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«BongoLeaks» : le rapport qui accuse le clan présidentiel au Gabon (MdP)

par Fabrice Arfi 27 Avril 2015, 17:17 Gabon Françafrique Ali Bongo Pillage Delta Synergie

Mediapart publie un rapport « strictement confidentiel » qui confirme et amplifie nos premières révélations sur la société Delta Synergie, boîte noire de l’économie gabonaise, dont l’un des principaux bénéficiaires est l’actuel chef de l’État, Ali Bongo. Problème : selon la Constitution du Gabon, « les fonctions du président de la République sont incompatibles avec l’exercice de toute […] activité à caractère lucratif ».

La preuve définitive de la mainmise sur l’économie de tout un pays, le Gabon, par la famille qui le dirige sans partage depuis bientôt un demi-siècle, les Bongo, tient en 256 pages. Pas plus. Mediapart publie en intégralité un rapport « strictement personnel et confidentiel » qui confirme et amplifie nos premières révélations sur la société Delta Synergie, boîte noire de l’économie gabonaise, dont l’un des principaux bénéficiaires est désormais l’actuel chef de l’État, Ali Bongo. Problème : selon l’article 14 de la Constitution du Gabon, « les fonctions du président de la République sont incompatibles avec l’exercice de toute […] activité à caractère lucratif ».

Commandé dans le cadre de la succession d’Omar Bongo, ancien dictateur du Gabon (1967-2009), père d’Ali et parrain de la Françafrique, ce rapport d’audit a été signé le 15 avril 2012 par deux avocats parisiens, Alain Fénéon et François Nouvion. Dès l’entame du rapport, la sensibilité de son contenu ne fait guère de doute : « Le cabinet se dégage de toute responsabilité si ce document devait être porté à la connaissance d’un tiers ou s’il entre en sa possession par quelque moyen que ce soit. »

Le voici :

AUDIT DELTA SYNERGIE by farfi_2

Enregistrée au tribunal de commerce de Libreville sous le numéro 5768/B, Delta Synergie était contrôlée à 37 % par Omar Bongo de son vivant, comme Mediapart l’a déjà raconté. Actionnaire à hauteur de 10 % du temps de son père (décédé en juin 2009), Ali Bongo est passé post-succession à 19,25 % du capital. Ce qui fait de lui le principal actionnaire de Delta Synergie avec sa sœur Pascaline, ancienne directrice de cabinet de Bongo père. La fratrie Bongo compte au total 53 héritiers, mais seuls deux d’entre eux – Ali et Pascaline – sont légataires universels. Une grande famille, mais un petit monde.

“Cash machine” du clan Bongo qui dégage chaque année plusieurs milliards de francs CFA de dividendes, sans compter les immenses plus-values possibles sur des cessions d’actions, Delta Synergie permet surtout à la famille présidentielle de contrôler, parfois de manière totalement occulte, de larges pans de l’économie du pays. Son pays. Sa propriété. Pas un secteur n’est épargné par l’emprise de Delta Synergie : assurances, banques, agroalimentaire, sécurité, transport, médicament, BTP, agriculture, matières premières, immobilier, aviation d’affaires, textile, média, vente de gaz et de pétrole, bois…

Comme Mediapart l’a déjà rapporté, Delta Synergie a par ailleurs pris des participations dans cinq multinationales françaises très actives au Gabon (Veolia, Bolloré, Bouygues, Eramet et la BNP), lesquelles doivent profiter de leurs bonnes relations avec la famille régnante pour décrocher des marchés. Ce qui pose aujourd’hui la question d’une éventuelle complicité de ces grandes entreprises, qui n’ont pas donné suite à nos questions, dans un système de détournement de fonds sur lequel enquête la justice française depuis plusieurs années (affaire dite “des Biens mal acquis”).

Mais l’examen du rapport d’audit que nous publions, dont l’existence avait déjà été évoquée par Le Monde, offre une plongée inédite au cœur des secrets de Delta Synergie. Les principaux enseignements sont doubles : 1) contrairement aux éléments de langage diffusés par la présidence gabonaise depuis les premières révélations de Mediapart, Delta Synergie est tout sauf une société sans avenir financier et 2) les conflits d’intérêts entre un État dirigé par Ali Bongo et cette holding dont le principal actionnaire est Bongo Ali posent de très nombreuses interrogations, y compris légales.

Une société en particulier, dont Delta Synergie est actionnaire, semble aiguiser les appétits les plus féroces. Il s’agit de la Banque gabonaise et française internationale (BGFI), première banque d’Afrique centrale. Delta Synergie en détient 6,4 % du capital. Dans le rapport d’audit d’avril 2012, on peut notamment lire que la BGFI « annonce s’être fixé pour objectif de porter à 15 % la rentabilité de ses fonds propres ».

« En terme de taille, l’objectif est de porter le total du bilan au-delà de la barre des 2 000 milliards [3 milliards d’euros – ndlr] », annonce aussi le rapport, qui se félicite par ailleurs des « dividendes élevés » et des « perspectives d’évolution de la valeur de l’action ».

Entre 2009 et 2011, Delta Synergie a de fait dégagé avec ses seuls 6,4 % du capital de BGFI plus de 1,3 milliard de francs CFA de dividendes (2 millions d’euros). Un matelas confortable dans un pays où le salaire minimum plafonne douloureusement à 150 euros par mois.

L’étude des comptes de Delta Synergie devrait par ailleurs faire tousser jusque dans les rangs de l’opposition gabonaise. Pages 10 et 11 du rapport d’audit, on découvre ainsi que les deux enfants de celui qui se présente aujourd’hui comme le principal opposant politique d’Ali Bongo dans la perspective de l’élection présidentielle de 2016, Jean Ping, ont bénéficié en 2008 de 24 000 actions de la même BGFI cédées par… Delta Synergie. Il faut dire que la mère des enfants de Jean Ping n’est autre que Pascaline Bongo. Un tout petit monde, donc...

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