !) Cela devrait être aussi interactif que possible, explique Tsholyi, qui prévoit de reconstruire y compris des clôtures de fil barbelé, des baraquements et des miradors. « Certains l’appellent DisneyLand », avoue Tsholyi, qui est certain que ce genre d’installation sera bien plus passionnant pour les jeunes que les musées ancien style.

Quand nous entrons dans le bureau de Tsholyi, nous restons quelques secondes bouche bée : un homme dans la trentaine environ est occupé à ranger un vieux fusil dans le coffre de sa voiture. Après l’interview, il ira dans la forêt avec quelques amis, pour prendre des cours militaires privés. Ils se préparent à la conscription, et personne ne se fie à l’entraînement officiel de l’armée. Tsholyi tient son fusil de son oncle – c’est une carabine originale de la Wehrmacht, produite dans les années 1940. Pour que tout soit en harmonie, Tsholyi porte un T-shirt portant l’inscription Carpathian Sich, une branche de l’OUN fondée en 1938 pour l’indépendance des Carpathes ukrainiennes.

Indubitablement, Tsholyi veut honorer l’OUN et l’UPA, et sa page Facebook arbore une grande bannière de l’UPA. Nous avons toutefois l’impression qu’il est tout à fait intéressé à commémorer, aussi l’Holocauste, entre autres. « Nous connaissions des gens chez qui des juifs avaient caché leur or, et ils l’ont remis aux Allemands », dit-il. Il concède aussi que l’UPA a commis des fautes depuis que certains commandants avaient attaqué des villages polonais dans la région. Mais il équilibre les plateaux de la balance, comme cela se fait toujours: « De même que certains commandants polonais ont attaqué des villages ukrainiens. »

A part ça, ses idées sont révoltantes. Tsholyi dit : « Bien sûr, la plus grande partie du mémorial sera dédiée aux victimes du régime soviétique, parce que cela a duré plus longtemps et que cela a été aussi plus terrible. » Il cite sa grand-mère, qui disait toujours : « Les Allemands ont été terribles, mais personne n’est plus terrible que les Russes. » Blâmer l’UPA pour avoir assassiné des juifs est, selon Tsholyi, illogique, parce que l’UPA a recherché l’aide des USA, et « les USA étant dominés par le capital juif, expliquez-moi pourquoi ils auraient commis des crimes contre les juifs ? »

Le conseil de Lviv a nommé Tsholyi Directeur , mais en fait, c’est plutôt un titre honorifique, pour lequel il ne reçoit guère qu’un peu d’argent de poche, dit-il. Les coûts des bâtiments sont financés par des sponsors, et en ce moment le projet est gelé.

Le trou dans le souvenir de l’Holocauste est aussi visible à Babi Yar, à quelques kilomètres du centre de Kiev, là où les nazis et la police ukrainienne ont tué par balle 33,771 juifs les 29 et 30 septembre 1941. Un nombre établi scrupuleusement par les SS. Dans les années 1960, un monument rappelant le meurtre de paisibles citoyens soviétiques a été érigé, mais il ignore les origines juives des morts. C’est seulement après l’indépendance que la communauté juive a pu installer son propre monument.

Plusieurs gouvernements ukrainiens de couleurs politiques différentes ont annoncé la création d’un musée de l’Holocauste, mais le projet a pris fin dès la pose de la première pierre.

Par contraste, les annonces à propos d’un mémorial commémoratif de l’Holodomor ont toutes été menées à bien, et le projet a été réalisé en 2008 sur les collines du Dniepr. Il a été dédié à la mémoire des victimes de la famine en Ukraine soviétique, surtout les trois à quatre millions de victimes de 1932 et 1933.

