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La mission de sauvetage du capitalisme par le ministre des Finances de la Grèce Yanis Varoufakis (WSWS)

par Chris Marsden 5 Mars 2015, 13:05 Grèce UE Capitalisme Yanis Varoufakis Syriza

Le quotidien britannique Guardian a publié le 18 février dernier un essai du ministre des Finances de la Grèce Yanis Varoufakis intitulé, «Comment je suis devenu un marxiste erratique».

Varoufakis y est présenté comme menant le combat, aux côtés du premier ministre Alexis Tsipras, contre le programme d'austérité imposé à la Grèce par l'Union européenne. On dit que ceci, en retour, est la preuve que Syriza représente un parti de «gauche» modèle à émuler dans toute l'Europe et internationalement.

Le récit franc que fait Varoufakis de ses convictions, motivations et passé politiques dément de telles affirmations.

Le récit qu'il fait est une déclaration hautement révélatrice et très rare, car elle montre qu'il ressent de toute évidence la nécessité de s'expliquer et essaie de le faire avec un certain degré d'honnêteté. Et ce faisant, il met à nu non seulement sa propre vision politique, mais aussi celle de toute une couche sociale.

Dans son essai, qui est adapté d'une conférence qu'il avait faite en 2013, Varoufakis explique qu'il n'est ni un marxiste ni un révolutionnaire, mais au mieux quelqu'un dont on peut dire que la politique est vaguement réformiste. Il n'est pas membre de Syriza, mais a été choisi pour représenter le gouvernement, du fait précisément de ces positions. Ce qu'il cherche à faire c'est de convaincre l'élite dirigeante qu'elle risque de plonger le continent dans une catastrophe économique et politique et de lui conseiller de prendre une voie alternative.

Varoufakis commence par déclarer que la crise de 2008 n'était pas juste une «récession cyclique», mais une crise qui «représente une menace pour la civilisation telle que nous la connaissons».

«La question qui se pose pour les militants est la suivante: Devrions-nous accueillir cette crise du capitalisme européen comme une opportunité pour le remplacer par un meilleur système? Ou bien devrions-nous nous en inquiéter au point mener une campagne visant à stabiliser le capitalisme européen?»

«Pour moi, la réponse est claire», répond-il. «La crise de l'Europe est bien moins susceptible de donner naissance à une meilleure alternative au capitalisme que de déchaîner des forces dangereusement régressives qui pourraient provoquer un bain de sang humanitaire, et anéantir l'espoir de quelconques mesures progressistes pour les générations à venir.»

«Pour cette position», ajoute-t-il, «j'ai été accusé par des voix militantes bien intentionnées d'être “défaitiste” et d'essayer de sauver un système socio-économique européen indéfendable. Cette critique, je dois l'avouer, fait mal. Et elle fait mal parce qu'elle contient plus qu'une part de vérité.»

Varoufakis dit avoir «fait campagne sur un programme fondé sur l'hypothèse que la gauche était, et reste, pleinement vaincue». Il espère à présent «convaincre les militants» qu'eux aussi doivent oeuvrer à défendre «un capitalisme européen répugnant qui a de nombreux maux, mais dont l'implosion doit être évitée à tout prix».

Qui est Varoufakis?

Varoufakis explique qu'il avait rédigé une thèse de doctorat en 1982 qui «se concentrait délibérément» à rendre «la pensée de Marx dénuée de pertinence», à la suite de quoi il avait obtenu un poste de maître de conférence sur la base «d'un contrat implicite... que j'enseignerais le type de théorie économique qui ne laisserait aucune place à Marx».

En 2000, il fit ses premiers pas dans l'arène politique en Grèce en tant que conseiller du «futur premier ministre Georges Papandreou, espérant contribuer à endiguer le retour au pouvoir d'une droite renaissante».

Au lieu de cela, il lui faut bien reconnaître que, «Comme le monde entier le sait à présent, le parti de Papandreou s'est non seulement montré incapable d'endiguer la xénophobie, mais a finalement présidé aux politiques macroéconomiques néolibérales les plus virulentes qui ont été le fer de lance des fameux sauvetages de l'eurozone et ont par là même, sans le vouloir, provoqué le retour des nazis dans les rues d'Athènes.»

