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Total dénoncé par les militants anti gaz de schiste en Algérie (Mondafrique)

par Ghania Mouffok 4 Mars 2015, 20:05 Algérie Total Gaz de schiste

La colère ne cesse de grandir dans le sud algérien où les manifestants anti gaz de schiste font face à la répression féroce des forces de sécurité.

Après l'intervention brutale, les 28 et 29 février, de la gendarmerie et des compagnies nationales de sureté qui a fait, selon les manifestants, 45 blessés dont trois graves, retour avec Hacina Zegzeg, une des voix puissante de la contestation contre la facturation hydraulique à In Salah, sur un mouvement spectaculaire et inédit de résistance populaire qui, depuis plus de 60 jours, avait jusqu'alors mobilisé des centaines d'hommes, de femmes sans l'ombre d'une violence...

Répression musclée

« Aujourd'hui, ça va, le calme et la cohésion sont revenus, les contestataires ont compris que la violence ne servirait à rien. Je dis la cohésion car l'homogéinété dans un tel mouvement est vitale. Les plus jeunes de nos contestataires étaient très frustrés et très en colère car notre appel pour un moratoire n'a pas eu de réponse. », explique Hacina Zegzeg, femme d'âge mur qui se décrit comme une « militante anti-gaz de shiste, mariée depuis 30 ans à un homme de In Salah, en stand by actuellement de mon métier dans l'évenementiel », devenue l'une des voix puissantes de la contestation à In Salah. Une ville où les femmes participent activement à toutes les mobilisations, omniprésentes, parce que, explique H.Z : « Les femmes dans le sud sont les gardiennes de l'eau, ce sont elles qui s'occupent des jardins, les hommes sont responsables des palmiers. » Et c'est l'avenir de cette eau si précieuse et de laquelle dépend l'avenir des oasis qui a mis dans la rue toute la ville de In Salah, aux confins du désert, à 1200 kilomètres d'Alger, terre choisie par Sonatrach pour expérimenter les premiers puits à fracturation hydraulique dans le bassin de l'Ahnit.

Mise en place d'un moratoire sur la prospection et la production d'énergie par fracturation hydraulique, arrêt des forages en cours sont les deux principales revendications de ce mouvement qui, depuis le 1er janvier 2014, date de ses premières manifestations, force l'admiration et le respect du reste du pays qui en suit depuis plus de 60 jours les développements grâce à une communication, à travers les réseaux sociaux, parfaitement organisée et efficace, en images et en vidéos, et provoque l'inquiétude d'un régime qui pour la première fois de son existence se voit imposer un débat public sur ses choix politiques et stratégiques en matière d'exploitation des ressources naturelles, et de surcroit par un mouvement populaire. Au lendemain de la première intervention musclée, disproportionnée et choquante de la gendarmerie et des forces anti émeutes qui a fait « 45 blessés dont trois qui ont été évacué à Adrar » à 342 kilomètres de In Salah, peu doté en structures de santé dans les cas graves, Hacina Zegzeg, sur le site Sun et Power, dédié à ce mouvement, Somod, interpellait les manifestants tenté par la violence : « Tous vous savez qui je suis (…) Aujourd'hui est aujourd'hui. Demain, retournons au pacifisme qui est notre label et caractèrise le genre unique de notre contestation. Ne soyons pas des pantins manipulés. Soyons maîtres de notre destin. Ces gendarmes qui nous ont insultés, laissons les à eux mêmes, à quoi bon répondre : ils n'attendent que cela. »

Et, c'est en effet cette non violence qui a fait la force et la singularité de ce mouvement de résistance populaire qui manifeste, interpelle depuis plus de 2 mois sans que l'on ne déplore une seule vitre cassée, autant dire un exploit qui permettait, en inventant de nouvelles formes d'organisation, de croire que l'émeute à l'algérienne n'était pas une fatalité : « Nous n'inventons rien, c'est notre façon de vivre, nous sommes pacifiques et nous ne coyons pas à la violence. Chez nous les hommes ne battent pas leurs femmes et les femmes ne battent pas leurs enfants. »

Cette non violence a basculé dans l'émeute quand : « Les gendarmes ne nous ont pas laissés discuter avec les représentants d' Halliburton, les services de sécurité ont commencé à insulter les personnes présentes, ils leur ont dit : « allez au Mali vous n'êtes pas des algériens », et pleins d'autres propos aussi dégradants. » explique pudique Hacina. A In Salah, les algériens sont noirs dans leur majorité. Ce sont ces propos racistes et humiliants d'une police dressée à transformer Boudha lui même en fou furieux, qui ont fait sortir de jeunes manifestants de leur pacifisme légendaire ; ils voulaient remettre un document à la compagnie américaine. Ces quelques pierres auront suffi pour métamorphoser In Salah en zone de guerre : «( ...) des avions militaires ont acheminé les renforts attendus depuis deux ou trois jours(...)Ces renforts ont vite pris position dans les points névralgiques d'In Salah, qui vit ses premières émeutes, écrit la précieuse correspondante d'El Watan à Ouargla Houria Alioua, et où la première confrontation avec les forces anti-émeute sucite beaucoup d'amertume et un regain de mobilisation. », comme si le régime en embuscade n'attendait que l'occasion pour déployer son savoir-faire dans la gestion anti-démocratique des foules.

