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Liberté d’Expression : chronique d’une déroute annoncée (Bakchich.info)

par Bakchich.info 20 Janvier 2015, 21:33 France Liberté d'expression Charlie Hebdo Terrorisme Patriot Act

Liberté d’Expression : chronique d’une déroute annoncée

Bakchich.info

La marche républicaine du 11 janvier n’était qu’un leurre, et pas seulement à cause du casting des artistes invités…

Liberté d’Expression : chronique d’une déroute annoncée (Bakchich.info)

Il était pas mimi’ le premier ministre turc Ahmet Davutoglu moustache au vent au premier rang de la manif des VIP politiques en soutien de la liberté d’expression ? Faut croire qu’il était surtout là en mission d’infiltration à en juger par la réaction de son président Recep Tayyip Erdogan, phare autoproclamé de la démocratie apaisée locale, lors de sa conférence de presse du lundi 12 au soir (« …la duplicité de l’Ouest est évidente. En tant que musulmans, nous condamnons la terreur et les massacres, mais ce sont le racisme, les discours de haine et l’islamophobie qui sont derrière ces massacres…).

Pas en reste dans le feu d’artifice d’affirmations sans preuve des défenseurs d’un jour de la liberté de s’exprimer, le maire d’Ankara et boss local du Parti Blanc (AK Parti ou encore Parti pour la Justice et le Développement qui, sans rire, considère l’autoritarisme comme le plus grand ennemi de la démocratie !) le très affable Melih Gokcek en a rajouté une louche le même jour : « Le Mossad est indiscutablement derrière de tels incidents…Il favorise l’animosité envers l’islam… ». Des propos rehaussés d’un cran au cours de la même semaine par le porte-parole du parti en charge des affaires étrangères Ali Sahin qui a énuméré avec emphase, les 7 raisons pour lesquelles il soupçonnait que l’attentat contre Charlie Hebdo, la supérette de la porte de Vincennes et les forces de l’ordre « a été monté de toutes pièces pour faire porter le blâme aux musulmans et à l’islam… ».

Le turc est entêté c’est bien connu ; mais que dire des russes dignement représentés eux aussi à Paris pour prêter leur concours empressé à la défense des libertés fondamentales ? Par le truchement de ses sous-marins habituels, le Kremlin y est allé de sa langue de pute ; d’abord via Komsomolskaya Pravda, un tabloïd à gros tirage qui n’a pas hésité à s’interroger en une («Est ce que les américains sont responsables de l’attaque terroriste à Paris ? ») en complétant sa mise en bouche par une série d’interviews d’experts sur son site Internet présentant une large palette de points de vues expliquant pourquoi Washington pourrait avoir organisé l’attaque.

A commencer par Alexander Zhilin, éminence grise d’un obscur centre d’études pro-moscovite qui n’a pas hésité à affirmer que l’attaque terroriste était la réponse des USA à l’interview du 6 janvier dans laquelle François Hollande, cerné par les producteurs domestiques de fruits et légumes invendus à Moscou et les chantiers navals qui veulent fourguer au plus vite leurs Mistrals gagnants, a appelé l’Union Européenne à lever au plus vite les sanctions contre la Russie. Pas non plus passée inaperçue, celle du dénommé Alexei Martynov qui a confié au site Internet russe Lifenews que « Au cours des 10 dernières années le prétendu terrorisme islamique a été contrôlé par l’une des principales agences mondiales de renseignement » avant de conclure : « Je suis certain qu’un certain nombre de superviseurs américains sont responsables de l’attaque terroriste de Paris ou pour le moins des islamistes qui l’ont menée… ».

Bref, le casting du show parisien du 11 janvier démontre une réalité indiscutable :

Lorsque plus de la moitié des figurants mobilisés ou accueillis à l’Elysée pour la circonstance avec les honneurs d’une escouade de la Garde Républicaine, sont soupçonnables de tentations totalitaro-sécuritaires dans leur propre pays quand ce n’est pas d’actes avérés dans ce sens, lorsque François Hollande dont le bilan socio-économique est un échec patent dans quasiment tous les compartiments du jeu, gagne 21 points de popularité dans le sondage mensuel IFOP-Paris Match du 19 janvier pour sa prétendue gestion efficace de la « crise » causée par la folie meurtrière des frères Kouachi, de Coulibaly et leurs possibles complices, c’est, en dépit de l’apparent sursaut populaire plus ou moins spontané auquel on a assisté, une très mauvaise nouvelle pour la liberté d’expression.

A ceux qui seraient tentés d’affirmer qu’il s’agit d’une simple opinion dénuée de tout fondement, nous préférons opposer la réalité des faits. D’abord ceux qu’on observe aux USA, puis dans un second article, au Royaume Uni dont le Premier Ministre fut le premier à soutenir l’odieux crime terroriste contre la France, et enfin dans les restes du monde.

