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Dans la lutte contre Boko Haram, le Tchad est jugé trop ambigu (MdP)

par Fanny Pigeaud 17 Février 2015, 00:06 Tchad Nigeria Boko Haram Centrafrique

Le président tchadien Idriss Deby Itno est-il le sauveur de la région ? Rien n'est moins sûr pour les responsables des pays voisins, qui le suspectent d’être au contraire l'un des soutiens, au moins indirect, de Boko Haram. Enjeu: le contrôle de plusieurs régions et l'exploitation de nouveaux gisements pétroliers proches du lac Tchad.

Cameroun, correspondance.- Depuis quelques semaines, le Tchad est en première ligne de la lutte contre Boko Haram. Le 3 février, une offensive terrestre a été lancée, avec la prise de Gamboru, une ville de l'État du Borno, à la frontière avec le Cameroun (une contre-attaque de Boko Haram a eu lieu par la suite). Le 17 janvier, déjà, l'armée tchadienne était entrée au Cameroun pour combattre le groupe islamiste nigérian. Quelques jours plus tard, il avait obtenu que l’état-major de la force régionale (la Multinational Joint Task Force, MNJTF) mise en place pour contrer Boko Haram, soit transféré du Nigeria à Ndjamena, sa capitale. Samedi dernier, le Tchad, le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Bénin se sont mis d'accord pour mobiliser 8 700 hommes – soit 1 200 de plus qu'initialement annoncé.

Le président tchadien Idriss Deby Itno (il s'agit d'un dictateur installé au pouvoir par la France en 1990 et maintenu au pouvoir suite à l'aide de l'armée française en 2008, note de SLT) est-il pour autant le sauveur de la région ? Rien n'est moins sûr pour ses voisins, qui le suspectent d’être au contraire l'un des soutiens, au moins indirect, de Boko Haram.

Rien d’officiel ne filtre, mais quelques déclarations publiques ont montré qu’il y avait un problème entre le Nigeria et le Tchad. Le 20 janvier, l’ambassadeur du Nigeria au Niger a ainsi dit : « Je note avec consternation le retrait (de la MNJTF) des contingents militaires du Tchad et du Niger sans consultation préalable. » Il a ajouté : « Ce retrait a été suivi par une énorme attaque de Boko Haram contre la base opérationnelle de la force régionale », installée à Baga, au nord-est du Nigeria. Le candidat de l’opposition à la présidentielle prévue au Nigeria ce mois-ci, le général Muhammadu Buhari, a été encore plus direct lors d’un meeting électoral, suggérant que les Tchadiens étaient les véritables auteurs de la prise de Baga : « Nous combattrons les troupes tchadiennes qui ont envahi notre territoire. Nous allons les chasser », a-t-il lancé.

C'est en octobre dernier que le rôle de Deby a commencé à susciter de sérieux doutes. Ndjamena affirmait alors avoir été sollicité par le Nigeria et Boko Haram pour organiser des négociations en vue d’un cessez-le-feu et la libération des 276 lycéennes enlevées à Chibok. Le président du Nigeria, Goodluck Jonathan, s’est rendu en personne à deux reprises dans la capitale tchadienne. Le cessez-le-feu et la libération annoncés n'ont cependant connu aucune concrétisation. Boko Haram a au contraire intensifié ses opérations armées, et Abubakar Shekau, son chef autoproclamé depuis 2009, a déclaré n'avoir jamais négocié d'accord. Qui étaient alors ceux que Deby a présentés à la partie nigériane comme des membres de Boko Haram ?

À Abuja, des officiels estiment que le président tchadien a piégé les autorités nigérianes. « Avant les négociations, l'armée nigériane était en train de prendre le dessus sur le groupe armé. Des responsables nigérians pensent que ce faux cessez-le-feu était destiné à casser la dynamique victorieuse de l'armée. Dès l'annonce du cessez-le-feu, l'armée a d’ailleurs baissé les bras », explique une source proche des autorités nigérianes. L’affaire est allée tellement loin que le Tchad, par la voix de son ambassadeur au Nigeria, a été obligé, en décembre, d'apporter un démenti public aux accusations de soutien à Boko Haram.