Les historiens sont plutôt d’accord pour pointer la coresponsabilité des dirigeants soviétiques, qui ont artificiellement aggravé la famine. Mais le mémorial interprète ce drame d’une manière très suggestive et manipulatrice pour en faire une famine organisée par les Russes et les Bolcheviques contre les Ukrainiens. Le fait que des gens d’autres origines – russes, juives, allemandes, roms – sont aussi morts de faim n’est mentionné nulle part. Un historien du mémorial en décrit le but de la manière suivante: « Ici, les différentes cultures dans l’ouest, le centre et l’est de l’Ukraine sont unies par la connaissance de la tragédie qui a frappé les Ukrainiens. » Il s’agit donc de créer une identité nationale sur la base d’une souffrance ukrainienne purement ethnique.

Boris Zabarko, un historien juif de 79 ans, a survécu à l’Holocauste dans le ghetto d’un petit shtetl dans la zone d’occupation roumaine. Aujourd’hui il préside l’association des anciens prisonniers du ghetto et des camps de concentration des nazis. Il raconte: « Après la Révolution orange, l’Holodomor est devenu le centre de la recherche scientifique. L’Holocauste a été vu comme un problème juif marginal. » Il ajoute : « L’Institut ukrainien pour le souvenir national, créé sous la présidence de Viktor Yushchenko, a rendu hommage aux combattants de l’UPA, aux chefs de l’OUN, aux collaborateurs, et par conséquent même à ceux qui ont participé aux actions anti-juives en Ukraine de l’ouest. Je ne sais que trop bien quel rôle Bandera et ses hommes ont joué et qu’ils ont participé activement à la solution finale de la question juive. » Parler de l’Holocauste signifierait parler aussi de la collaboration. « Mais ici, parmi nous, ce thème doit plutôt être occulté

Un des champions des événements du Maidan est Volodymyr Viatrovych. Il est probablement l’un des plus importants blanchisseurs des crimes de l’OUN en Ukraine. Après la Révolution orange, il a dirigé l’Institut ukrainien pour le souvenir national que Zabarko a mentionné, le seul projet historique financé par l’Etat (et la commémoration de l’Holodomor est l’un de ses principaux résultats).

Sous Ianoukovitch il a été rétrogradé au rôle de simple employé, mais depuis avril de cette année, Viatrovych est de retour au sommet de cet institut, où il contrôle une grande partie des documents historiques sur l’OUN et l’UPA. Dans ses interviews, il a répété à de multiples reprises que les aspects et les rapports négatifs sur l’OUN viennent de la propagande soviétique.

Je lui ai demandé comment il se faisait que plusieurs historiens occidentaux aient publié ces dernières années des ouvrages détaillés sur le caractère fasciste et les crimes de l’OUN, sur les meurtres de masse de Polonais et autres. Sa réponse: « Les historiens sont sous l’influence de la manière soviétique de présenter les choses. » Les adhérents de Bandera ont été « les premiers à combattre illégalement contre l’Allemagne nazie », m’assure Viatrovych, qui soutient dans la même phrase que la coopération avec les nazis n’a été que de nature pratique et non pas idéologique. Aujourd’hui les nationalistes de Bandera sont « un exemple pour beaucoup d’Ukrainiens, un exemple du comportement sans compromis et sacrificiel de la bataille pour l’indépendance de l’Etat. » Viatrovych pointe les supposées conséquences de la propagande russe, qui critique le Maïdan tout entier en tant que phénomène fasciste bandériste : « Oui, nous sommes des Bandéristes, nous nous battons aussi pour l’indépendance de l’Ukraine. »

Viatrovych vient de Lviv. Là-bas, l’historien Jaroslav Hrytask, professeur à l’université catholique, ne le tient pas en haute estime. Il pense que son collègue est dans la tradition des Ukrainiens exilés « qui ont contaminé la recherche historique et la mémoire ». Hrytsak poursuit: « Viatrovych joue avec les documents » dans le but de renforcer le mythe de Bandera, et « je perçois cela comme une trahison de sa formation professionnelle ». Bandera, affirme Hrytsak, est populaire parce que les gens ne tiennent pas compte de l’important fossé qui existe entre l’image idéalisée de leur combattant antirusse pour la liberté et les faits historiques : « Bien sûr que Bandera était antirusse, mais c’est sûr aussi qu’il n’était pas un opposant au régime autoritaire. » Hrytsak décrit la branche de Bandera de l’OUN comme xénophobe et anti-européenne. Si Bandera savait que les gens l’associent avec des valeurs européennes et libérales, il « se retournerait dans sa tombe. »

