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La guerre de Jacques Tourtaux à la guerre. Guerre à la guerre - Souvenirs d’un appelé anticolonialiste (LGS)

par Hervé HUBERT 2 Janvier 2015, 17:21 France Algérie Guerre Colonialisme Anticolonialisme Jacques Tourtaux

La guerre de Jacques Tourtaux à la guerre. Guerre à la guerre - Souvenirs d’un appelé anticolonialiste (LGS)
La guerre de Jacques Tourtaux à la guerre. Guerre à la guerre - Souvenirs d’un appelé anticolonialiste
Par Hervé HUBERT
Le Grand Soir

« Guerre à la guerre ! » sont les mots tranchants qui concluent le 19 mars 2006 le propos introductif de Jacques Tourtaux concernant son livre sur la guerre d’Algérie « Souvenirs d’un appelé anticolonialiste » [1]

« Guerre à la guerre ! » Ces mots d’une triste actualité sonnent aujourd’hui plus fort encore, alors que la crise actuelle du capitalisme made in USA produit un risque évident de troisième guerre mondiale.

« Guerre à la guerre ! » Jacques Tourtaux sait de quoi il parle, lui qui, arrivant en Algérie en février 1961, incorporé dans l’armée française, fait le choix du courage, celui de continuer la lutte anticolonialiste, en militant au sein même de l’armée.

Henri Alleg le souligne dans l’avant-propos au livre « Pas un moment donc, Jacques Tourtaux ne cédera » Il ne cède pas sur son désir de militant communiste, désir de justice, de paix, de fraternité, de liberté, de révolution.

Le témoignage de Jacques Tourtaux est précieux. Il est la transmission d’une expérience humaine singulière concernant un évènement historique hautement tragique et traumatisant pour les peuples algérien et français. Ce témoignage est très complet et précis ; incorporé direct en Algérie, il part dans sa description de la période où il fait ses classes à Oued-Smar pour aboutir à celle de la libération et au retour dans sa région d’origine, les Ardennes. Dans l’intervalle, les narrations permettent de saisir la transformation qu’il vit dans son « Etre-au-Monde »

Cette transformation est de l’ordre des conséquences d’un traumatisme. Un trou a été fait dans l’étoffe humaine face aux horreurs de cette sale guerre.

Psychiatre des Hôpitaux, Psychanalyste, j’ai été amené à rencontrer à ma consultation ou à l’hôpital plusieurs personnes qui « avaient fait » la guerre d’Algérie. Aucune n’en était sorti indemne et il ne s’agissait pas d’un simple malaise existentiel…

Jacques Tourtaux écrit quant à lui :

« Certains jours de cafard, je ne voyais pas d’issue que dans la mort, le suicide. J’attendais la balle qui allait me tuer » [2]

Ce qui est important de saisir est que ces idées morbides ne se sont pas cantonnées à la période cruciale de la guerre mais se sont déplacées dans le temps. Ce phénomène de souffrance l’interroge toujours aujourd’hui. Soulignant l’étrangeté de vivre ses idées noires alors que le danger devenait moindre une fois la fin des hostilités proclamée, Jacques Tourtaux essaye d’en savoir plus, d’interpréter ce malaise infini. Sa conclusion est judicieuse : « Je pense que le fait d’avoir manipulé tous ces engins de mort destinés à tuer massivement m’a beaucoup affecté et transformé en ‘’coupable’’. Comment un ennemi déclaré de cette guerre coloniale pouvait-il en sortir indemne ? » [3] La phrase qui conclue ce paragraphe 71 « Idées suicidaires, culpabilité » est limpide « Je n’arrivais pas à me sortir du carcan qu’était la culpabilité…de n’avoir rien à me reprocher » [4]

Certains pourraient y voir « le classique » de la personne en analyse sur le divan qui parle de sa culpabilité : « Je me sens coupable d’un crime que je n’ai pas commis » Il est évident que la description des crimes commis lors de cette guerre donne une toute autre dimension ainsi qu’une autre signification au récit du drame humain qu’ont vécu Jacques Tourtaux et ses compagnons.