Comment l’Amérique en est-elle arrivée là ?

Dans les années 70 on avait coutume d’admettre la validité de l’adage selon lequel, dans le domaine des tendances sociologiques profondes, «la France c’était les USA avec 15 ans de retard». Les exemples de la validité de cet adage sont légion, le dernier étant peut être le succès inattendu des hamburger-trucks de luxe... Il faut donc craindre que le « 11 septembre à la française » que constituent toutes proportions gardées les attentats parisiens de janvier 2015, laissent hélas augurer du pire. Les manifestations –tardives – d’amitié et de solidarité avec la France de l’Exécutif américain en la personne de John Kerry qui a suivi de quelques jours, son collègue Eric Holder à Paris, ne sont pas de nature à réduire ces inquiétudes.

Victimes des plus dévastateurs attentats terroristes de tous les temps sur lesquels planent encore de lugubres zones d’ombre auxquelles s’accroche l’Exécutif yankee, les USA sont entrés en 2002, au nom passablement galvaudé depuis, de leur « sécurité nationale » dans une spirale sans fin de réduction furtive des libertés fondamentales, et au premier chef, de la liberté d’expression.

La crainte de la menace terroriste conjuguée à son exploitation éhontée (popularité quand tu nous tiens…) par la Maison Blanche, ont conduit le pays des Pères Fondateurs à ce qu’il n’est pas excessif de qualifier aujourd’hui, multiples exemples à l’appui, de tentation totalitaire illustrée par le célèbre Patriot Act et ses 7 000 pages annexes comprises, voté comme un seul homme par un Congrès en apnée.

Entendre aujourd’hui des personnalités politiques françaises de premier plan évoquer – avec 15 ans de retard ! – la nécessité « d’un Patriot Act à la Française » n’est pas seulement désolant d’un point de vue pratique.

C’est aussi la démonstration de leur profonde ignorance, de leur incapacité à comprendre le monde dans lequel nous vivons et notamment dans le cas qui nous concerne, comment délinquance et criminalité polymorphes ont pu se muer en une expression terroriste d’inspiration prétendument islamiste, et finalement de leur incapacité à affronter sans faux semblants, l’indigence étourdissante de leur véritable contribution au débat démocratique.

Ils seraient d’ailleurs pour la plupart bien avisés de parcourir l’ouvrage autobiographique de Suzan Lindauer l’une des premières victimes de la loi scélérate (« Extreme Prejudice – The terrifying story of the Patriot Act and the cover ups of 9/11 and Irak – The ultimate conspiracy to silence truth »). Le témoignage d’un agent (« asset ») de la CIA détenu sans procès pendant 11 mois pour le réduire au silence. 5 jours avant la cérémonie d’investiture de Barack Obama, le ministère américain de la justice a mystérieusement abandonné toutes les charges retenues contre elle. Au cours des 5 années de son inculpation comme prétendu « agent irakien » elle n’a jamais pu bénéficier d’un procès et n’a fait l’objet d’aucune condamnation d’aucune sorte. Le calvaire qu’elle a subi constitue à ce jour la plus parfaite démonstration du caractère profondément antidémocratique du dispositif que n’aurait même pas pu imaginer les exécutants les plus jusqueboutistes de la politique de terreur stalinienne, thérapie psycho-chimique comprise…

Oui, à cause, ou grâce à la rengaine de « la sécurité nationale » qui n’est finalement que l’avatar utile de la menace terroriste, la liberté d’expression est gravement menacée Outre Atlantique.

Nous nous sommes souvent faits les échos dans ces colonnes, et bien avant les attentats de Paris, des attaques incessantes menées par le Ministère de la Justice US contre les journalistes et les lanceurs d’alerte. Un travers qui n’a pour l’instant pas été excessivement sanctionné par la communauté internationale – et pour cause - si ce n’est par la dégringolade du pays au classement de Reporters sans Frontières sur la liberté de la presse.

Contre toute attente, le phénomène s’est aggravé dans des proportions inimaginables sous l’administration Obama qui s’était pourtant engagée à les protéger. Depuis 2002, les Etats Unis ont succombé à toutes les dérives sécuritaires possibles en exploitant des concepts aussi judiciairement vides de sens que ceux de « combattant illégal » notamment pour détenir sans jugement hors de tout cadre légal, y compris à l’étranger, des prisonniers forcément « politiques » puisque privés du droit de connaître le motif de leur détention. Le(s) tribut(s) les plus lourds à ces dérives se nomment Irak et Afghanistan pour faire simple…Des pays où le bilan exceptionnellement lourd de la tuerie parisienne du début du mois passerait même pour une journée paisible tant le carnage aveugle y est monnaie courante…

