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Que faire face au « Plan Condor » médiatique en Amérique Latine ? (Investig'Action)

par Alex Anfruns, Fernando Buen Abad Dominguez 6 Mars 2015, 17:16 Amérique latine Plan Condor Médias USA

La disparition des 43 étudiants de Ayotzinapa au Mexique a révélé l'attaque systématique de l'Etat contre les jeunes et a suscité une indignation mondiale. Cependant, l'État mexicain peut compter sur l'étroite complicité des médias de communication des oligarchies. Dans cet interview accordé à Alex Anfruns, l'écrivain mexicain Fernando Buen Abad, connu également comme philosophe, analyse les défis à relever au Mexique et dans Notre Amérique en portant toute son attention à l'actualité.

Alex Anfruns : Beaucoup d’analystes ont noté que la disparition des 43 étudiants n’est pas un cas isolé. On estime à 22.600 le nombre de disparitions forcées au Mexique durant ces 8 dernières années. Que peut révéler un tel chiffre sur une société ou l’avenir d’un pays ?

Fernando Buen Abad : Le décompte macabre, monstrueux, exprimé en morts et en disparitions, est en soi très incertain. D’un côté, il n’y a pas de données officielles crédibles à propos des chiffres. Et d’un autre côté, il y a diverses sources dont les décomptes sont très différents ainsi que les méthodologies utilisées.

Selon certaines informations, par exemple celles de la revue "Proceso de Mexico", le nombre d’assassinats pourrait être « arrondi » autour de 120.000 personnes (jpour le journal de Felipe Calderon et ce que l’on a de Pena Nieto). D’autres avancent des chiffres de 22.000, 25.000 ou 30.000 disparus, selon les sources. Et ensuite on évoque le chiffre de 300.000 personnes déplacées de leurs terres du fait de la lutte territoriale du crime organisé. A eux seuls, les chiffres sont scandaleux, mais ne sont pas suffisamment expressifs pour comprendre le niveau de l’impact social et politique que cela a provoqué dans le pays. Il s’est produit un déchirement social d’une profondeur inestimable.

Ayotzinapa est l’expression la plus ultime du capitalisme au Mexique. Là se condense toute la perversité du modèle néo-libéral, en mettant en évidence l’une de ses plus claires et plus brutales pathologies, qui est la haine contre les jeunes, surtout si ces jeunes sont critiques, si ces jeunes se regroupent et si ces jeunes sont pauvres.

Effectivement cela n’a pas été un cas isolé, il a plutôt fait partie d’une sale habitude du capitalisme au Mexique, qui se répète dans d’autres pays mais, au Mexique, cela fait plusieurs années. Sans aller plus loin dans l’histoire, on peut citer 1968, avec le massacre d’étudiants de Tlatelolco, perpétré par le gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz.

Participèrent à ce crime beaucoup de ceux qui aujourd’hui continuent toujours d’être des personnages de la vie politique au Mexique, en particulier ceux qui sont les plus soumis aux intérêts nord-américains, de même que certains membres de l’appareil bureaucratique du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel), considéré comme étant un appareil fondamentalement répresseur tout au long de son histoire.

Depuis 1968, les agressions contre les jeunes étudiants et universitaires au Mexique n’ont pas cessé. Et nous n’avons pas de source claire d’information, ni officielle ni d’un autre type, à propos du mode d’agression et de répression contre les jeunes. Nous pourrions passer en revue les différents mouvements d’expression qui ont été harcelés et attaqués par le gouvernement mexicain, en y incluant évidemment ceux des jeunes indigènes et paysans qui, au Mexique, ont représenté l’apparition d’un mouvement politique longtemps négligé. Ainsi, en 1994 cette action s’est rendue visible avec l’apparition de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN en espagnol) dans le Sud-Est du Mexique. Il s’agit d’un mouvement composé principalement par des jeunes, qui prennent les drapeaux de Emiliano Zapata, les actualisent à leur manière, et proposent, dans le Mexique actuel, la perspective d’un mouvement social révolutionnaire, comme le sont les mouvements indigènes et paysans, dans un pays qui a signé le Traité de Libre-Echange avec les Etats-Unis et le Canada.

Ayotzinapa est la preuve palpable de l’attaque systématique de l’Etat contre les jeunes. C’est pour cela qu’il y a eu une telle réaction, entraînant un tel chaos, dans un Etat non seulement incapable de garantir la sécurité et la tranquillité de la population mais aussi garantissant l’impunité des criminels et la confusion totale. Actuellement, le gouvernement va tout faire pour composer avec la douleur du peuple mexicain, grâce à un processus électoral. Bien entendu, les 43 -que nous voulons vivants- perturbent beaucoup le projet d’un parti politique comme celui du PRI.


Concrètement, avec la disparition des 43 étudiants de Ayotzinapa, comment s’articule le traitement médiatique de cette affaire avec le récit de l’Etat mexicain ?

