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L’extrême complaisance de la diplomatie française pour les islamistes d’Ennahdha (Mondafrique)

par Nicolas Beau 30 Janvier 2015, 19:25 Tunisie France Islamiste Françafrique

L’extrême complaisance de la diplomatie française pour les islamistes d’Ennahdha (Mondafrique)
L’extrême complaisance de la diplomatie française pour les islamistes d’Ennahdha

Par Nicolas Beau
Mondafrique

Après vingt-trois années de soutien au régime de Ben Ali, la diplomatie française conduite par Nicolas Sarkozy puis par Laurent Fabius a déroulé le tapis rouge devant le patron du mouvement islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi. Extraits de "l'Exception tunisienne", un livre de Nicolas Beau et Dominique Lagarde paru cet automne (Le Seuil)

« Un trou noir ». Voici l’expression brutale utilisée au Quai d’Orsay pour décrire l’anéantissement des autorités françaises lors de la fuite de « notre ami Ben Ali » en Arabie saoudite le 14 janvier 2011. Après vingt-trois années de complaisance avec le régime ultra-autoritaire qui régna à Tunis, la diplomatie française est condamnée à tourner la page. Ce qui fut fait à la hussarde, alors que Nicolas Sarkozy était encore au pouvoir. Après le choc du printemps arabe, la diplomatie française tente de ne pas renouveler les erreurs du passé et s’ouvre à toutes les tendances de la classe politique tunisienne, y compris au mouvement Ennahdha.

« Les islamistes, c’est un peu comme les rhumatismes lorsqu’on vieillit, il faut apprendre à vivre avec. » Cette confidence de l’actuel président tunisien, Béji Caïd Essebsi, à l’ancien ambassadeur de France Boris Boillon s’applique parfaitement au cours de la diplomatie française qui a vraiment accompagné les islamsites au pouvoir en 2012 et 2013.

Nos amis qataris

L’alliance privilégiée de Nicolas Sarkozy avec l’émir du Qatar, Hamad ben Khalifa al-Thani, avec lequel le président français avait déclaré la guerre à la Libye de Mouammar Kadhafi en juillet 2011, conforte encore le revirement des autorités françaises. Après tout, l’émirat du Qatar est le protecteur officiel des Frères musulmans dans le monde entier et notamment en Tunisie. Pourquoi combattre les amis de nos amis qataris ?

Le 20 avril 2011, le ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, en voyage officiel à Tunis, rend publique cette approche radicalement nouvelle du monde arabe et méditerranéen. « Nous, Français, pensions très bien connaître les pays arabes, déclare le ministre, nous en ignorions des pans entiers. » Et d’ajouter : « Trop longtemps, nous avons brandi la menace islamiste pour justifier une certaine complaisance à l’égard des gouvernements qui bafouaient la liberté. » Beaucoup de hauts fonctionnaires français, naturellement, vont traîner des pieds à l’idée d’aider les « intégristes » tunisiens. « Certains, durant les réunions ministérielles sur la Tunisie, explique un conseiller socialiste du ministère français des Finances, semblent penser que la France est trop appauvrie pour se payer le luxe d’aider les barbus tunisiens. »

Des néoconservateurs aux Frères Musulmans

Nouvel ambassadeur de France en Tunisie après le départ de Ben Ali et proche de l’ex-chef de l’État français dont il fut le conseiller à l’Élysée, Boris Boillon défendra la cause des islamistes tunisiens avec la même vigueur qu’il avait pour soutenir la cause des néoconservateurs américains en Irak où il avait été nommé précédemment. « Lorsque Boris est arrivé à Tunis, je lui ai donné deux conseils : sois prudent avec les médias, pour ne pas mettre le feu aux réseaux sociaux, et utilise l’arabe avec modération, pour ne pas froisser la bourgeoisie francophile. Hélas, il a fait juste l’inverse… » raconte l’ancien ambassadeur de France à Tunis Yves Aubin de la Messuzière. Maladroit face à une presse qui découvre les délices de la liberté d’expression, Boris Boillon cristallise les frustrations de l’opinion publique tunisienne contre les autorités françaises alliées de l’ex-dictateur. Des manifestations ont lieu devant l’ambassade de France, désormais protégée par des barbelés. Si l’ambassadeur persiste à faire son jogging sur les plages de La Marsa dans la banlieue résidentielle, c’est en compagnie de six gardes du corps.