Plusieurs éléments tendent à donner du crédit à ce qui se dit à Abuja. Il y a d’abord la transformation évidente de Boko Haram : sa version actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle fondée en 2002 par Mohamed Yusuf, tué par les forces de sécurité nigérianes en 2009. Le groupe « Boko Haram a évolué et il est difficile de dire ce qu’il est en train de devenir, mais ce qui est certain, c’est qu’il est différent de ce que son fondateur voulait qu’il soit », relève le chercheur nigérian Ini Dele-Adedeji. Aujourd’hui, la religion, même s’il s’en sert pour recruter, ne semble plus être son moteur principal.

Au Cameroun, les autorités parlent en off d’un « Boko Haram camerounais », différent de celui opérant au Nigeria, et qui suit une logique de déstabilisation, avec de nombreuses complicités locales. L’archevêque camerounais Samuel Kléda a ainsi déclaré fin 2014 : « Ceux qui entrent au nord du Cameroun tuent aussi bien les musulmans que les chrétiens, ce qui veut dire que ce sont des gens qui cherchent à prendre le pouvoir, c’est d’abord une affaire politique. »

Autre donnée à prendre en compte : la nouvelle stature de Deby, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1990. Grâce à l’argent du pétrole tchadien exploité depuis 2003 et au soutien de la France, il est en train de devenir l’homme fort d’Afrique centrale. Il joue déjà un rôle important en République centrafricaine (RCA), où il a aidé François Bozizé à prendre par la force la présidence en 2003 (avec l'aide de l'armée française, note de SLT). Dix ans plus tard, il a soutenu les rebelles de la Seleka qui ont renversé Bozizé. À l’époque, il avait déjà été accusé de jouer un double jeu : la Seleka, dont beaucoup de combattants étaient tchadiens, a pu s’emparer de Bangui grâce à la passivité des troupes tchadiennes membres de la Mipax (et des forces françaises, note de SLT), la force régionale censée garantir la paix dans le pays.

Déby semble « avoir décidé de jouer aux pompiers pyromanes chez ses voisins. Tantôt pour se débarrasser d'un pouvoir hostile, tantôt pour faire main basse sur ses richesses », pense-t-on au Mouvement du 3 février (M3F), un groupe d’opposition tchadien. En RCA, l’un de ses objectifs était vraisemblablement de mettre la main sur les matières premières du nord de la RCA, dont le gisement pétrolier de Boromata. Le chercheur Roland Marchal a ainsi évoqué une possible « volonté de sécuriser l’accès aux champs pétroliers transfrontaliers et d’écarter les compagnies chinoises qui auraient pu opérer dans le nord de la Centrafrique si la situation avait été stable » ( (et qu'en est-il du rôle de la France ?, note de SLT). Aujourd'hui, la Seleka tient toujours le nord de la RCA.

Le scénario pourrait être le même au Nigeria : des observateurs sont persuadés que le soutien présumé du Tchad à Boko Haram est lié aux importantes réserves pétrolières du nord-est nigérian. En 2012, la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC) a en effet déclaré avoir découvert du pétrole dans le bassin du lac Tchad, que se partagent le Niger, le Tchad et le Nigeria. L'exploitation devait commencer début 2014. Mais à cause de Boko Haram, il ne s’est rien passé.

Pour l’ancien président du Sénat nigérian, Iyorchia Ayu, ce n’est pas un hasard : « On pense que le Tchad est en train, avec des forages 3D, d’exploiter le pétrole qui est sur son territoire, mais aussi celui du Nigeria. (…) L'insurrection de Boko Haram retarde l'exploration et l’exploitation du côté nigérian du lac Tchad, au profit du Tchad et de quelques autres parties prenantes. » Selon des témoignages, des hommes d'affaires et des politiciens en vue, du Nigeria comme du Tchad, en association avec des entreprises françaises, ont investi massivement dans l'industrie du pétrole tchadien, et, par conséquent, bénéficient de la déstabilisation de la partie nord-est du Nigeria par Boko Haram. « Il est largement admis que ce sont eux qui sont les principaux financiers et fournisseurs de bras à Boko Haram », a déclaré Iyorchia Ayu en novembre...

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