Il a fallu six ans à Varoufakis pour arriver à cette conclusion. Malgré cela, après avoir finalement rompu avec Papandreou en 2006, «Mes interventions publiques dans le débat sur la Grèce et l'Europe ne comportent aucun relent de marxisme.»

Néanmoins, affirme-t-il, «C'est à Karl Marx que je dois l'élaboration de ma perspective du monde dans lequel on vit.»

Varoufakis attribue ceci à l'influence de son «père métallurgiste», ainsi qu'à l'impact de «l'époque étrange dans laquelle il a grandi, où la Grèce sortait du cauchemar de la dictature néofasciste de 1967-74».

À aucun moment Varoufakis n'affiche une quelconque compréhension des forces politiques à l'oeuvre durant ces événements tragiques, ni du rôle joué par le Parti communiste stalinien, alors même que son père avait fait de la prison dans un camp sur une île où étaient envoyés les Grecs ayant lutté avec les partisans dans la guerre civile de 1946-49. Sa mère aussi était une féministe qui militait dans le Syndicat des femmes de Grèce, fondé par des membres du Pasok.

Sa perspective politique était commune à celle du milieu de «gauche» gravitant autour du Pasok. Il avait décidé d'étudier l'économie après avoir rencontré le fondateur du parti, Andreas Papandreou. Si l'on considère le conformisme essentiel de ses opinions, on remarque que parmi ses diverses critiques du marxisme, il y a l'idée que celui-ci a inspiré des mouvements qui «au lieu d'embrasser la liberté, la rationalité comme leur cri de ralliement et concepts organisateurs… ont choisi l'égalité et la justice...» [Italiques ajoutés]

La déclaration de Varoufakis d'être un «marxiste erratique» sera traitée plus longuement dans un autre article. Contentons-nous pour le moment de dire que son récit confus du point de vue théorique dépeint le marxisme en des termes imprégnés d'idéalisme existentialiste, réfracté à travers le prisme du postmodernisme. Ainsi il parle du «don fascinant de Marx pour écrire un scénario spectaculaire de l'histoire humaine, de la damnation humaine en fait, qui était aussi mélangée à la possibilité d'un salut et d'une spiritualité authentique».

Pour Varoufakis, Marx n'a pas découvert de vraies lois gouvernant le mouvement objectif du mode de production capitaliste. Au contraire, «Marx a créé un discours peuplé de travailleurs, de capitalistes, de responsables et de scientifiques qui ont été les personnages de l'Histoire.»

Le thatchérisme ne fait pas que conquérir, il convainc

Varoufakis a fait ses études à l'Université d'Essex à partir de 1978, puis il a commencé sa carrière universitaire au Royaume-Uni. Sous la rubrique, «Les leçons de Thatcher», il décrit ses expériences des années 1980 comme étant fondatrices:

La leçon que Thatcher m'a apprise sur la capacité d'une récession de longue durée à déstabiliser la politique progressiste est une leçon que je garde avec moi dans la crise européenne d'aujourd'hui. C'est en effet le facteur déterminant le plus important de ma position par rapport à la crise. C'est la raison pour laquelle je suis heureux de confesser le péché dont certaines de mes critiques de gauche m'accusent: le péché de choisir non pas de proposer des programmes politiques radicaux qui cherchent à exploiter la crise comme une opportunité pour renverser le capitalisme européen, pour démanteler l'abominable eurozone et pour déstabiliser l'Union européenne des cartels et des banquiers sans scrupules.

Racontant ses expériences en Grande-Bretagne, Varoufakis dit avoir d'abord «pensé que la victoire de Thatcher pourrait être une bonne chose, qu'elle assenerait à la classe ouvrière et à la classe moyenne le choc aigu et violent nécessaire pour revigorer la politique progressiste; pour donner à la gauche l'occasion de créer un nouveau programme radical en vue d'un nouveau type de politique progressiste efficace».

Au lieu de cela, «La vie devenant plus rude, plus brutale et, pour beaucoup, plus courte, il m'est venu à l'esprit que j'étais tragiquement dans l'erreur: les choses pouvaient empirer perpétuellement sans jamais s'améliorer.»

