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Bombarder l’Iran ? Pas maintenant : d’abord le Yémen...

par Pepe Escobar 10 Avril 2015, 20:04 USA Yemen Iran Arabie Saoudite Bombardements Bab-el-Mandeb

Bombarder l’Iran ? Pas maintenant : d’abord le Yémen...

L’opération « Tempête décisive », tel est le nom spectaculaire et « pentagonesque » qui accompagne et glorifie le bombardement morbide du Yémen par la Maison des Saoud, pourrait se résumer en un paragraphe.

La nation arabe la plus riche, la pétro-hacienda de la famille Al-Saoud, avec le soutien d’autres Etats pétro-crapuleux du Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe Arabique et avec la bienveillance de l’Occident bien portant, s’est lancée dans une campagne de bombardements quasi-cinétique contre la nation arabe la plus pauvre du monde au nom de la « démocratie ».
Mais cette absurdité n’est rien comparé à ce qui va suivre.

La chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, inoffensive comme un cannolo rassis, semble être légèrement inquiète. Elle a remarqué que le bombardement d’hôpitaux et « le ciblage et la destruction délibérés de domiciles privés, d’établissements d’enseignement et d’infrastructures de base ne peuvent être tolérés ».

Mais rien de plus n’est à attendre qu’une indignation simulée de la part d’une Union européenne (UE) imperturbable lorsque les gorilles de Kiev font exactement la même chose dans le Donbass.

La Croix-Rouge et la Russie, pour leur part, demandent au moins un cessez-le-feu temporaire pour permettre l’arrivée des secours humanitaires. Mais les secours humanitaires ne sont pas dignes de lignée al-Saoud. Après deux semaines d’une opération « choc et effroi » à la saoudienne, on compte déjà 560 morts et de 1 700 blessés dont des dizaines d’enfants, et le décompte ne fait que commencer.

L’Empire du chaos s’accroche au détroit de Bab-el-Mandeb

Bombarder l’Iran ? Pas maintenant, la nouvelle tendance est de bombarder le Yémen. Mais l’idée de bombarder l’Iran peut revenir. Le grand chef du Pentagone Ashton Carter a confirmé la semaine dernière que « toutes les options sont sur la table », même si l’accord nucléaire iranien entre l’Iran et le groupe 5+1 est finalement négocié en juin. Donc, pour que tout soit clair, le Pentagone affirme que les négociations sur le nucléaire sont seulement un bruit qui n’empêchera pas une petite guerre supplémentaire au Moyen-Orient.

Inutile d’ajouter que « l’Occident » civilisé n’a pas flanché d’une cheville lorsque ses rejetons saoudiens ont commencé à appliquer un scénario guerrier de choc et d’effroi à la pauvre nation arabe. Aucune résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Pas même un mandat d’une Ligue arabe déjà complètement discréditée. Qui s’en préoccupe ? Après tout, « l’Empire de chaos » a fait la même chose encore et encore en toute impunité.

L’idée que le détroit de Bab-el-Mandeb, qui est aussi crucial que le canal de Suez sur le plan stratégique, puisse être pris par les rebelles houthis a fait parler beaucoup d’hystériques. Absurdité. Quoi que la famille al-Saoud fasse, l’ordre du jour à peine caché de « l’Empire de chaos » est de ne jamais perdre le contrôle du détroit Bab-el-Mandeb, du golfe d’Aden et de l’Archipel de Socotra.

Ces territoires s’inscrivent dans ce que nous appelons le « Chokepointistan », où la terminologie trompeuse de la « guerre contre le terrorisme » (Global War on Terror (GWOT)) sert à justifier toutes sortes de guerres autour de ces goulots d’étranglement énergétiques. Le US Think Tankland est plus direct, suivant scrupuleusement les déploiements navals américains. C’est de cela dont il s’agit ; une « liberté de navigation » orwellienne masquant une stratégie agressive d’élimination de l’ennemi géopolitique, à savoir l’Iran, la Russie, la Chine ou tous ces pays ensemble.

Le « Chokepointistan » [choke= etouffer] est partout : il suffit de regarder le détroit Bab-el-Mandeb où les Saoudiens essayent de réaffirmer leurs positions (avec des retombées sur le Yémen, mais aussi sur la Somalie, l’Erythrée, l’Ethiopie et la République de Djibouti etc…) ; le détroit d’Ormuz (s’agissant de l’Iran) ; sans oublier le détroit de Malacca (s’agissant de la Chine), le canal de Panama (s’agissant du Venezuela), le canal prévu au Nicaragua (s’agissant de la Chine), le détroit de Corée, le détroit de Taïwan, les îles Kouriles et le dernier checkpoint, mais non le moindre, la mer Baltique.