La marche vers le totalitarisme est rarement un billet aller et retour. Le Patriot Act entré en vigueur le 26/10/2001, a été prolongé en juillet 2005. Le 17 août 2006, une juge fédérale américaine a pourtant déclaré inconstitutionnelles les écoutes téléphoniques qu’il autorise. Sans effet tangible à ce jour. Le peuple américain n’en avait d’ailleurs pas connaissance jusqu’aux révélations récentes d’Edward Snowden, qui comme chacun sait, n’a trouvé d’autre refuge que Moscou du fait du cynisme désabusé des dirigeants des principales démocraties occidentales, craignant sans doute en l’accueillant, de déplaire et de susciter le courroux de l’allié et ami américain…

La loi en question a de nouveau été prolongée le 26/5/2011 jusqu’en juin de cette année. Une occasion inespérée pour la classe politique hexagonale de suivre - de près pour une fois - les débats américains qui décideront de sa probable nouvelle prorogation jusqu’à perpétuité.

Au théorème de la peur, s’est ajouté l’autocensure des médias dominants qui se sont laissés gagner, la plupart du temps sans y prendre garde mais parfois par calcul cynique, par l’ambiance martiale « law and order ».

Pour s’en convaincre il suffit de porter le regard sur l’indifférence dont ils ont fait preuve envers l’inquiétante militarisation de la force publique US au cours de ces dernières années et sur leur couverture diaphane des abus de toutes sortes auxquels elle a recouru dans le cadre de sa mission de maintien de l’ordre. Un seul exemple : leur quasi silence sur les moyens plus que discutables dont les forces de l’ordre ont fait usage pour espionner, noyauter et finalement réprimer avec une brutalité singulière le mouvement de protestation « Occupy Wall Street » et ses variantes locales dans les grandes métropoles du pays.

A l’instar du Patriot Act qui confère à l’exécutif US des pouvoirs exorbitants pour répondre à la menace terroriste, la loi CISPA (Cyber Intelligence Sharing and protection Act - HR 624) qui doit faciliter l’accès des agences gouvernementales chargées de la sacro-sainte sécurité nationale, aux données personnelles détenues par les fournisseurs d’accès Internet, est elle aussi furtivement liberticide.

Ses dangers ont été dénoncés notamment par l’Electronic Frontier Foundation et l’ONG Reporters sans frontières (« …RSF exprime sa profonde inquiétude au sujet d’une loi qui montre que la liberté d’expression et la protection de la vie privée en ligne sont de plus en plus menacées dans des pays réputés démocratiques, par une série de projets ou de propositions de loi qui les sacrifient sur l’autel de la protection de la sécurité nationale ou de la protection du droit d’auteur… ») . Le texte emploie un langage volontairement vague de manière à donner une large marge d’appréciation au gouvernement US pour justifier les violations de la vie privée auxquelles il se livre, en particulier envers celle des journalistes.

La première version du texte votée sans broncher par les Représentants, a été rejetée de justesse par le sénat le18/4/2013. Mais en matière de défense de la liberté d’expression, la fécondation in-vitro dans des éprouvettes gouvernementales engendre souvent des monstres : la nouvelle mouture, qui devait être profondément remaniée pour apaiser les craintes de la nation, est finalement strictement identique à la précédente : à tel point qu’Obama, sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde dont on connaît maintenant la légendaire contradiction entre les mots et les actes, a promis d’y mettre son veto. L’avenir nous dira si, comme dans de nombreux autres secteurs des libertés fondamentales, le président US est prêt à se renier une fois encore…

Une inquiétante auto-censure partisane

CNN, glorieuse ancêtre des chaînes d’information en continu, a décidé de ne pas diffuser d’images de la première de couverture du Charlie Hebdo historique du 14 janvier. Une certaine Carol Costello s’en était expliquée la veille : « CNN ne montrera pas la nouvelle couverture qui reproduit le prophète Mahomet, parce que c’est notre ligne de conduite de ne pas montrer des images offensantes du prophète… ». Un second motif de surprise sachant que la semaine précédente, le motif invoqué par le président de CNN Jeff Zucker pour censurer les caricatures qui auraient motivé les attaques terroristes, était la sécurité : « d’un point de vue journalistique, chaque partie de nous-même nous rappelle que nous voulons, et nous devons utiliser ces images » avant de faire piteusement machine arrière : « protéger notre personnel partout dans le monde est néanmoins plus important… ». ben voyons…

Des précautions que la chaîne a étrangement oublié lorsqu’il s’est agi pour le dénommé Randi Kaye de présenter un reportage pour la rubrique « Anderson Cooper 360 » de la chaîne, portant sur la page du magazine « Inspire » de mars 2013 d’al-Qaida qui identifiait les cibles à abattre parmi lesquelles, Stéphane Charbonnier...