Il y a dix ans, Hrytsak a publié un article critiquant l’OUN comme étant une invitation au débat. Il y parlait des meurtres de Polonais et de juifs et de l’antisémitisme de l’UPA. Cette invitation n’a pas été acceptée, mais Svoboda s’en est alarmé : « Plusieurs de leurs leaders m’ont menacé publiquement et ont promis de me trouver une belle cellule en prison quand ils arriveraient au pouvoir. »

Et ensuite, que va-t-il se passer ? Même si la majorité des bandéristes (auto-) proclamés n’ont aucune conscience des crimes de Bandera et de ses adhérents (et n’ont probablement aucune envie d’en savoir plus), cela reste un fait historique : il était le commandant d’un groupe criminel fasciste. Et même si la propagande russe exagère beaucoup de choses, ce n’est certainement pas elle qui a inventé les crimes d’inspiration nazie de l’OUN. Hormis quelques activistes juifs très peu nombreux, personne ne semble vouloir en débattre. Les quelques progressistes et militants de gauche portent leur attention sur d’autres problèmes et ne s’inquiètent pas de Bandera.

Même des historiens critiques ne veulent pas débattre publiquement de l’OUN et de Bandera. Gergyi Kasianov, qui travaille pour l’Académie des Sciences de Kiev et a été, par le passé, un critique très important de l’histoire politique du pays, défend la position qu’il vaut mieux éviter les discussions sur les thèmes historiques : « Si les Ukrainiens de l’ouest veulent instaurer un culte autour de Bandera et parler des héros de l’Armée ukrainienne révolutionnaire, ils devraient pouvoir le faire librement, et le faire ici. Mais ils ne devraient pas aller le faire à Donetsk et y imposer leurs valeurs historiques ; c’est aussi valable pour l’Est. »

Kazianov conclut avec une pointe d’ironie en recommandant une sorte de coexistence pacifique entre Bandera et Lénine. De manière similaire, Hrytsak pense qu’un pacte amnésique, un peu comme en Espagne après la mort du dictateur Franco en 1975, est une solution. « De mon point de vue, l’Ukraine n’est pas prête pour un débat sur son histoire », dit-il, ce serait même « suicidaire » pour le pays « si nous discutions de Bandera. Vous, les Allemands vous ne pouvez pas comprendre », ajoute-t-il.

En réalité, une telle trêve n’existe pas en politique. Même si le président Porochenko a parlé à plusieurs reprises des vétérans de l’Armée rouge soviétique et des combattants de l’UPA comme des défenseurs de la nation, depuis lors, il a décrété le 14 octobre jour férié national. Les nationalistes le célèbrent comme le jour de la naissance de l’UPA.

Alors que les critiques (potentiels) de Bandera ont cessé de s’exprimer, ses adhérents ne songent pas un instant à garder le silence. Partout où ils vont, après avoir fait tomber la statue de Lénine, ils instituent des marches pour Bandera, et leurs interprétations sont appuyées, avec le soutien de l’Institut du souvenir national de Viatrovych, depuis le sommet de l’Etat.

Et les citoyens juifs et polonais du pays doivent supporter de voir des gens qui ont assassiné délibérément des femmes et des hommes issus de la même origine qu’eux, uniquement sur une base ethnique, promus au rang de héros de la nation.

Frank Brendle

Source: Russia Insider

Traduit par Thomas relu par Diane pour le Saker Francophone

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