Fernando Buen Abad : Ceux qu’on appelle "les médias" -que moi je mets toujours entre guillemets-, devraient s’appeler des armes de guerre idéologique. Le rôle joué par ces outils au Mexique, en particulier ceux des monopoles comme Televisa ou Teleazteca, consiste à être les armes d’une guerre idéologique dont l’objectif fondamental est d’effrayer systématiquement le peuple, avec des menaces de tous types et en créant un climat oppressant de violence, d’instabilité, d’apocalypse. A travers ces "médias" et ces armes, le paysage sanguinaire provoqué par le crime organisé devient une espèce de culture ou de destin fatal en imposant l’idée qu’au Mexique le climat apocalyptique est d’une telle intensité qu’il n’y a plus rien à faire, qu’on ne peut rien changer. Quoi de mieux au lieu d’être résigné et soumis face à cette réalité que de lutter face cette réalité ?

En plus de cela, les armes de la guerre idéologique pointent systématiquement la criminalisation de tout leader critique qui fait face à l’establishment au Mexique. Ils privent les leaders de leur prestige, les accusent de tout et n’importe quoi en toute impunité, s’escriment à créer de fausses preuves et pratiquent un espionnage illégal. Enfin, ce sont des armes qui opèrent avec une absolue impunité dans la scène des imaginaires collectifs pour influencer les gens à l’aide de mensonges, de tromperies et de falsifications. Ces armes de guerre idéologique sont absolument complaisantes avec la corruption du gouvernement mexicain...Elles ne sont rien d’autre que leur âme. La droite en Amérique Latine est allée se réfugier dans les médias. Ses faiblesses et son incompétence lui ont fait perdre du terrain et, par conséquent, elle croit qu’elle peut réparer ses erreurs en se réfugiant dans les appareils médiatiques, dans les grands monopoles.

Le cas mexicain en est l’expression la plus évidente car c’est le monopole de la télévision qui a mis le président du Mexique sur le devant de la scène après l’avoir soutenu durant de nombreuses années. Pena Nieto est une fabrication de l’ingénierie médiatique de Televisa qui l’a « mis au monde » pour recevoir les bénéfices, archiconnus aujourd’hui au Mexique, par la voie de la corruption, des cadeaux, du trafic d’influence. Une corruption qui est la marque de ce gouvernement

Tout ceci obéit à ce que j’appelle le « Plan Condor » médiatique en Amérique Latine, dans lequel apparaissent des alliés comme le groupe Prisa en Espagne, CNN à Miami, la chaîne Foxnews, Televisa au Mexique, le groupe Clarin en Argentine, Globo au Brésil, El Mercurio au Chili... Toutes les chaînes médiatiques exercent un monopole sur le continent et contrôlent une alliance pour produire un discours chaque fois un peu plus omniprésent et en même temps plus synchronisé. C’est-à-dire que, en même temps et sur tout le continent, se produit le même modèle d’agression médiatique de façon simultanée. C’est ainsi qu’une même calomnie se propage partout.

Au Mexique donc, une figure comme Pena Nieto a réussi à prendre le pouvoir. Un homme qui a été fabriqué directement par la télévision pour arriver à ses fins. Une opération de guerre idéologique est donc en marche à travers les médias et, comme le dit Michel Collon, son comportement de domination et d’invasion peut être comparé à celui d’un bélier.

Des voix comme la votre pointent, depuis quelques temps, la nécessité de faire face à cette stratégie de guerre médiatique en mettant en avant le soutien des médias à ces agressions. Fort de votre expérience dans le domaine de l’enseignement et de l’étude du langage et de la communication, comment pensez-vous qu’il faille développer et renforcer la stratégie de communication des mouvements sociaux ?

Fernando Buen Abad : Le seul diagnostic du comportement du capitalisme, armé de ces outils de guerre idéologique, n’est pas suffisant. Cela nous avance pas de savoir comment ils vont nous tuer ou comment ils sont en train de nous agresser. Effectivement, nous savons par exemple que Ollanta Humala au Pérou que 3.200 soldats états-uniens armés arriveront au Pérou en septembre pour appuyer la lutte contre le narcotrafic. En Amérique Latine, nous savons déjà que cela va créer un nouveau foyer de violence dans la région pour transformer cette zone de la planète en quelque chose de semblable à ce qui se passe en Irak ou en Syrie. Nous savons que, pour en arriver là, ils ont dû créer un écran de fumée et un discours médiatique. Un travail qu’ils ont déjà commencé au Pérou depuis quelques années et qui justifie maintenant l’arrivée de ces soldats sur le territoire péruvien.

Très bien. Maintenant que faisons-nous pendant tout ce temps ? Que faisons-nous quand nous sommes victimes d’un problème d’isolement communicationnel entre les médias alternatifs et les mouvements sociaux ?

Que faisons-nous lorsqu’il y a une grande force mondiale communicationnelle mais qu’elle se trouve éparpillée ? Que faisons-nous quand il y a urgence ?

Comme le dit le grand poète Jorge Falcone en Argentine : « il y a une veillée des caméras ». Un réveil de l’intérêt photographique, audiovisuel, cinématographique, de documentaire, qui témoigne de choses que nous n’avions jamais vues auparavantant, dans les luttes des peuples de toute la planète.