L’heure est à l’apaisement avec le nouveau régime. Une noria de personnalités politiques qui avaient leur rond de serviette au palais de Carthage font le voyage de Tunis pour chanter les louanges de la révolution. Parmi ces nouveaux convertis, on découvre Éric Besson, le ministre de l’Industrie de Sarkozy, Frédéric Mitterrand, chargé du ministère de la Culture dans le même gouvernement, ou Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, qui fut longtemps proche du régime de Ben Ali. « C’est l’époque où l’ambassadeur Boris Boillon, explique un diplomate français, se vantait de recevoir un ministre français par jour, même si ces huiles ne connaissaient rien aux dossiers tunisiens. » (...)

Hasard de calendrier

Après l’élection de l’Assemblée constituante en octobre 2011, la nomination d’un gouvernement dominé par le mouvement Ennahdha ne change rien au nouveau cours de la politique française. À peine nommé le 24 décembre 2011, l’ancien Premier ministre islamiste Hamadi Jebali demande même à la France de l’aider à former une équipe de communicants pour améliorer son image. Après son départ du pouvoir en juin 2012, Nicolas Sarkozy maintient des liens étroits avec la mouvance des Frères musulmans, qu’il s’agisse du Qatar ou de la Tunisie.

Lorsque, le 28 juin 2012, le Premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, rend une visite éclair en France pour rencontrer Jean-Marc Ayrault, qui vient d’être nommé à Matignon, le dirigeant historique d’Ennahdha trouve le temps d’avoir un entretien privé avec l’ancien chef de l’État français dans un discret appartement de l’ouest parisien. Quelques jours auparavant, un ancien Premier ministre kadhafiste, Baghdadi al-Mahmoudi, dont les avocats accusaient Nicolas Sarkozy des pires frasques financières, avait été extradé vers Tripoli par le gouvernement Jebali.

Ces étranges coïncidences de calendrier pourraient bien couvrir quelques secrets accords entre l’ancien président français et la mouvance des Frères musulmans !

De Sarkozy à Fabius

L’élection de François Hollande en mai 2012 ne change pas radicalement les relations de la France avec la troïka qui est désormais au pouvoir en Tunisie. D’autant plus qu’aux côtés du Cheikh islamiste, Rached Ghannouchi, et de Moncef Marzouki, le chef de l’État inféodé à Ennahdha, se trouve Mustapha Ben Jaâfar, le président de l’Assemblée constituante, qui a côtoyé François Hollande au sein de l’Internationale socialiste. Dans une note confidentielle adressée le 6 septembre 2012 au président de la Commission du livre blanc sur la défense, chargée de dessiner les grands axes de la diplomatie et de la défense françaises pour les années à venir, l’ancien diplomate et universitaire Jean-Pierre Filiu exprime la position officielle de l’administration française face au « printemps arabe » : « Les révolutions politiques et sociales dans le monde arabe ne font que commencer et elles vont profondément transformer l’environnement de sécurité de la France. D’autres pays peuvent se permettre de contempler passivement ce processus, voire d’essayer d’en saper la dynamique révolutionnaire. Le seul choix d’avenir est pourtant d’accompagner ce mouvement historique, sans complaisance, mais avec sérénité. Le monde arabe qui en émergera sera plus juste, donc plus stable et plus prospère. » À contempler aujourd’hui l’état de régression qui règne en Libye, en Syrie et en Égypte, l’expertise française du moment paraît bien optimiste.

Mais peu importe, tout continue à être fait pour aplanir les relations entre la France et la Tunisie. Pour peu qu’un groupe de salafistes donne l’assaut à l’ambassade américaine en octobre 2012, les diplomates français, dirigés désormais par cet autre ami du Qatar qu'est Laurent Fabiusn demandent quelques explications au chef d’Ennahdha, sans agressivité cependant, contrairement aux États-Unis rendus fous furieux par cette violente attaque. « Les salafistes sont des brebis égarées, explique alors Rached Ghannouchi aux chancelleries occidentales, nous étions absents de la vie politique sous Ben Ali, exilés ou en prison, lorsque ces jeunes se sont convertis à un islam radical. Nous faisons en sorte désormais qu’ils apprennent à boire le lait des valeurs démocratiques et nous les réprimerons s’ils franchissent des lignes jaunes. » De tels propos traduisent-ils un dangereux double discours, comme les adversaires de Ghannouchi le prétendent ? Ou est-ce la preuve d’un art consommé de la dialectique chez le fin politique qu’est le leader d’Ennahdha ? Du côté français, il n’est en tout cas pas question de faire le moindre procès d’intention aux islamistes.