La «gauche», ajoute-t-il, «devenait plus introvertie, moins capable de produire un programme progressiste convaincant et pendant ce temps, la classe ouvrière était en train de se diviser entre ceux qui se marginalisaient socialement et ceux qui étaient happés par l'état d'esprit néolibéral. »

En conséquence, le thatchérisme, affirme-t-il, «a détruit de façon permanente la possibilité même d'une politique progressiste radicale», et pas seulement en Grande-Bretagne.

Il dit, «Qu'avons-nous obtenu de positif en Grande-Bretagne au début des années 1980 en promouvant un programme de changement socialiste, méprisé par la société britannique qui plongeait tête baissée dans le piège néolibéral de Thatcher? Qu'obtiendra-t-on de positif aujourd'hui en réclamant le démantèlement de l'eurozone, de l'Union européenne même, quand le capitalisme européen lui-même fait clairement tout son possible pour déstabiliser l'eurozone, l'Union européenne?

La conclusion que Varoufakis tire de ces expériences est que, du fait des échecs de la «gauche», la seule issue possible à la crise actuelle du capitalisme européen et mondial est une politique réactionnaire fasciste. Si empêcher ceci «signifie que c'est nous, les marxistes nécessairement erratiques, qui devons essayer de sauver le capitalisme européen de lui-même, alors qu'il en soit ainsi».

Les élites d'Europe «se conduisant aujourd'hui comme si elles ne comprennent ni la nature de la crise dont elles sont responsables, ni ses implications pour l'avenir de la civilisation européenne … la gauche doit reconnaître que nous ne sommes tout simplement pas prêts à combler, par un système socialiste en état de marche, le gouffre qui serait créé par un effondrement du capitalisme européen.»

Un récit anhistorique

La vision extrêmement démoralisée de Varoufakis attribue à la fille d'un épicier de Grantham le rôle mondialement historique de fossoyeur du projet socialiste tout entier. C'est une position qui est à la fois anhistorique et qui inverse la réalité politique.

Il ne tient aucun compte de la période de luttes intenses et potentiellement révolutionnaires qui se sont développées à l'échelle mondiale entre les années 1968 et 1975. Cela commença par la grève générale de mai 1968 en France, suivie par le coup d'État militaire de 1973 au Chili, la chute de la dictature fasciste au Portugal en avril 1974, suivie en juillet par la chute de la junte militaire grecque, l'effondrement du gouvernement Nixon et la défaite américaine au Vietnam. Au Royaume-Uni, un mouvement de grève massif conduit par les mineurs fit tomber le gouvernement conservateur de Edward Heath en février de la même année.

Des mouvements de masse impliquant des millions de travailleurs furent trahis et se virent empêchés par les partis staliniens et sociaux-démocrates de poser un défi révolutionnaire au capitalisme. De plus, un facteur significatif de l'incapacité de la classe ouvrière à organiser une riposte politique à ces trahisons fut le rôle joué par les diverses tendances pablistes et de capitalisme d'État pour entraver la nécessaire rupture de la classe ouvrière d'avec ces organisations.

Ce n'est qu'à la suite de ces défaites que la bourgeoisie a été en mesure de commencer une contre-offensive contre la classe ouvrière. Cette contre-offensive était politiquement codifiée dans la théorie étriquée représentée par la politique de l'économie de l'offre associée à Thatcher et Reagan. Même à cette époque, la classe dirigeante continuait à compter sur les bureaucraties travailliste et syndicale pour imposer des défaites à la classe ouvrière, comme ce fut le cas lors de la grève des mineurs de 1984-85.

Lorsque qu'il demande quel a été le résultat positif obtenu par ceux qui promouvait «un programme de changement social», Varoufakis fait allusion à tout un tas de groupes petits-bourgeois qui gravitaient autour du Parti travailliste et des syndicats qui eux-mêmes carénaient rapidement vers la droite. C'était une époque où ses co-penseurs de l'aile eurocommuniste du Parti communiste, d'où Syriza allait émerger plus tard, proclamaient que le thatchérisme était une force radicale conquérant tout sur son passage et la preuve que la classe ouvrière ne représentait plus une force de transformation sociale.

