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Une Leila Trabelsi peut en cacher une autre (Mondafrique)

par Nicolas Beau 24 Février 2015, 11:00 Leila Trabelsi Tunisie Ben Ali

Une Leila Trabelsi peut en cacher une autre (Mondafrique)
Une Leila Trabelsi peut en cacher une autre

Par Nicolas Beau
Mondafrique

Qui est Leila Trabelsi, l’épouse de l’ancien Président tunisien ? Quatre ans après la fuite de Ben Ali, il reste difficile de démèler le vrai du faux. Pour ne rien arranger, il a existé en Tunisie dans les années 1980 deux Leila Trabelsi. Révélations.

Leila Trabelsi-Ben Ali était-elle une fille facile, voire l’ancienne prostituée, que décrivaient volontiers une partie de l’opposition à Ben Ali et de nombreux bourgeois tunisois ? La courtisane issue d’un milieu modeste et prête, pour réussir, à quelques arrangements avec la morale ? Ou encore la jeune femme indépendante et ambitieuse dont les rencontres ont favorisé une fulgurante ascension sociale ? Il est très difficile de retracer le parcours de l’ex-Première dame en Tunisie. La rumeur souvent le dispute aux faits. D'autant qu'il existait deux Leila Trabelsi, dont les destins se croisèrent.

Un CV bien rempli

Les deux Leilas gravitent dans les années 80 un peu dans les mêmes milieux, des salons de coiffure aux antichambres du ministère de l’Intérieur. Leurs parcours sont souvent parallèles, leurs destins croisés. D’où les amalgames et confusions qui vont polluer la biographie longtemps tenue secrète de la « vraie » Leila, celle qui épousa Ben Ali. En effet, l’autre Leila, l’homonyme, a une personnalité beaucoup plus tumultueuse et un parcours moins recommandable que l’épouse de Ben Ali.

L’une aura été une ambitieuse qui travaille, ose divorcer, fraie avec les puissants avant de devenir le mauvais génie, cupide et malfaisant, du règne de son mari, le président Ben Ali. L’autre aura été une vraie prostituée de haut vol. Cette révélation contenue dans « La régente de Carthage » devait être confirmée en 2011 par Rafik Chelly, qui avant de devenir l'actuel secrétaire d'État tunisien à la sécurité fut l’auteur d’un excellent livre, « Le syndrome de Carthage », qui revient sur les conditions dans lesquelles Ben Ali a pris le pouvoir le 7 novembre 1987 et qui s’attarde également sur la deuxième Leila.

Des salons de coiffure au ministère de l'Intérieur

De son vrai nom Raouda Majeli, la deuxième Leila Trabelsi a débuté sa brillante carrière matrimoniale en épousant un Émir séoudien, ce qui lui a valu le surnom de « Princesse Leila ». Elle a vécu conjugalement quelques années avec ce prince et a beaucoup voyagé, particulièrement en Suisse et en France.

Après le Royaume Wahabite, la Jamahiria de Khadafi. En deuxième noce, cette intrigante épouse un neveu du chef de l’État libyen, Ahmed Kaddaf Eddam, dont elle aura deux enfants. Numéro deux des services secrets de Tripoli, Kaddafiden l’initie aux délices du monde du renseignement. Le second mari s’installe ensuite en Égypte, s’occupant de grands projets libyens dans ce pays, tout en conservant fortement les liens avec ses services de renseignements. Insensiblement, « Princesse Leila » va devenir une redoutable Mata Hari.

Au début des années 80, exit la Libye ! « Princesse Leila » débarque à Tunis et épouse un cadre bancaire dont l’histoire ne retiendra pas le nom. En fait, sa vraie vie est ailleurs. Habile et séduisante, la deuxième Leila tenait un salon très chic de coiffure et de soins divers du nom de « Donna », sur la route de Soukra. Toutes les dames de la société de Tunis fréquentaient l’endroit.

Et c’est là que la deuxième Leila, dont les talents sont évidents, commence à travailler pour le ministère de l’Intérieur. Elle va jouer, pour le compte des grands flics tunisiens, le rôle d’une redoutable Mata Hari, notamment dans les milieux libyens. Ce que confirme le livre de Rafik Chelly.

La tunisienne, une femme facile?

Les Libyens ont toujours eu la fâcheuse tendance à considérer les femmes « libérées » par Bourguiba comme des femmes faciles. La Tunisie, dans l’imaginaire de certains d’entre eux, serait un lieu de perdition, à la façon de ce qu’est le Liban ou Dubaï pour les gens du Golfe. L’attrait qu’exerce le pays du jasmin et des tentations n’a pas échappé aux flics de Tunis qui ont souvent poussé dans les bras des amis de Khadafi quelques belles espionnes. Ainsi, la deuxième Leila, née en Libye, est une d’entre elles.