Consensus toute

La neutralité de la France est incarnée avec doigté par un diplomate arabisant et l’un des plus expérimentés du Quai d’Orsay, François Gouyette. Cet ambassadeur consensuel et prudent est fort capable de prendre un petit déjeuner avec Rached Ghannouchi, de s’autoriser une rapide escapade, rue de Palestine, au local du Parti des travailleurs tunisiens qui représente la gauche tunisienne, puis de dîner, le soir, à une bonne table de Gammarth ou de La Marsa avec des hommes d’affaires plus ou moins nostalgiques de l’ère Ben Ali. Lorsque les islamistes décident de quitter le gouvernement en janvier 2014, l’ambassadeur de France ne manque pas une occasion de faire remarquer à ses interlocuteurs : « Tout de même, il n’est pas si fréquent qu’un parti démocratiquement élu lâche le pouvoir de sa propre initiative. » Ce qui n’est pas totalement faux !

La nouvelle ligne diplomatique française est résumée parfaitement par Bertrand Delanoë, l’ancien maire de Paris, devenu malgré lui le « monsieur Tunisie » de la France : « Ni ingérence, ni indifférence. » Cela tombe bien, les islamistes du mouvement Ennahdha plaident, eux aussi, en faveur d’une banalisation de la relation franco-tunisienne. « La France reste un pays ami, mais la Tunisie ne saurait plus être pour elle une chasse gardée comme autrefois. Les Qataris investissent beaucoup chez nous, les Chinois bientôt aussi », résume Samir Dilou, l’ancien ministre islamiste des Droits de l’homme et homme fort d’Ennahdha. Avant d’ajouter : « Nous sommes condamnés à nous entendre et nous n’allons pas chercher à trop fouiller pour savoir si la France aurait préféré avoir d’autres interlocuteurs que nous. » Cette personnalité ouverte et moderniste, parfait francophone qui a épousé une Française, est aussi un ancien détenu des geôles de la dictature : « Nous ne sommes pas rancuniers, mais nous n’oublions pas. » À bon entendeur, salut !

Hollande consensuel, forcément

Lorsqu’il se déplace à Tunis, le 7 février 2014, pour saluer l’adoption de la Constitution tunisienne par l’Assemblée constituante, François Hollande chante les louanges de la transition en cours devant les députés. Le discours est convenu, sans la moindre aspérité ! François Hollande renouvelle le soutien de la France au peuple tunisien, rend hommage aux martyrs de la révolution et salue l’aboutissement d’un processus semé d’embûches. « Ce texte de progrès à vocation universelle est un exemple pour les autres pays. Il consacre la démocratie participative, la nature civile de l’État, les droits des jeunes, des enfants et des femmes. » Plus approximatif, François Hollande ajoute que « l’islam est compatible avec la démocratie ». Certes, mais de quel islam s’agit-il ? Dans quel cadre, avec quelles lignes jaunes ? En fonction de quelles données historiques, géographiques, assistera-t-on à ce nouvel alliage entre l’islamisme et la démocratie ?

Resté vague sur l’essentiel, François Hollande se contente en connaisseur d’appeler les Tunisiens à une relance économique rapide. Est-ce en négociant en coulisses, ce jour-là, un contrat de six hélicoptères Caracal pour le groupe Eurocopter d’un coût de 300 millions d’euros que Hollande aidera la Tunisie à boucler ses fins de mois ? On peut en douter. Tétanisée par son alliance avec l’ancien régime de Ben Ali, la diplomatie française cherche à ne se fâcher avec personne, ce qui est louable, mais sans parti pris. Du coup, Paris a beaucoup perdu de son pouvoir d’influence. En revanche, d’autres pays ont marqué des points, notamment le Qatar, l’Algérie et, de façon spectaculaire, l’Allemagne, qui se livre pour la première fois à un activisme remarqué dans une zone d’influence française.

Durant les deux années où Ennahdha a gouverné la Tunisie, le Qatar a joué le rôle de protecteur du pays. Une des raisons du succès d’Ennahdha lors des élections d’octobre 2011 est le formidable trésor de guerre dont dispose le mouvement islamiste pour sa campagne. Le mouvement dit « des trente mille prisonniers », persécutés sous Bourguiba et sous Ben Ali, et donc sans ressources, est financé par les Frères musulmans qataris, une puissante confrérie à laquelle appartiennent les islamistes tunisiens. On verra Rached Ghannouchi accueillir dans les palaces de Bizerte et de Hammamet des dizaines de chefs d’entreprise et les islamistes louer d’immenses locaux à Tunis et à Kairouan.

