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Mondial 2022 au Qatar , Vinci accusé de travail forcé par l’ONG Sherpa (Mondafrique)

par Aza Boukhris 25 Mars 2015, 19:00 Qatar France Vinci Sherpa HRW Travail forcé Mondial 2022 Football

Mondial 2022 au Qatar , Vinci accusé de travail forcé par l’ONG Sherpa (Mondafrique)
Mondial 2022 au Qatar , Vinci accusé de travail forcé par l’ONG Sherpa
Par Aza Boukhris
Mondafrique

L’association Sherpa a déposé plainte contre le groupe Vinci pour « infraction de travail forcé » envers les migrants employés sur les chantiers du Mondial 2022 au Qatar.

La violation des droits fondamentaux des travailleurs sur les chantiers de construction des infrastructures du mondial 2022 au Qatar, ont été dénoncées dans de nombreux rapports d’organisations.

Le rapport fracassant de Human Rights Watch

Le 12 juin 2012, Human Rights Watch, la principale ONG internationale qui veille sur l’état des droits de l’homme dans le monde, publiait un rapport fracassant sur la situation du million et demi d’immigrés travaillant au Qatar. Chacune de ses 146 pages constitue une honte. Où des centaines de milliers de migrants, pour la plupart venus d’Asie du Sud-Est, « sont menacés d’être gravement exploités et abusés, parfois jusqu’au travail forcé ». Le rapport s’intitule: "Construire une meilleure Coupe du monde : protéger les travailleurs migrants du Qatar avant la coupe de la FIFA en 2022". En gros, si l’émirat s’entête à traiter les ouvriers comme il le fait depuis des années, l’émir Al-Thani va tout droit vers le Mondial du clash. Aucun État civilisé, aucune association humaine, et même la peu scrupuleuse Fédération internationale de football, ne peut fermer les yeux sur l’esclavagisme qui menace à Doha, alors que les bras des centaines de milliers d’immigrés sont indispensables à la construction des arènes de cette compétition universelle.

Un système d'exploitation si solidement implanté

Outre la confiscation de son passeport, l’ouvrier est attaché à « son » patron comme la chèvre au piquet. Il lui est impossible de claquer la porte et d’aller travailler ailleurs. Human Rights Watch observe que le système de « parrainage », c’est-à-dire d’emprisonnement des travailleurs dans un carcan de non-droit, est le plus « restrictif de tous ceux observés dans le Golfe ».

Le rapport relève encore l’existence d’un incroyable « permis de sortie », qui contraint tout salarié à rester au Qatar si tel est le désir de son « maître ». Hussein Al-Mulla, sous-secrétaire au ministère du Travail, a annoncé la fin possible de ce « parrainage ». Qui serait remplacé par un « contrat entre la firme et son salarié ». Parole à laquelle personne ne peut croire tant que la législation qatarie, toujours en vigueur, légalise un système digne du 18e siècle colonial. Est-il utile de préciser que, si la grève est interdite, le simple fait de former une association de salariés au sein d’une entreprise est tout aussi prohibé ?

Un gigantesque marché d'esclaves

Dans sa grande bonté, le bureau de l’émir a laissé entendre qu’une structure capable « d’écouter les travailleurs » pourrait voir le jour. Mais quand il précise que « tous les postes de responsables » de cette sorte d’agence « seront tenus par des Qataris », on mesure le peu d’envie de Doha de perdre son marché aux esclaves. Il faut bien, au meilleur prix, continuer de faire pousser les immeubles d’architectes. Comme ceux de Ieoh Ming Pei ou de Jean Nouvel, ou les décorums de Jean-Michel Wilmotte et du militant de gauche Philippe Starck. Tous grands humanistes.

Une imposante main d'oeuvre issue de l'immgration

La préoccupation de Human Rights Watch n’est pas anodine. Les travailleurs immigrés, qui sont environ un million et demi, représentent 94 % de la main-d’œuvre d’un émirat qui a la plus forte proportion de travailleurs étrangers au monde. Au passage ce chiffre indique que, sur les 200 000 citoyens qataris (au maximum !), seuls 12 000 auraient un emploi salarié… Dans la perspective de cette grotesque Coupe du monde, si elle est maintenue à Doha, un nouveau contingent d’un million d’ouvriers devrait venir s’ajouter à celui déjà exploité ici. Dans ses illuminations, Kafka avec sa « Colonie pénitentiaire » n’avait jamais imaginé rien de semblable.