Très vite, l’ancien Président fait sa connaissance. Dans son livre, Rafik Chelly écrit que lors de son retour de Pologne en 1984 lorsqu’il est nommé directeur de la Sûreté Nationale, Ben Ali s’intéresse de près à la Brigade mondaine. « Cette brigade, explique-t-il, a évolué pour devenir un service de renseignement qui emploie les prostituées ! ».

À l’époque, comme le raconte Rafik Chelly, Ben Ali veille au grain personnellement : « Les rafles de prostituées se faisaient la nuit. Une fois que la voiture cellulaire déposait les raflées, Ben Ali était là et suivait l’opération de vérification des identités effectuée par les agents au cas par cas. (…) Ben Ali qui était sans foi ni loi surveillait de loin le tri effectué pour s’emparer de celle qui lui plaisait le plus. Ensuite il repartait après avoir donné des instructions pour qu’ils l’amènent à lui en vue de faire plus ample connaissance avec la favorite ». Ambiance !

Autant dire que la vraie Leila, la future régente de Carthage, avait quelques raisons de s’inquiéter. Simple maîtresse du grand homme à l’époque, elle ne supporte pas cette lointaine rivale. Comment vivre avec ce double déformé, hideux qui porte son propre nom ? Comment accepter ce miroir grossier de sa propre situation de femme illégitime ?

Mise sous surveillance

Inquiet d’un possible double jeu et des possibles incartades de Leila bis, Ben Ali demande à un de ses fidèles lieutenants, Mohamed Ali Mahjoubi, surnommé Chedly Hammi (et aujourd’hui décédé) de surveiller l’intrigante. Ce qu’il fit, alors qu’il avait été nommé après le 7 Novembre 1987 directeur de la Sûreté. Et il s’y employa même avec un certain zèle puisque la belle espionne devint sa maîtresse très régulière. Ce que les amis de Chedly, par pudeur, ont toujours tu.

Un jour de 1990, Ben Ali cherche à joindre d’urgence Chedly. Lequel se trouve, à l’heure de la sieste, au salon de coiffure de sa belle. Lorsque l’ancien Président en est informé, il rentre dans une rage folle. Dans son entourage, nombreux sont ceux qui plombent la réputation de son secrétaire d’État à la Sûreté. La vraie Leila naturellement, mais aussi le machiavélique Ali Ganzaoui, un fidèle de Ben Ali à l’Intérieur qui veut la place. Résultat, Chedly et da douce sont arrêtés, jetés en prison et condamnés pour « intelligence avec Israel », puis pour espionnage au profit de la Libye.

On voit Ganzaoui faire le siège des services français pour obtenir, mais en vain, les preuves de la collaboration des deux malheureux avec les services israéliens. Dans les fameux carnets du général Rondot, conseiller en France des ministres de la Défense successifs, on trouve trace de ces requêtes. La seule chose exacte est que, dans sa vie tumultueuse, la deuxième Leila a été approchée par le Mossad.

Dans un deuxième temps, on les accusera tous deux d’intelligence avec Khadafi, comme le raconte Rafik Chelly : « C’est ainsi, qu’avec l’aval de Ben Ali et d’autres personnes proches du régime, Ghanzoui a tout fait pour créer de toutes pièces cette affaire, accusant le couple Hammi-Majeri d’atteinte à la sécurité de l’État, avec allégeance à une puissance étrangère, en l’occurrence la Libye ». La réalité est évidemment tout autre : « Étant à la tête de la direction de la sécurité extérieure, poursuit le même, je travaillais en étroite collaboration avec le Secrétaire d’État Chadli Hammi. Je dois souligner que pendant cette période, le niveau de coopération avec les services des pays amis a été très important et très bénéfique pour notre pays, surtout dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et des menaces qui pouvaient peser sur notre sécurité, en particulier de la part de la Libye. »

Dans les sables du désert

Deus ans après son incarcération, en 1992, Chedly Hammi sort de prison. Ben Ali le fait venir au palais de Carthage. « Je suis désolé, lui dit-il, on m’avait induit en erreur ». Un poste lui est proposé par la Présidence, que Chedly, amer, forcément amer, refusera dignement. Ce haut fonctionnaire irréprochable se verra juste rétablir ses droits légitimes à la retraite.

La deuxième Leila, elle, s’est exilée quelque part dans les sables du désert. Depuis, elle a épousé un haut cadre du Hezbollah. Ces derniers mois, on la voit s’activer à nouveau à Tunis ; elle aimerait en effet être réhabilitée et elle a choisi un des plus grands ténors du barreau pour défendre ses intérêts.

Autant de carrières brisées, de destins fracassés. Laissons la conclusion de ce triste épisode à Rafik Chelly, qui écrit dans son dernier livre : « Comme toujours, Ben Ali se targuait d’être induit en erreur en rejetant toute responsabilité personnelle. C’est bien dommage que de sacrifier des cadres compétents et des patriotes en usant à leur encontre des conspirations et des manœuvres abjectes, juste pour satisfaire les caprices de « La régente de Carthage », celle qui allait le détruire ».

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