Qatar dégage!

L’Assemblée constituante élue, le retour sur investissement ne se fait guère attendre. On ne compte pas les voyages à Doha de Ghannouchi et du président de la République, Moncef Marzouki, qui menace de poursuites judiciaires quiconque oserait s’en prendre à l’émirat. Le ministre tunisien des Affaires étrangères et gendre du Cheikh, Rafik Abdessalem Bouchlaka, un ancien employé de la chaîne qatarie Al-Jazeera, adopte la feuille de route du Qatar.

À l’assaut du CAC 40 en France, le petit émirat est encore plus boulimique en Tunisie. Tout est bon pour faire ses courses dans ce pays économiquement dévasté : le groupe de téléphonie Tunisiana, les palaces, les banques, les réserves de gaz de schiste… À chaque transaction, les dignitaires et ministres d’Ennahdha sont à la manœuvre. Ainsi les Qataris rachètent-ils un superbe hôtel à Tabarka, non loin de la frontière algérienne, là où Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense de Nicolas Sarkozy, avait passé de reposantes vacances de Noël en 2010, alors que des soulèvements populaires avaient éclaté dans tout le pays. Ce palace était la propriété de l’industriel Aziz Milez, aujourd’hui décédé, qui avait emmené « MAM » dans son avion pour passer quelques jours au calme et rencontrer quelques sécuritaires tunisiens. Ce grand industriel hôtelier s’était rapproché des islamistes, au point d’obtenir la libération d’un de ses amis, un ex-ministre de Ben Ali, dix jours avant sa disparition. La vente de l’hôtel de Tabarka, qui avait précédé cette faveur, a-t-elle permis de fluidifier un peu les relations entre l’industriel et le gouvernement d’Ennahdha ? Cet engouement pour le Qatar est pourtant loin d’être partagé par la majorité du peuple tunisien. « Qatar dégage », peut-on lire sur les pancartes brandies par les enfants de la révolution tunisienne lorsqu’ils accueillent, le 14 janvier 2012, Son Excellence l’émir du Qatar, venu célébrer l’an 1 du nouveau régime (...)

L'activisme allemand

Enfin, le relatif effacement français laisse le champ libre à l’Allemagne. Ancien porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères et diplomate expérimenté, l’ambassadeur allemand Jens Plötner, nommé en juillet 2012, se montre omniprésent, comparant la révolution tunisienne à l’écroulement du mur de Berlin. Autant de « victoires de la liberté, qui réunissent les deux pays, déclare-t-il publiquement. […] Dans ces moments magiques en 1989 au sein de l’ancienne RDA et en janvier 2011 en Tunisie, les citoyens, tout d’un coup, étaient dans la rue et ils ont senti que la peur avait changé de camp. » Et de poursuivre : « Le moment difficile que la Tunisie traverse fait partie intégrante d’une révolution. Ce sont des lendemains qui désenchantent peut-être un peu. Mais l’exemple de l’Allemagne montre qu’en persévérant, en restant concentré sur l’essentiel, on peut y arriver. » Les crédits suivent : dès 2012, un quart de milliard d’euros est octroyé par l’Allemagne à la Tunisie.

Durant la crise de l’automne 2013, où l’on vit les Occidentaux intervenir dans le processus démocratique, la France aura été infiniment moins active que les États-Unis et l’Allemagne. C’est le moment où les Frères musulmans égyptiens sont évincés brutalement du pouvoir et où la situation sécuritaire se tend dangereusement en Tunisie. Le chef du mouvement islamiste Ghannouchi est sermonné par les Américains qui lui disent en substance : « Si vous n’allez pas rapidement vers des élections et si vous n’adoptez pas une Constitution ouverte à la liberté de conscience et aux droits de la femme, vous risquez de finir comme l’ex-président égyptien Morsi aujourd’hui emprisonné. » Dans la foulée, le Fonds monétaire international a conditionné un nouveau prêt de 500 millions de dollars à l’adoption rapide du texte constitutionnel. On voit l’ambassadeur d’Allemagne opérer un forcing considérable en faveur de la nomination du nouveau Premier ministre, Mehdi Jomaâ, dont il est fort proche. Face à cet activisme, le Quai d’Orsay s’en est tenu à une ligne prudente, neutre.