Dans les entretiens qu’ils ont pu conduire auprès de ces victimes, les enquêteurs de l’ONG ont, le plus souvent, relevé des problèmes de « salaires impayés », ou « arbitrairement modifiés », des « conditions de travail dangereuses » et de la « survie déplorable dans des camps insalubres et surpeuplés ». Soixante-neuf de ces damnés du béton, sur les soixante-treize interrogés, ont avoué avoir payé de 581 à 2 922 euros pour « acheter » leur droit au travail. Pour acquitter ce racket, ces hommes ont emprunté à des taux de 3 à 5 % par mois, ou 100 % sur un an. Avant de débarquer à Doha, tous les immigrés avaient été contraints de vendre leurs biens ou de les hypothéquer pour payer ce péage au travail. Il leur était donc impossible de rentrer chez eux sans avoir accumulé un peu de pécule. Pour l’Organisation internationale du travail, le seul fait de retirer le passeport d’un employé s’assimile à du « travail forcé ». Mais le ministère qatari chargé du dossier ne comprend pas cette remarque et assure n’avoir reçu aucune plainte.

À Doha on nous traite "comme des animaux. »

Quid des accidents du travail ? Selon cette même et exemplaire administration, « le nombre d’accidents du travail n’a rien d’exagéré puisque seules six victimes, tombées des échafaudages, sont à déplorer cette année ». Extension du domaine de la mort ? Dans ce cas on se demande comment, en 2010, les services consulaires du Népal ont compté, eux, 191 morts par accident parmi leurs expatriés au Qatar. Et comment leurs homologues indiens en ont dénombré 98. Si l’on ajoute à ces linceuls ceux des nations pour lesquelles la mort ne se compte pas, comme le Maroc ou le Pakistan, on doit approcher des 400 victimes par an.

Sarah Leah Whitson, la directrice pour le Moyen-Orient de Human Rights Watch, plante le dernier clou dans le cercueil de la démocratie au Qatar : « Comment donner son feu vert à de tels projets alors qu’il ne vient à personne la simple idée de compter les blessés et les morts du travail ? » Par l’intermédiaire d’amis sherpas népalais, qui viennent régulièrement pratiquer la montagne à Chamonix, nous avons pu contacter quelques travailleurs revenus de cet enfer. Nischal a vingt-sept ans, même en étant rentré chez lui, à cinquante kilomètres au nord de Katmandou, il parle avec un peu de peur : « C’est par l’intermédiaire d’amis d’ici que je suis parti pour le Qatar. Je savais seulement qu’il me fallait, au moins, 3 000 dollars. Arrivé là-bas on m’a orienté vers un patron qui travaillait dans l’agriculture. Il m’a demandé 2 000 dollars et pris mon passeport. Je devais gagner 300 dollars par mois et des primes. Au bout de six mois, il a cessé de me payer. J’ai tenté de protester mais c’était impossible. Si j’ai pu récupérer mon passeport et partir, c’est grâce à un ami du secrétariat. » Asim est retourné plus haut dans les montagnes où il vend du bois : « Je travaillais dans les tours, dans le bâtiment. La chaleur était terrible et des hommes mouraient du cœur. Un jour, c’est mon ami qui est tombé de plus de cinquante mètres. Sur ces chantiers il n’y a rien pour nous protéger. Étant resté deux ans, j’ai pu liquider ma situation et rentrer. Aujourd’hui je ne conseille à personne de partir là-bas tant que l’émir n’aura pas décidé de protéger les ouvriers. À Doha on nous traite comme des animaux. »

Un Centre pour la défense de la liberté de la presse à Doha!

Dans son livre fort instructif publié aux éditions du Moment, Mirages et cheikh en blanc, Robert Ménard, l’ancien patron de Reporters sans frontières qui a eu l’étrange idée de fonder à Doha un Centre pour la défense de la liberté de la presse, rapporte le témoignage d’un homme d’affaires. Ce dernier s’étonne de la densité de domestiques dans le pays et « qu’un millionnaire britannique soit capable de laver sa voiture le dimanche alors qu’un Qatari a besoin d’un domestique pour lui tendre un verre d’eau s’il doit faire quelques mètres »… L’ex-responsable de RSF rapporte aussi les propos du docteur Suhaila A. Ghuloum, psychiatre. Ce dernier évoque la folie qui gagne souvent les immigrés déportés ici : « On les trouve parfois dans les rues totalement désorientés, perdus. Quand les difficultés financières s’ajoutent à la pénibilité du travail et à des conditions de vie misérables, le niveau de stress atteint son maximum. Les plus concernés sont ceux qui viennent d’arriver et voient s’effondrer leur rêve d’une vie meilleure. » Sentant venir la révolte et une mauvaise image, l’émir a formé le projet de construire pour tous ces gueux des camps « plus salubres et confortables ». Cette exploitation de la viande humaine risque de jouer un mauvais tour à notre petit paradis.

La coupe du monde 2022 boycotée?