Sur Fox News en revanche, qui a décrit la situation parisienne avec l’acuité raillée par le Petit Journal de Canal Plus, Greta Van Susteren qui discutait de Charb’ et de la liste d’al-Qaida avec sa correspondante chargée de la rubrique Renseignement Catherine Herridge, a illustré son propos d’une photo de Charbonnier mais pas de l’affiche d’Inspire.

Le même jour, Joe Kahn, le rédacteur de l’édition internationale du New York Times a résumé les hésitations de la presse mainstream US en ces termes : « Nous sommes très attentifs à ne publier la propagande d’aucune source, al-Qaida incluse. Je n’exclurais pas de me référer à une telle liste de cibles, particulièrement dans la période que nous traversons, si la menace produisait des informations en retour ou une puissante réaction. Je serais néanmoins très réservé si la valeur ajoutée de ces informations était réduite ou répétitive ou si le conséquence principale était de fournir un forum à un groupe terroriste… »

Le mois dernier, le Washington Post a publié un article sur la dernière livraison de « Inspire ». Bien que le magazine ait appelé au jihad contre les Etats Unis, le Post n’a pas révélé les noms des cibles du groupe. Le rédacteur en chef de l’édition nationale Cameron Barr s’en est expliqué ainsi : «Je ne vois aucune raison d’éviter d’écrire au sujet de la liste des cibles d’al-Qaida dès lors qu’il existe un besoin d’information le justifiant… ». Plus faux-cul tu meurs…

Concordance des temps

Mardi 13 janvier alors que la France fébrile, attendait la sortie du numéro collector de Charlie Hebdo, s’ouvrait au tribunal d’Alexandria en Virginie, un étrange procès prévu pour durer 3 semaines. Inexplicablement, le public était absent et seul une poignée d’activistes parmi lesquels on reconnaissait l’ex-officier de la CIA Ray McGovern, la célèbre bloggeuse Marcy Weeler et Norman Solomon à l’origine de la pétition disponible sur DropTheCharges.org (contre l’ancien membre de la CIA Jeffrey Sterling) était présente à l’ouverture des débats.

Le procès est supposé être celui de la CIA qui a livré à l’Iran des secrets nucléaires dans lesquels les gros malins de l’agence avaient glissé un bug supposé faire exploser le tout à la tronche des spécialistes iraniens, retardant ainsi de plusieurs années l’acquisition de l’arme atomique par les ayatollahs. Sauf que l’affaire était tellement mal ficelée que les scientifiques iraniens ont vite repéré le piège et ont récupéré tout ce qu’il y avait de bon autour, gagnant finalement un temps précieux et filant aujourd’hui les miquettes à la moitié de l’humanité, l’autre moitié étant maintenue dans une solide ignorance propice à l’ordre social totalitaire, de faits aussi triviaux…

Comme souvent dans un état ou la transparence sur les aventures fautives de l’Exécutif se réduit comme une peau de chagrin, c’est James Risen, pigiste de luxe au New York Times qui a conté l’histoire dans son livre « State of War » qui s’est retrouvé dans l’œil du cyclone judiciaire. Eric Holder déjà nommé veut le contraindre à trahir sa source, en avouant que c’est Jeffrey Sterling l’ancien cadre de la CIA en charge du chantier merdique, désigné au sein de l’agence fédérale comme « l’opération merlin ».

Si Risen refuse d’obtempérer, il risque la prison ferme. Merci le Patriot Act. Pour l’instant il tient bon et a fait savoir qu’il ne changerait pas d’avis quoi qu’il puisse lui en coûter puisque son code de déontologie sur la protection des sources le contraint moralement à garder le silence. Respect.

A la question du juge sur l’identité de l’inventeur de cette folie, un témoin-clé Bob S. a refusé de répondre. Il a néanmoins clairement laissé entendre que l’idée farfelue était née au sein de l’agence. En revanche lorsque Jeffrey Sterling a fait fuiter l’information en direction du Congrès, ce dernier l’a conservée loin des oreilles du public. Mais lorsque James Risen l’a révélé dans son ouvrage, le gouvernement américain, si prompt à voler au secours de la liberté de la presse à Paris la semaine dernière, a traîné tout le monde, y compris Risen, devant les tribunaux. Une affaire capitale donc, pour la liberté d’expression et la vitalité de la démocratie américaine. Et le public américain, concerné au premier chef, s’en contrefout.

Alors oui, le pronostic vital de la liberté d’expression est salement engagé à la suite de la tentative terroriste de destruction de Charlie hebdo…

A suivre (prochain article : Et il est où l’Habeas Corpus ?)

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