Seul souci pour la diplomatie française, les choix du Quai d’Orsay se heurtent désormais aux positions publiques de Manuel Valls, Premier ministre français depuis fin mars 2014. Alors que ce dernier n’était que ministre de l’Intérieur, il avait, suite à l’assassinat de Chokri Belaïd en février 2013, dénoncé « le fascisme islamique » et appelé à soutenir « les démocrates en Tunisie ». Le profil du nouveau ministre délégué à la sécurité dans le gouvernement de Mehdi Jomaâ, Ridha Sfar Gandoura, a tout pour séduire un Manuel Valls devenu Premier ministre. Ce serviteur de l’État, formé à la rude école du bourguibisme et qui ne s’est pas compromis sous Ben Ali, cherche à nettoyer les forces sécuritaires de toute influence islamiste.

Lanceurs d'alerte

Durant l’hiver 2014, des émissaires venus de Tunis qui comptaient parmi ses amis ont expliqué à la Direction centrale du renseignement intérieur française la gravité du risque terroriste en Tunisie. À cette occasion, les services tunisiens ont élaboré à l’intention de leurs homologues français un document inquiétant d’une quinzaine de pages, intitulé « Paysage politique en Tunisie et perspectives ». « Les premiers indices du terrorisme en Tunisie, lit-on notamment, firent leur apparition depuis 2011. Le phénomène se développa en 2012 puis s’accéléra en 2013 par le passage à l’acte. Un faisceau d’indices probants était disponible sous toutes les formes constitutives du terrorisme, notamment l’introduction d’armes, les camps d’entraînement, la formation sur les explosifs, le recrutement puis la planification des opérations terroristes. » Ce document met en cause gravement les gouvernements islamistes qui ont précédé celui de Mehdi Jomaâ : « Les informations à ce sujet circulaient dans les milieux officiels et non officiels, mais aucune mesure préventive n’a été prise par les autorités qui ont toujours “sous-estimé” ou éludé la menace. » Au total, le mouvement Ennahdha est clairement mis en cause pour sa complaisance, et même « sa compromission », face aux menées des djihadistes violents : « Pis encore, les prévenus dans des opérations terroristes n’ont pas fait l’objet d’enquête rigoureuse et, quand bien même leur culpabilité fût établie, ils écopent de peines légères s’ils ne sont pas simplement relâchés par la justice. » Autant de mises en garde qui ont été entendues place Beauvau à Paris : « La situation sécuritaire en Tunisie est plus grave que nous ne le pensions, aggravée encore par le chaos qui règne en Libye. »

Depuis début 2014, des rencontres ont lieu régulièrement entre les représentants des forces sécuritaires de la Tunisie et de la France. Le dossier de la sécurité aux frontières est jugé prioritaire des deux côtés de la Méditerranée. Il s’agit de financer, et vite, un plan pour équiper les forces tunisiennes de véritables postes frontaliers avec l’Algérie et la Libye. Des crédits européens existent pour ce type de projet que la France est à même de déclencher. La question de la formation des policiers tunisiens est aussi l’objet des rencontres entre les deux pays. Ce qui est cocasse, c’est qu’en plein soulèvement populaire, en janvier 2011, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, avait préconisé une telle coopération. C’était ni le lieu ni le moment, alors que l’ex-président Ben Ali faisait tirer sur des manifestants sans défense. Le contexte a radicalement changé. Face à une mouvance djihadiste naissante, qui menace la transition tunisienne, la question de la formation des forces spéciales tunisiennes se repose avec acuité. « L’Europe et la France ont là une belle occasion de s’engager aux côtés de la révolution tunisienne », explique un haut cadre du ministère tunisien de l’Intérieur.

Gaza trouble fête

Hélas, l’embellie que connaissaient alors les relations franco-tunisiennes a été contrariée par la crise dramatique survenue cet été à Gaza. Du milieu politique à celui des affaires en passant par le monde de la culture, bien des personnalités tunisiennes ont décliné en 2014 l’invitation à la cérémonie du 14 Juillet à la résidence de l’ambassadeur de France. La raison en est le communiqué de l’Élysée indiquant que le président Hollande a « exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza » lors d’un entretien téléphonique avec le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Le journaliste vedette tunisien Soufiane Ben Farhat a jeté un pavé dans la mare en appelant les représentants des partis politiques et de la société civile à boycotter cette célébration du 14 Juillet.

Plusieurs personnalités ont suivi le mot d’ordre ; Hamma Hammami, leader du Front populaire, la coalition de douze partis de gauche, et Jalel Bouzid, député d’Ettakatol, le parti le plus proche des socialistes français, ont également décliné l’invitation.

Les islamistes d’Ennahdha, fort proches des Frères musulmans du Hamas palestinien, ont eux répondu présent aux festivités (...) !

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