Total et Halliburton en première ligne

« A In Salah, c'est Halliburton qui s'occupe de la fracturation uniquement et c'est Total et Schlumberger, des français qui ont obtenu le contrat d'exploitation », croit savoir Hacina.

Sur son site la compagnie Total confirmait cette information avant d'être démentie par le gouvernement algérien et de s'auto-démentir à son tour. Difficile d'obtenir des informations précises tant les déclarations se suivent et se contredisent dans ce secteur aussi opaque qu'une banque suisse. Et c'est justement ce manque de transparence qui a été à l'origine de la mobilisation des gens de In Salah. Tout a commencé se souvient Hacina Zegzeg, « lorsque le ministre Yousfi est venu fin décembre pour inaugurer le premier puit. Il est venu et il est parti et il y avait avec lui toute une smala d'officielle et de journalistes, ils ne sont même pas rentrés dans la ville parce qu'il voulait montrer à la délégation que le site du forage était inhabité, ce site se trouve à 28 kilomètres de la ville, en plus on avait constaté un énorme déploiement sécuritaire inhabituel. On se demandait ce qui se passait. Et, c'est le soir aux infos qu'on a vu les images de cette inauguration. C'est à ce moment là que nos universitaires ont lancé une alerte. »

Ces universitaires de la région « formés à Alger ou à l'étranger » ont été le fer de lance dans la diffusion de l'information, « grâce aux associations de quartier, il faut dire qu'elles existent dans tous les quartiers, nous nous sommes réunis pour écouter nos ingénieurs, l'idée d'une pétition est née, chaque quartier l'a signée, nous avons fait du porte à porte deux jours et deux nuits, du 27 au 29 décembre avec plus d'une centaine d'étudiants pour informer la population. Le 30 nous avons choisi la place en face de la daïra (sous préfecture, NDR) et avec des data show nous avons continué à informer. Presque toute la ville était présente et c'est là que nous avons décidé de la première marche du 1er janvier 2015.» Cette marche qui rassemblera des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants inaugurera deux mois de la longue marche contre la fracturation hydraulique : « Ce qui a beaucoup touché les gens, souligne Hacina Zegzeg, c'est la trahison du gouvernement et ce que nous craignons le plus c'est la pollution de la nappe phréatique. » Un chômeur nous dira : « L'état a fait une erreur, il nous a renvoyés à l'école. » Ce n'est pas la seule, ignorant la géographie et l'histoire, ce mépris s'est retourné contre lui alors qu'il pensait pouvoir agir dans le désert comme sur une terra nullus à la manière des expéditions coloniales qui s'appropriaient des territoires déclarés « sans habitants. » N'est-ce pas ce qu'expliquent les experts de Sonatrach quand on leur demande : « pourquoi la France interdit la facturation hydraulique dans son pays » ? Ne répondent-ils pas : « Ce n'est pas la même chose, en France le gaz de schiste se trouve sur des périmètres habités. »

Oasis en danger

Les gens du sud sont venus rappeler que le désert aussi est habité. Habité par une nouvelle génération d'acteurs politiques, enfants de leurs époques aussi bien informés, scolarisés que les gens du Nord, entre internet et El Jazeera, héritiers en plus de ceux qui ont inventé un lieu unique au monde, affirment les géographes : l'oasis. Terre habitée, terre menacée, ce sont ces oasis qui ont été choisies par le gouvernement algérien, Sonatrach, la compagnie nationale, née en 73 des nationalisations, et les multinationales partenaires comme Total qui est à l'oeuvre dans l'incomparable oasis rouge de Timimoun, Shlumberger, Halliburton qui s'est installée en Algérie à l'ombre de la guerre civile par la grâce de celui que toute l'Algérie qualifie de traître, poursuivi par la justice italienne Chakib Khelil. Pour Hacina comme pour de larges pans de l'opinion algérienne, il ne fait aucun doute que les autorités algériennes agissent sous la pression des lobbies pétroliers « Afin de respecter les contrats signés avec les multinationales étrangères et de manière à satisfaire ses exigences premières, Sonatrach a décidé d'opérer le fracking en soutenant par un renfort sécuritaire extra-ordinaire, l'entreprise Halliburton en charge des hydro fracturations assassines. Ni les risques avérés d'affecter la population d'un point de vue sanitaire, ni les conséquences environnementales néfastes et malheureusement définitives sur l'eau et l'environnement (…) ne fera reculer Sonatrach. », écrit le collectif anti gaz de schiste de In Salah.

Devant de tels enjeux, entre chute du prix du pétrole, contrats engageant l'Algérie, rente et profits, dépendance totale du pays, état et société, de ses revenus pétroliers toute la question aujourd'hui est de savoir jusqu'où iront les autorités algériennes, civiles, policières et militaires pour imposer leur feuille de route ? L'intervention brutale et disproportionnée, utilisation de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc, à In salah des forces de la gendarmerie et de la sureté, fait figure d'avertissement : « nous pouvons devenir méchants ». « Leur méchanceté ne nous fait pas peur, répond Hacina depuis In Salah en conclusion de notre entretien en chat, nous sommes pacifiques mais déterminés. Nous continuons à informer, actuellement nous travaillons pour réunir des experts autour du rapport du professeur Mebtoul que le gouvernement algérien à désigné pour répondre à notre demande de moratoire, nous avons demandé au gouvernement de le rendre public. »

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