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Pour “Le Monde”, l’avocat d’un djihadiste n’est plus vraiment un avocat (Mondafrique)

par Jacques Marie Bourget 13 Février 2015, 17:48 France Medias Le Monde Terrorisme Djamel Beghal

Dans une enquête consacrée au "mentor des tueurs de Charlie" publiée le 30 janvier dernier, le quotidien "Le Monde" retrace les liens entre le franco-algérien Djamel Beghal qualifié de "maître à penser du terrorisme", Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly. L'avocat de Djamel Beghal a immédiatement fait parvenir une lettre au Monde pour demander un droit de réponse. Jamais obtenu.

Dans sa livraison du 30 janvier dernier, notre admirable confrère "Le Monde" a publié deux pages se voulant tonitruantes : « Enquête sur le mentor des tueurs de « Charlie » et de l’Hyper Cacher ». C’est-à-dire que le quotidien, en révélant qui était le « maître » (en fait le « cerveau ») des tueurs des derniers attentats de Paris, avait à lui seul résolu l’énigme de crimes. Derrière eux il fallait voir la main de Djamel Beghal, un religieux franco-algérien, arrêté en 2001 par la CIA à Abu Dhabi, puis torturé avant d’être livré à la France.

La confondante enquête tricotée par "Le Monde" ayant quand même quelques trous, Bérenger Tourné, l’avocat de Beghal a écrit à nos confrères pour tenter d’opérer quelques reprises… Et ? Et rien du tout. "Le Monde" a jeté ses observations, pourtant factuelles, à la poubelle.

Vous allez dire qu’en prenant la « défense » d’un islamiste Mondafrique exagère et se montre assez peu « Charlie ». Notre propos n’est pas de prendre le parti de Djamel Beghal mais de défendre les principes d’une justice républicaine. Celle qui, surtout face à un dossier qui a bouleversé le pays, ne doit pas déroger de sa doctrine, celle des faits, du droit et de la vérité. Puisque "Le Monde" n’estime pas nécessaire d’entamer ce débat, Mondafrique le fait à son compte, et publie la lettre non reprise par le quotidien de référence.

Monsieur,

Dans une série d’articles publiés dans "le Monde" daté du 30 janvier 2015, sous le titre en Une « Enquête sur le mentor des tueurs de « Charlie » et de l’Hyper Cacher », vous consacrez près de deux pleines pages à Monsieur Djamel Beghal, dont je suis le conseil.

Je ne reviendrai pas ici sur les citations qui me sont prêtées dans l’article en page 10, notamment celle tenant au prétendu « renforcement » des convictions religieuses de Kouachi et Coulibaly, propos que j’ai formellement contesté avoir tenus lorsque j’ai pu échanger la semaine passée avec les auteurs.

Quoi qu’il en soit, si cet article a retenu mon attention, c’est en particulier quant au parcours judiciaire de mon client duquel il résulterait qu’il serait le « mentor en terrorisme » des frères Kouachi et du sieur Coulibaly, que vous proclamez, à l’unisson avec l’ensemble de la presse unanime, depuis près d’un mois désormais.

Or ce parcours tel qu’il est relaté me paraît tout à fait incomplet, sinon à dessein du moins en connaissance de cause de ce qui suit.

Tout d’abord, s’agissant de la première condamnation de mon client par la Cour d’appel de Paris en 2005, alors même qu’il est indiqué que le témoignage de M. Beghal fut recueilli « dans des conditions non conformes au respect des droits de la défense », vous omettez de préciser à vos lecteurs le sens et la signification de ces motifs de l’arrêt de la Cour, à savoir les faits de torture qu’il a subi, pendant près de trois mois. Cela n’avait pas empêché le Juge Bruguière, en charge de l’instruction à l’époque, de verser ces aveux extorqués au dossier de la procédure, au mépris des droits de l’homme les plus élémentaires.

Cette première omission est d’autant plus dommageable, me semble-t-il, que votre journal sait parfaitement la teneur des tortures subies par mon client, pour avoir notamment publié en 2005 un article de Michel Hunault, alors député et rapporteur de la Commission juridique des droits de l’homme du Conseil de l’Europe, intitulé « Procès Beghal : Un recul inquiétant de la juridiction française », dans lequel il déplorait sans ambages que « les aveux extorqués dans la souffrance et les atteintes les plus élémentaires à la dignité de l’individu ne semblent pas ébranler le moins du monde la juridiction française chargée de le condamner ».

Se trouve ensuite évoqué le « rôle précis » qu’aurait tenu « Djamel Beghal dans ce projet d’attentat » qui serait selon les auteurs de l’article, « toujours discuté ».