La grande armada enragée

L’Arabie Saoudite sait que les rebelles houthis ne peuvent pas contrôler le détroit Bab-el-Mandeb, sans mentionner que Washington n’allait jamais le permettre. Ce qui enrage les Saoudiens concernant la rébellion houthie au Yémen soutenue par Téhéran est ce que cela peut encourager des idées brillantes de rébellion parmi la majorité chiite dans les provinces orientales d’Arabie Saoudite où se trouve presque tout son pétrole.

C’est le point où les motifs de l’Arabie Saoudite à entrer en guerre coïncident avec la paranoïa de l’empire visant à empêcher l’Iran, la Russie et/ou la Chine d’établir une possible présence stratégique au Yémen, dans le détroit Bab-el-Mandeb, qui donne sur le golfe d’Aden.

Encore une fois, on voit que le grand chef du Pentagone Ashton Carter insiste que « Les Etats-Unis soutiennent les plans arabes de créer une force militaire unifiée pour répondre aux menaces de sécurité croissantes au Moyen-Orient, et le Pentagone va collaborer à ces plans où les intérêts US et arabes coïncident ». La traduction : nous avons donné le feu vert à nos rejetons pour maintenir « la stabilité » au Moyen-Orient.

Il y a aussi des bâtons dans les roues ; le rapprochement possible entre Washington et Téhéran, en supposant que l’accord nucléaire soit négocié. Pour l’administration Obama qui se décrit comme « Ne fait pas des choses stupides », l’accord nucléaire sera leur seule réussite dans sa politique étrangère. De plus, sans Téhéran, il n’y a pas de lutte sérieuse contre Daesh/l’Etat islamique en « Syrak ».

Rien de cela n’apaise les Saoudiens hautement paranoïaques qui ont rapidement rassemblé une grande armada enragée – 100 avions de combat, 150 000 soldats, décrite par les Etats-Unis comme une « coalition » de dix pays. Sans même ouvrir la charte des Nations Unies, les Saoudiens ont immédiatement qualifié le Yémen de zone d’exclusion aérienne.

Les bombardements routiniers de complexes résidentiels, de camps de réfugiés et d’usines s’articulent harmonieusement avec la répression interne à l’Arabie Saoudite. Après la descente des forces armées à grands renforts de chars et de fusils d’assaut tirant à vue à Al-Awamia dans l’est du pays ; les chiites risquent de réfléchir à deux fois avant de manifester contre la boucherie au Yémen.

En bref, le régime saoudien extrêmement riche, corrompu et médiéval, est engagé dans une guerre contre son propre peuple. Les imams wahhabites toujours inflexibles sont occupés à semer la fièvre anti-chiite et anti-iranienne partout ; ils sont « apostats » de la doctrine des takfiri, tandis que les Iraniens y sont des ingrats « Safawis » – une référence assez péjorative à la dynastie des Séfévides du XVIème siècle. Il est crucial de se rappeler que l’Etat islamique traite les chiites et les Iraniens de la même manière.

Mais oubliez qu’un tel fait puisse être rapporté par les médias occidentaux.

Le Général et le Cheik

La famille al-Saoud affirme qu’elle veut réinstaller le gouvernement en exil du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. Ou, comme l’a dit l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis, Adel al-Jubeir, « défendre le gouvernement légitime du pays ».

Les hagiographes saoudiens payés par la famille royale encore une fois ont raconté frénétiquement une histoire de confrontation des sunnites et chiites qui ignore totalement la complexité tribale époustouflante de la société yéménite. Cette défense saoudienne ridicule ouvre la voie à une guerre terrestre ; une guerre terrestre longue, sanglante et extrêmement coûteuse.

Et cela devient, comme prévu, encore plus absurde. Le général Martin Dempsey, Chef d’état-major des armées des Etats-Unis, a été récemment interrogé pendant une réunion du Comité des forces armées du Sénat sur la question de savoir s’il connaissait « un allié arabe majeur qui saluait Daesh ». Sa réponse : « Je connais des alliés arabes majeurs qui le financent ».

Traduction : le gouvernement US non seulement ne sanctionne pas, ni ne punit ses « alliés » (le vrai plaisir est de sanctionner la Russie), mais aussi accorde un soutien logistique et « non-létal » à une « coalition » qui combat mollement un Etat islamique financée par elle. Ce n’est pas une blague ; c’est comme ça que la guerre contre la terreur revient toujours nous hanter.

Cela devient de plus en plus curieux quand on a Dempsey sur la même page que le cheik Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah. Dans son discours crucial, le cheik Nasrallah présente l’explication la plus vaste et précise des origines et de l’idéologie de l’Etat islamique/Daesh. Et ici, il parle du Yémen, de l’Arabie Saoudite et de l’Iran.