Après Human Rights Watch, des syndicats ouvriers se penchent aujourd’hui sur le sort de ces sous-prolétaires. À la veille de la mise en chantier des stades d’un Mondial utopique, à la fois démontables et climatisés, un slogan menace : « Qatar, boycott ». Après la Chine incriminée, lors des JO, pour le sort fait au Tibet, un homme comme Tim Nooman, le porte-parole de la Confédération syndicale internationale, est tout à fait capable de lancer ce blocus. Il vient, lui aussi, de publier son rapport sur le sort de ces mêmes travailleurs au Qatar. Il confie au quotidien L’Humanité : « Si, pour la construction des stades en prévision de 2022, rien ne bouge, nous appellerons au boycott et demanderons à la FIFA d’organiser la Coupe du monde ailleurs. »

VOICI LE COMMUNIQUE DE SHERPA

Paris, Le 24 mars 2015- Sherpa dépose plainte pour les infractions de travail forcé, réduction en servitude, et recel contre Vinci Construction Grands Projets (VCGP) et les dirigeants français de sa filiale Qatarie (QDVC), commises à l’encontre des migrants employés sur leurs chantiers au Qatar. Les enquêtes menées sur place concluent à l’utilisation par ces entreprises de menaces diverses pour contraindre une population vulnérable à des conditions de travail et d’hébergement indignes et à une rémunération dérisoire.

La violation des droits fondamentaux des travailleurs migrants sur les chantiers de construction des infrastructures en vue de la coupe du monde 2022 au Qatar, État le plus riche du monde, ont été dénoncées dans de nombreux rapports d’organisations. Le groupe français VINCI, représenté par sa filiale QDVC, a remporté plusieurs millions d’euros de contrats en vue de l’évènement, et emploi directement et par le biais de nombreux sous-traitants de droit Qatari des milliers de travailleurs sur place.

Après plusieurs mois d’enquêtes et après s’être heurtés à de nombreux obstacles, les avocats et juristes de Sherpa, soutenus et invités par la Fédération Nationale des Salariés de la Construction, Bois et Ameublement CGT à une délégation organisée à Doha par l’Internationale des travailleurs du bois et du bâtiment, sont parvenus à réunir des éléments accablants sur les conditions de travail sur les chantiers de QDVC, qui ont permis à l’association de déposer plainte le 23 mars 2015.

Marie-Laure Guislain, responsable du contentieux à Sherpa pour le programme Globalisation et Droits Humains, souligne ces difficultés: « le contexte de pression énorme sur les salariés a rendu notre tâche très difficile ; les migrants sont terrorisés à l’idée des représailles qu’ils pourraient subir. Nous avons pu néanmoins collecter sur place des preuves formelles de conditions de travail et de logement indignes, pour une rémunération sans rapport avec le travail fourni, et effectué sous la contrainte de menaces ».

En effet, les preuves dénoncent des conditions de travail inhumaines et dangereuses, en violation des lois internationales et même locales, qui expliquent les fréquents accidents et décès sur les chantiers. Pire, les passeports sont confisqués par l’entreprise et les travailleurs subissent des menaces s’ils revendiquent leur droit à de meilleures conditions de travail ou de logement, s’ils désirent démissionner ou changer d’employeur. Ils sont ainsi contraints d’accepter des conditions de travail indignes et sans rapport avec la rémunération qu’ils reçoivent. Ces conditions sont loin de celles dont se targue VCGP dans sa communication et son code d’éthique, loin aussi des standards imposés par les textes qataris et internationaux.

Ce nouveau drame social révèle, comme le Rana Plaza l’avait fait, l’urgence d’adopter une loi sur le devoir de vigilance des multinationales sur les atteintes aux droits humains causées par leurs filiales ou sous-traitants dans le cadre de leurs activités à l’étranger. En effet, si les fondements légaux utilisés dans cette plainte doivent permettre d’interpeller la maison mère en l’espèce, ils ne concernent que les violations liées au travail forcé et donc une infime minorité des dommages causés aux travailleurs ou aux communautés victimes de crimes économiques. En outre, l’action judiciaire ne permet pas de prévenir une telle catastrophe ; l’objectif d’une loi générale sur le devoir de vigilance est de prévenir les dommages, avant qu’ils ne surviennent et qu’il ne soit trop tard.

Un tel texte visant précisément à prévenir les dommages les plus graves et les plus fréquemment commis dans le domaine sanitaire, environnemental et des libertés fondamentales, va être voté à l’assemblée nationale le 30 Mars. S’il faut saluer les efforts des députés qui portent cette proposition de loi, il faut empêcher qu’elle ne soit réduite, sous la pression des organisations patronales, à une obligation de reporting améliorée, dont ne serait tenue qu’un petit nombre d’entreprises. Pour que le gouvernement respecte ses promesses et engagements internationaux et remplisse son objectif de responsabilisation des multinationales, pour éviter des morts au Qatar comme au Bangladesh, le texte devra être impérativement amendé lors du vote.

Laetitia Liebert, Directrice de Sherpa, espère « que cette plainte obligera Vinci à respecter scrupuleusement le droit des travailleurs migrants dans les années à venir et sera un exemple pour le secteur du BTP dans son ensemble. Les travaux vont continuer et même s’intensifier en vue de la coupe du monde. Or, les différentes interpellations par les syndicats ou associations de droits de l’homme semblent insuffisantes pour faire bouger les lignes. Il est donc crucial d’empêcher de futures violations des droits fondamentaux des travailleurs grâce à cette action judiciaire. »

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