M. Alain Chouet (ancien responsable de la DGSE) fait pourtant valoir que M. Beghal « n’avait ni la logistique ni les hommes pour le faire », ajoutant que ce dernier n’était qu’un « leurre » et que le projet d’attentat procédait en réalité d’une « opération de désinformation » aux fins de « détourner les regards de ce qui se préparait aux États-Unis le 11 septembre », voire encore « pour se débarrasser de Beghal ».

Vous auriez alors pu, et même dû, en conclure qu’il avait été condamné alors qu’aucun projet d’attentat contre les intérêts américains n’avait été fomenté par quiconque, en reprenant clairement les termes de l’arrêt d’appel qui dispose que, sauf les aveux sans valeur de mon client parce qu’extorqués sous la torture, « la preuve effective d’un projet d’attentat à Paris contre les intérêts américains, ambassade ou centre culturel, n’est pas rapportée en procédure ».

Il eut été à cet égard encore, de l’intérêt de votre lectorat d’être davantage informé sur les ressorts réels de cette affaire, lorsque l’on sait que votre journal s’est amplement fait l’écho des câbles diplomatiques révélés par Wikileaks, dont le câble du 9 mai 2005 envoyé par l’ambassade des États-Unis à sa hiérarchie à Washington relatant un entretien de l’ambassadeur avec l’un des magistrats instructeurs du dossier Beghal qui se vantait alors de ce « que les preuves contre Djamel Beghal n’auraient pas suffi, normalement, à le faire condamner, mais ils y sont parvenus grâce à la réputation de la section antiterroriste ».

Je vous renvoie à l’article de Piotr Smolar publié dans vos colonnes le 1er décembre 2010, intitulé « Contre-terrorisme : l’étroite coopération franco-américaine », en déplorant que personne au ministère de la Justice ne soit à l’époque indigné de cette confession d’un magistrat français soumis à un strict devoir de réserve, à l’adresse d’une représentation étrangère qui était par surcroit, à l’époque, partie civile constituée au dossier...

S’agissant ensuite du dossier récemment entériné par la même Cour d’appel de Paris le 2 décembre dernier, qui n’est pas même évoqué par l’article, je soulignerai simplement, puisque vous avez omis de le faire, que mon client (comme par ailleurs les autres mis en cause, dont Kouachi et Coulibaly) a été relaxé de l’ensemble de son volet terroriste.

Cela n’a pas empêché sa condamnation pour avoir participé à un projet d’évasion, faits qui n’avaient donc pas même donné lieu à un commencement de passage à l’acte, à la peine de 10 ans d’emprisonnement avec deux tiers de sureté, en raison de son seul pédigrée religieux (je renvoie là aux motifs du jugement de première instance dans cette affaire).

Il appert ainsi assez singulier que celui que vous érigez en « mentor en terrorisme » des auteurs du plus sanglant attentat jamais commis depuis 1995 en France, reste ne jamais avoir été condamné pour avoir perpétré ni même projeté quelque attentat ou acte terroriste que ce soit.

Pour autant, mon client est devenu depuis ces dernières semaines une sorte de « totem » cristallisant sur sa personne tout le ressentiment que peuvent générer les attentats de Paris des 7 et 9 janvier derniers, alors qu’aucune procédure n’est ouverte à son encontre à ce jour et que rien ne permet de faire le moindre lien avec lui, sauf à verser dans le fantasme et non plus dans l’information sincère et vérifiée.

Et précisément, lorsqu’il est d’emblée relevé dans l’article dont s’agit, qu’un « téléphone lui a été saisi avant d’être transmis pour analyse à la DGSI. Sans puce. Il ne devrait pas livrer d’information », en laissant augurer toute l’information que vous ne pouvez précisément pas livrer à ce stade, et alors que rien ne permet même de lui attribuer ce téléphone, vous ne faites qu’alimenter fantasme et ressentiment à son égard.

En revanche, il ne tient pas du fantasme que mon client a été condamné à 10 ans alors que le projet d’attentat qu’on lui reprochait n’était pas avéré, et qu’il a ensuite été relaxé d’un second projet d’attentat terroriste qui n’a pas même pu être explicité par l’accusation. De sorte que, qualifier mon client comme vous le faites, de « mentor en terrorisme », m’apparaît pour le moins diffamatoire et en tout cas bien loin du sérieux journalistique dont se prévaut votre journal.

Dans l’article précité de M. Hunault, celui-là concluait avec justesse et courage que si la « sécurité est un formidable défi », il « ne sera certainement pas atteint si l’essence même de l’organisation des États démocratiques, de leur Justice, de la façon dont on traite l’individu, même suspecté d’avoir prêté son concours à un projet d’attentat, est ainsi mise en cause ».

Je vous laisse de la même façon vous interroger sur la condamnation médiatique définitive que votre journal a cru devoir prononcer à l’encontre de mon client dans son édition du 30 janvier dernier.

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