Varoufakis ne fait que répéter cette apologie politique de la trahison de la bureaucratie travailliste et syndicale lorsqu'il accuse la classe ouvrière de s'être soit «marginalisée», soit d'avoir «été happée par l'état d'esprit néolibéral».

Lorsqu'il affirme qu'une crise du capitalisme européen ne peut que profiter «aux nazis d'Aube dorée, assortiment de néofascistes, de xénophobes et de fricoteurs», il répudie en fait toute possibilité de socialisme. Si une crise systémique du capitalisme mondial ne soulève pas la nécessité d'un renversement révolutionnaire, alors rien ne le fera. Sa propre raison d'être revient alors à lancer un appel politique sans espoir à la classe dirigeante, en cherchant à convaincre les ultra-riches qu'ils font une erreur terrible en appliquant une politique qui pourrait conduire à une explosion sociale. C'est un appel qui tombe dans les oreilles d'un sourd.

La logique politique de son approche est que Syriza doit à tout prix sauver le capitalisme. Alors comment va-t-il réagir face aux travailleurs qui ne comprennent tout simplement pas ce message, ou à ces «sectaires» de la gauche qui s'opposent à un tel programme et défendent la révolution? Il va falloir s'opposer à eux et si nécessaire les réprimer.

Varoufakis en tant que type social

Varoufakis conclut sa longue présentation par une «dernière confession». Elle vaut la peine d'être citée, car elle révèle l'impulsion sociale derrière la politique de l'ensemble de la pseudo-gauche.

Il parle de «céder avec plaisir au sentiment d'être devenu acceptable aux cercles de la bonne société … Le sentiment de fatuité produit par le fait d'être honoré par les grands de ce monde a commencé, à l'occasion, à s'insinuer en moi...

«Le pire moment pour moi s'est produit dans un aéroport. Une entreprise croulant sous l'argent m'avait invité à faire un discours d'ouverture sur la crise européenne et avait déboursé la somme ridicule nécessaire à l'achat d'un billet de première classe. J'étais sur le chemin du retour, fatigué, j'avais déjà pris plusieurs avions et je me dirigeais vers ma porte d'embarquement en passant devant la longue file de passagers de la classe économique. Soudain je me suis aperçu avec horreur de la facilité avec laquelle mon esprit s'était laissé infecter par le sentiment d'avoir le droit de contourner la plèbe.»

S'exprimant au nom d'un parti qui est à présent dans une coalition avec le parti droitier nationaliste Grecs indépendants et qui lance son appel aux dirigeants de l'UE et au président Barack Obama, il déclare, «Forger des alliances avec des forces réactionnaires, ce que selon moi nous devrions faire pour stabiliser l'Europe aujourd'hui, nous confronte au risque de succomber à leur influence, de perdre notre radicalisme du fait de la douce sensation d'être “arrivé” dans les allées du pouvoir...» [Italiques ajoutés]

En se démasquant comme il le fait, Varoufakis a tout dit. Mais il ne trace pas seulement sa propre trajectoire, mais aussi celle d'une couche sociale plus large. Syriza est en effet «arrivée» dans les allées du pouvoir; mais les formations politiques similaires ne veulent rien d'autre qu'imiter leur succès.

Il n'y a rien de particulièrement remarquable à la biographie de Varoufakis. On en trouve d'équivalentes dans le parti La Gauche en Allemagne, le Nouveau Parti anticapitaliste en France, l'International Socialist Organization aux É.-U. ou le Socialist Workers Party au Royaume-Uni. De tels partis représentent une tendance sociale qui est enracinée dans la classe moyenne supérieure aisée et exprime leurs intérêts. Cette couche sociale ne désire rien de plus qu'une distribution plus favorable au sein des cinq à dix pour cent supérieurs de la société, en échange des services politiques qu'ils rendent pour le compte de la bourgeoisie.

C'est à eux que Varoufakis donne ce dernier conseil: «Le truc c'est d'éviter le maximalisme révolutionnaire qui, finalement, aide les néolibéraux à contourner toute opposition à leur politique contre-productive et de ne pas perdre de vue les failles inhérentes au capitalisme tout en essayant de le sauver de lui-même, pour des raisons stratégiques

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