Il s’est agi pour eux de confrontation directe ou indirecte à des crimes de masse où l’intégrité physique ou psychique des personnes a été atteinte.

J’y suis particulièrement sensibilisé professionnellement, étant responsable d’un centre de psychothérapie qui s’occupe de migrants réfugiés politiques.

La psyché réagit dans ces circonstances au trou qui s’est produit dans la vie par une souffrance grave : un effroi terrible se produit. L’ordre qui noue le corps et les mots via l’image est modifié. Expressions de désespoir, horreur et protestations se mêlent avec un sentiment d’’impossibilité à changer ce qui arrive. Ce fait de subir a des conséquences dans le temps à distance du traumatisme avec la sensation de revivre ce dernier à travers les pensées, les cauchemars. Il y a une sorte de sentiment d’être en état d’alerte dans la vie sociale quotidienne et les difficultés à dormir sont fréquentes. Tout ce qui rappelle l’événement traumatique, les injustices, peuvent entraîner des difficultés de relation aux autres. Dans ce contexte les réactions de haine ne sont pas rares. La famille est le premier groupe social dans l’histoire d’un humain. C’est dans ce groupe que se crée l’expérience du transfert que j’ai appelé « transfert social » [5]. Cette notion de transfert social est très importante, corrélative du terme de « psychanalyse sociale » que j’ai fondé et mis en pratique. Les sentiments, les mots, les images, les expressions des corps prennent dans la vie sociale la même importance que dans le transfert psychothérapique singulier. Ce transfert concerne l’amour, aimer et vouloir être aimé, fondamentalement. Il concerne aussi ce qui se noue entre le mot, le corps, l’image pour faire identité.

C’est ce témoignage-là qui est donné avec des mots simples et authentiques par Jacques Tourtaux : ce qu’il vit est pris dans des significations et des valeurs qui se transfèrent et se vivent d’un être humain à un autre être humain, d’un être humain à un groupe. Et là il s’agira de transfert envers sa famille, ses camarades communistes, ses camarades, « les gus ou les bidasses » écrit-il souvent, enrôlés dans la même contrainte stupide « Quelle connerie la guerre ! » mais aussi d’un transfert envers l’Armée en tant qu’institution et bien sûr le peuple algérien.

Je l’indiquais l’an dernier dans le webzine Le Grand Soir pour analyser le traumatisme subi par le peuple Tamoul :

« Les victimes de ces traumatismes sont renvoyées au sentiment vécu par tout enfant d’être « sans aide possible » ainsi que le décrit Freud, ou encore au sentiment d’être confronté au breakdown, l’effondrement, décrit par le psychanalyste d’enfant Winnicott. C’est ici qu’intervient la nécessité de questionner le transfert social : Noam Chomsky parle aussi d’effondrement, d’effondrement collectif. Face à cet effondrement qui fait l’humain se trouver à la poursuite de son être intellectuel, il s’agit de pouvoir saisir une forme pour continuer à penser, et peu à peu constituer des lambeaux regagnés sur le néant complet, ainsi que nous l’indique le poète Antonin Artaud »