Et cependant, cette grande quantité de nouvelles forces communicationnelles, alternatives, révolutionnaires et indépendantes n’arrivent ni à l’unité ni à la cohésion.

Il y a une urgence à constituer des ponts, des réseaux, des espaces de rencontres pour pouvoir articuler des mouvements entiers. En Amérique Latine, j’ai la certitude que ceux qui sont en train de travailler dans le domaine critique, dans le domaine révolutionnaire de la communication sont beaucoup plus nombreux que ceux qui travaillent dans les structures oligarchiques. Et pourtant, ils nous vainquent à cause de notre propre incapacité à nous unir. Ceci doit être résolu par une profonde autocritique.



Mais la phase la plus compliquée, la plus alarmante, à avoir spécifiquement avec le champ sémantique, est de développer notre propre agenda, avec des raisons, des arguments, un tas de thèmes à discuter et de développer des raisonnements critiques de tous types. Mais nous n’avons pas encore réussi à construire un agenda politique ou géopolitique qui pose les grands thèmes de nos luttes comme axes primordiaux. A cause de notre retard pour résoudre ce problème, on nous a vaincus systématiquement. « Dans le retard se trouve le danger ».

S’ils gagnent du terrain, et en particulier sur le terrain sémantique, ils termineront un jour par nous assassiner avec nos propres drapeaux, comme cela s’est passé plusieurs fois dans l’histoire. Par exemple, des mots comme « austérité » ? Que voulons-nous d’autre sinon une vraie retenue du gaspillage, du cynisme bourgeois qui gaspille tant d’argent de manière infernale. Quelle austérité supplémentaire demanderions-nous que de distribuer la richesse d’une meilleure manière ?

Ainsi, ils utilisent le mot précisément pour nous soumettre ! Et nous imposer l’austérité qu’ils veulent pour nous, non pour eux ! Nous avons besoin d’espace de discussion pour ne pas répéter le discours du patron sans nous en rendre compte. Chez certains peuples d’Afrique, parler de démocratie signifie parler des pires choses qui se sont passées. Les États-Unis affirment être le grand paradigme de la démocratie et c’est précisément l’endroit où on pratique le moins la démocratie.

La bataille sémantique est un défi face auquel nous avons beaucoup de retard. De plus, nous devons faire une autocritique et nous demander systématiquement si notre récit est à la hauteur de l’histoire que nous sommes en train de vivre. Si nous avons vraiment les mots, la fraîcheur, la créativité qu’a su avoir par exemple l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN en espagnol) à ses débuts. L’EZLN a su trouver les mots, mais aussi la poésie, qui lui a permis de toucher les cœurs et les pensées pour créer une mobilisation et une unité. Cet aspect est crucial. Notre capacité de communication révolutionnaire, alternative, populaire et de base doit construire sa propre poésie pour toucher simultanément les pensées et les cœurs afin d’arriver à action organisée.


Pour finir, qu’est ce qui ressort selon-vous de la tentative de coup d’État qui a eu lieu au mois de février au Venezuela ?

Avant tout, je veux exprimer ma solidarité avec le Venezuela. Nous voyons ici l’exemple type de toutes les agressions médiatique, économique et politique possibles. Le président Maduro a lancé un appel contre la guerre économique et la guerre médiatique. Le Venezuela est le parfait exemple du territoire qui dispose de toutes les possibilités, notamment celle de discuter de manière critique avec les outils de communication et où, malgré cela, l’unité n’est pas atteinte.

J’insiste pour dire qu’aujourd’hui plus que jamais, il manque un sommet des Présidents en matière de communication, comme cela a lieu avec le sommet de l’UNASUR ou de l’ALBA, Un sommet serait nécessaire pour discuter de ce que nous allons faire face à l’agression médiatique et comment nous impulsons la grande révolution de la communication qu’il nous manque. En solidarité avec les principes de la révolution et avec le Président Maduro, mais aussi devant la perspective que nous sommes en train d’observer dans la région.

Comme je le disais, Ollanta Humala vient d’annoncer qu’il acceptera des militaires états-uniens au Pérou et, dans le même temps, au Mexique, Enrique Pena Nieto présente une initiative de la Chambre de Sénateurs, pour accepter que des agents extérieurs transitent armés via le territoire mexicain. Une permissivité légalisée de violation de la souveraineté des peuples est en train de se configurer, avec un message clair : Pérou, Colombie, Mexique, nous sommes les pays de l’alliance du Pacifique.

Et cette alliance n’est autre qu’une avant-garde du projet de l’ALCA qu’ils veulent ressusciter pour imposer un Traité de Libre Échange avec toute l’Amérique Latine. Pour autant, il y a une alerte claire qui montre où va cet alliance : à travers l’agression médiatique mais aussi avec la présence de forces militaires armées nord-américaines en Amérique Latine. Je crois que c’est un moment fondamental pour freiner ces tentatives en créant un consensus international de dénonciation et de rejet face à ces initiatives. Mais également en renforçant la solidarité, spécialement avec le Venezuela qui est l’avant-garde politique de l’Amérique Latine.

Source : Le Journal de Notre Amérique n°2, Investig’Action, mars 2015

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