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Le massacre de Sharpeville : l’histoire du «dompas» revisité (Renapas)

par Renapas 20 Mars 2015, 18:53 Afrique du sud Massacre de Sharpeville Colonialisme Apartheid Dompas

L’imposition du document d’identité visant à réglementer et à surveiller les déplacements de la population noire a jalonné l’histoire coloniale de l’Afrique du Sud, tout comme son rejet par ceux qui considéraient ce document comme une infamie et une indignité. Alors que le 21 mars est devenu la journée internationale de lutte contre le racisme, il n’est pas inutile de rappeler ce que fut le massacre de Sharpeville les luttes qui l’ont précédé et la réapparition du "dompas" aujourd’hui

Réguler les déplacements de la population noire qui fournissait la force de travail d’une disponibilité quasiment sans limites, a toujours été une grande tentation pour le pouvoir colonial. Un épisode peu connu de ce refus du « pass » ou du « dompas » est celui des femmes de l’Etat libre d’Orange qui en 1913 ont manifesté contre ce document qui était un moyen de contrôler leur activité économique.

Les femmes avaient collecté des pétitions qu’elles voulaient donner au maire de Bloemfontein. Comme il était absent, ce 26 mai 1913, elles les déposèrent à la porte de son bureau. Le lendemain, plus de six cents femmes en colère descendirent dans les rues. Le climat continua à s’alourdir et le 16 juin une femme fut arrêtée pour défaut de « pass », une autre pris sa défense et toutes deux furent embarquées au poste de police qui fut bientôt pris d’assaut par une foule de femmes en colère. Il y eu des blessés des deux côtés et 34 femmes furent condamnées à la prison. La première guerre mondiale mit fin aux multiples révoltes qui avaient suivies celle des femmes de Bloemfontein.

En 1956, la Fédération des Femmes d’Afrique du Sud, qui rassemblait des femmes noires, métisses, indiennes et blanches, décida d’une action nationale pour protester contre le port du pass qui avait été rendu obligatoire pour tous les hommes de plus de 16 ans par la loi de 1952 et que le régime d’apartheid voulait étendre aux femmes. Comme leurs aînées l’avaient fait avant elles, elles collectèrent des pétitions dans tout le pays et décidèrent de les porter au Premier ministre de l’époque, Johannes Strijdom.

Evidemment, le Premier ministre refusa de recevoir la délégation, qui par sa composition « arc-en-ciel » contrevenait aux lois de séparation stricte des races. Elles déposèrent les pétitions à sa porte et retournèrent vers les quelques 20 000 femmes qui les attendaient silencieuses, sous un soleil de plomb. Un chant spécialement écrit pour l’occasion les accueillit : « Toi, Stridjom, tu as touché aux femmes, tu as déplacé un rocher, tu vas mourir ! » Cette journée du 8 août 1956 est devenue la Journée des femmes d’Afrique du Sud.

La lutte contre les pass et toutes les autres formes d’asservissement de la population noire deviendra de plus en plus intense au fur et à mesure du durcissement de la politique d’apartheid. En mars 1960, un appel à manifester contre le pass tourna au drame. Le Pac, un mouvement issu d’une scission au sein de l’Anc, appela la population à aller dans les postes de police et à se faire arrêter volontairement pour non port du pass.

A Sharpeville, un township noir, le 21 mars, les Noirs se massèrent devant le commissariat. Les policiers prirent peur et une fusillade éclata. Le bilan fut très lourd : 69 morts, plusieurs centaines de blessés. Toutes les victimes avaient reçu des balles dans le dos, aucune ne portait d’arme. Sharpeville marqua un tournant dans l’escalade de la répression pour le régime d’apartheid, de la résistance pour ceux qui se battaient contre ce régime.

A la suite de Sharpeville, le régime instaura l’état d’urgence et interdit tous les mouvements d’opposition au régime, de nombreux militants furent arrêtés. L’Anc et le Pac passèrent alors dans la clandestinité et l’Anc décida de passer à la lutte armée. Le 21 mars a été adopté par les Nations unies comme journée internationale de lutte contre le racisme, en Afrique du Sud le 21 mars est devenu un jour férié, la Journée de la Liberté, et très symboliquement c’est à Sharpeville que Nelson Mandela avait signé l’adoption de la nouvelle Constitution en décembre 1996.

En raison de ce passé et de la symbolique très forte attachée à tous documents qui stigmatisent une population, l’idée incongrue de faire porter une carte verte d’identification aux travailleurs saisonniers à la recherche d’un éventuel emploi, a provoqué la stupeur. La carte verte que doivent porter les ouvriers saisonniers qui cherchent un travail à Worcester, dans le vignoble de la province du Cap occidental ou dans les grandes fermes de la province du Gauteng, rappelle les moments les plus sombres de l’histoire sud-africaine et l’argument de la sécurité ne fait que renforcer le malaise.

C’est effectivement au nom de la lutte contre la criminalité et par mesure de sécurité que la police, en concertation avec les autorités des deux provinces, a décidé de contrôler les mouvements des plus pauvres dans les deux provinces les plus riches d’Afrique du Sud. Or cette décision est une violation flagrante de la section 21 de la Constitution qui reconnaît à tous, la liberté de circulation. Comme le note avec ironie une journaliste du Daily Maverick « Les Français sont connus pour leur pâtisserie, les Italiens pour leurs pâtes, les Saoudiens pour leur pétrole, les Britanniques pour leur princesses anorexiques, et nous les Sud-Africains ? pour l’oppression » et de conclure amèrement « le dompas est inscrit dans notre ADN ». http://www.dailymaverick.co.za/

En rendant hommage aux victimes de Sharpeville, ce 21 mars, on aimerait que l’espoir que Nelson Mandela avait exprimé le 10 mai 1994 dans son discours d’investiture devienne enfin réalité. « Nous prenons l’engagement de bâtir une société dans laquelle tous les Sud-Africains, blancs ou noirs, pourront marcher la tête haute sans aucune crainte au fond de leur cœur, assurés de leur droit inaliénable à la dignité humaine - une nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et avec le monde ».

Publié le vendredi 20 mars 2015

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