Ce traumatisme touche l’être humain dans sa relation à l’amour primordial, celui de l’enfance. Ce qui est frappant dans le livre de Jacques Tourtaux est bien que les premiers chapitres soient consacrés à son enfance, aux coordonnées d’amour ou de séparations, aux coordonnées de ce qui était tombé dans le néant et de comment il avait survécu. C’est bien cela qui, dans une répétition d’un autre ordre, se joue à nouveau dans le traumatisme. C’est cela qui est parlé dans ce livre et cela concerne le fondement des civilisations humaines et des avatars de destruction, de démolition qui caractérisent le défaut de civilisation capitaliste. L’essence de l’homme est dans les rapports sociaux indique Marx. Les humains sont à la fois les fabricants, les agents et les produits des rapports sociaux, des transferts sociaux. Jacques Tourtaux décrit les rapports sociaux de ce moment historique de la fin de la guerre d’Algérie dans le contexte particulier de groupes humains en guerre pour un motif colonial où la valeur humaine peut être ravalée, pour le motif fallacieux de la race ou de la religion, à une catégorie de sous-homme. Effectivement c’est du côté de l’humiliation, du mépris, des brimades, des déchaînements de violence envers des « sous-hommes’ que Jacques Tourtaux livre ses témoignages et réflexions, accompagnés de documents et de photos. Il décrit ainsi les sévices répressifs : « La prison, surnommée ‘’ la Villa’’ s’apparentait à un bagne. La seule évocation de ce nom nous terrifiait « et encore « C’est au sifflet, en courant, les mains croisées au-dessus de la tête que les détenus devaient chanter des chants nazis » [6]

Il montre également dans ce livre sa position de combat : celle du refus. C’est ce qui le fera vivre, non sans souffrance, mais c’est aussi, avec modestie, un éclairage sur le propos d’Engels dans sa lettre célèbre à Joseph Bloch de septembre 1890 : « Selon la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire, est en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx ni moi n’avons jamais affirmé davantage » Il s’agit d’entendre aussi ce témoignage de refus de Jacques Tourtaux envers ce qui pousse à la barbarie, comme une lutte pour produire et reproduire la vie.

« Nous nous sommes habitués à tuer » [7], écrit l’historien britannique Eric Hobsbawn à propos du XXème siècle, et la violence est particulièrement féroce contre des groupes qui, considérés comme des sous-humains, sont diabolisés. La notion de sous-homme est inhérente à la logique de l’exploitation capitaliste, et la recherche de profit financier reste ainsi majoritairement et stupidement le but d’une vie humaine en Occident dans l’oubli des conséquences ségrégatives, guerrières, colonisatrices, exploiteuses. Ainsi, le meurtre de masse, qui n’avait pas quitté notre monde occidental, revient au-devant de la scène et le fascisme prend place dans les mentalités et les faits politiques de ce même monde occidental, révélant l’essence même du libéralisme capitaliste en son extrême : des rapports sociaux meurtriers pour le profit de quelques-uns.

A l’heure où face à ce qu’apporte la fausse démocratie libérale en Ukraine, à savoir un monde où la barbarie nazie est « à libre cours », les extraits suivants sont porteurs de l’enseignement du récit du drame décrit dans l’ouvrage de Jacques Tourtaux : « Comment un peuple comme le nôtre, qui a tant souffert de la barbarie nazie peut-il avoir des fils qui revendiquent la violence fasciste ? » [8] La lutte que Jacques Tourtaux décrit dans son livre est la lutte contre cette logique de démolition humaine. Son témoignage dans sa singularité est de ce fait universel, profondément internationaliste.

Docteur Hervé Hubert

Psychiatre des Hôpitaux,
Praticien Hospitalier
Psychanalyste
Chef de Service

Pour tout renseignement sur le livre « Souvenirs d’un appelé anticolonialiste » prendre contact avec l’auteur jacques.tourtaux@orange.fr / 0964043268

[1] TOURTAUX Jacques, Editions Scripta, Jouaville, 2006

[2] Idem p. 138

[3] idem

[4] Idem, p. 139

[5] J’ai développé plus précisément ce concept dans une conférence faite à La Havane au congrès de psychologie Hominis en décembre 2013 ainsi que dans le DVD « Psychanalyse et Révolution » réalisé par Didier Mauro en septembre 2013, paru chez l’Harmattan

[6] TOURTAUX Jacques, « Souvenirs d’un appelé anticolonialiste » Editions Scripta, Jouaville, 2006, p. 36

[7] HOBSBAWM E., « Barbarie, mode d’emploi » in Marx et l’histoire, Editions Demopolis, 2008

[8] Idem, p. 40

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