Donc, ce que nous avons, c’est « l’Empire de chaos » qui « dirige en arrière-plan » dans la guerre au Yémen et aussi, de facto, « dirige en arrière-plan » dans la lutte contre l’Etat islamique/Daesh. Ceux qui accomplissent les tâches les plus difficiles sont les milices irakiennes soutenues par Téhéran. L’ordre du jour caché est toujours, quoi d’autre, le chaos ; soit à travers la « Syrak », soit à l’intérieur du Yémen. Avec un bonus supplémentaire ; alors que Washington est engagé dans des négociations sur l’accord nucléaire avec Téhéran, il renforce en même temps une alliance contre Téhéran, en utilisant la famille al-Saoud.

Le Vietnam dans le désert

La famille al-Saoud souhaite vivement que le Pakistan ne prenne pas de prisonniers, en fournissant des avions de combat, des navires et beaucoup de troupes terrestres pour sa guerre. Riyad traite Islamabad comme un Etat vassal. Une session conjointe du parlement pakistanais décidera de ce qu’on peut faire.

C’est assez révélateur de savoir ce qui s’est passé quand la chaîne de télévision pakistanaise privée la plus populaire a rassemblé les représentants de tous les partis politiques majeurs pour expliquer sa position. Bientôt, ils ont atteint un consensus ; le Pakistan devait être neutre ; agir en tant que médiateur ; et ne pas envoyer de troupes, à moins qu’il n’y ait de « menace réelle » aux deux saintes mosquées de la Mecque et de Médine, qui sont loin de ce cas.

La famille al-Saoud octroie activement des tonnes d’argent aux prédicateurs salafis et déobandis pour faire de la publicité à leur guerre, ce qui inclut une visite à Riyad de la délégation uléma. Les groupes basés au Pakistan qui se sont entraînés avec Al-Qaïda et qui ont combattu les Talibans en Afghanistan ont perdu leur soutien après qu’ils ont été financés par les fanatiques wahhabites.

Pendant ce temps, sur les lignes de front, un vrai renversement pourrait se produire, alors que les rebelles houthis braquent des missiles de l’autre côté de la frontière dirigés vers les installations pétrolières saoudiennes. Mais après, tous les paris sont ouverts, et la possibilité que les missiles de longue portée ont été pré-positionnés devient assez crédible.

Ce scénario allait signifier qu’une agence de renseignement étrangère attire la famille al-Saoud dans son propre bourbier vietnamien au Yémen, avec une pluie de missiles qui pourraient frapper ses stations de pompage et ses champs de pétrole, ce qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l’économie mondiale. Il est crucial de se rappeler que la grande armada enragée rassemblée par Riyad représente moins de 32% de la production mondiale de pétrole. Cela ne peut pas bien se finir.

Chaque personne au Yémen possède un AK-47, sans mentionner des lance-roquettes et des grenades à main. Ce territoire est un paradis pour les guérilleros. L’histoire raconte dans le détail au moins 2 000 années de combats acharnés entre les tribus locales et différents envahisseurs étrangers. La majorité des Yéménites déteste la famille al-Saoud et crie à la vengeance ; la majorité suit ce que les rebelles houthis ont annoncé fin février alors que la famille al-Saoud et les Etats-Unis planifiaient de dévaster le Yémen.

La rébellion houthie inclut des sunnites et des chiites, discréditant totalement le récit saoudien. Quand ils ont capturé le Bureau de la sécurité nationale yéménite, qui était, en fait, une implantation de la CIA, les rebelles houthis ont trouvé un grand nombre de documents secrets qui « compromettaient » le chapitre yéménite de Washington sur la fantomatique « guerre contre la Terreur ». En ce qui concerne l’armée saoudienne, c’est une blague. En outre, elle emploie un grand contingent, comme vous l’avez deviné, de soldats yéménites.

L’opération « Tempête décisive », une autre guerre ignorante du droit international dans le style du Pentagone, a déjà plongé le Yémen dans deux fléaux que sont la guerre civile et le désastre humanitaire. Les restes d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) et, surtout, l’Etat islamique/Daesh (qui déteste allègrement les rebelles houthis et tous les chiites) ne pouvaient pas être plus heureux. « L’Empire de chaos » n’a peur de rien ; le plus répandu est le chaos, le mieux c’est pour la Longue Guerre définie par le Pentagone (contre la Terreur).

Il y a plus de cinq ans, j’ai écrit que le Yémen était le nouveau Waziristan. Maintenant il devient aussi une nouvelle Somalie. Et bientôt, il pourrait devenir le Vietnam de la famille al-Saoud.

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