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L’interview de Münkler à Die Zeit : la mise au pas comme en 1933 (WSWS)

par Johannes Stern 2 Juin 2015, 07:06 Allemagne Militarisme Münkler Crise Die Zeit

Herfried Münkler à Leipzig
Herfried Münkler à Leipzig

Dans sa campagne contre des étudiants de l’université Humboldt de Berlin qui critiquent sur le blog « Münkler-Watch » les cours militaristes du professeur Herfried Münkler, l’hebdomadaire allemand Die Zeit est descendu plus bas encore dans sa dernière édition.

Dans une longue interview publiée sous le titre « Des ressentiments comme en 1933 », Münkler accuse ces étudiants de nazisme et d’antisémitisme. Il reproche aussi à ses critiques de recourir à une « guerre asymétrique », terme associé avant tout au terrorisme. Plus loin, il explique: « Le discours du ressentiment qu’ils tiennent me fait plutôt penser à ce qui se passait dans les universités en 1933 : il a de l’argent, nous nous sommes pauvres: il a de l’influence, nous n’en avons pas. C’est aussi un modèle qui a été utilisé par les antisémites. »

La comparaison par Münkler d’étudiants antimilitaristes à des nazis est une ignoble diffamation qui met le monde à l’envers. Que s’est-il passé dans les universités en 1933? Après l’arrivée au pouvoir des nazis, les universités furent forcées de se conformer et elles adoptèrent la ligne militariste d’extrême droite du régime hitlérien. C’est sur la base de cette mise au pas supervisée par l’Etat et appelée Gleichschaltung par le nazis, que la liberté d’expression fut abolie, que les juifs, les étudiants pacifistes et de gauche furent persécutés et que les travaux universitaires et de recherche furent adaptés aux objectifs militaires du régime.

L’université Humboldt, connue alors sous le nom d’université Friedrich Wilhelm, a joué un rôle central dans ce processus. C’est là qu’en 1926 fut fondée la Ligue des étudiants nationaux-socialistes allemands. C’est aussi là qu’eut lieu le tristement célèbre autodafé de livres du 10 mai 1933. Outre les livres écrits par des juifs et des marxistes on brûla des livres pacifistes. Le célèbre roman antiguerre d’Erich Maria Remarque « A l’Ouest rien de nouveau » fut jeté aux flammes avec les mots « A bas la trahison littéraire des soldats de la guerre mondiale! Pour l’éducation du peuple dans l’esprit de vaillance! ».

La barbarie des nazis avait été préparée par la répression et l’emprisonnement des antimilitaristes pendant la République de Weimar. Le sort tragique de Carl von Ossietzky est bien connu. Il avait été condamné à 18 mois de prison à la fin de 1931 pour sa révélation dans l’hebdomadaire Weltbühne du renforcement illégal de la Wehrmacht, l’armée allemande. Sur les ordres des nazis, Ossietzky fut une nouvelle fois emprisonné en février 1933 en tant que pacifiste et démocrate engagé. Il mourut en 1938 des suites de ses terribles conditions de détention.

Un parallèle avec « ce qui se passait dans les universités en 1933 » montre exactement le contraire de ce que Münkler avance. C’est Münkler et non les étudiants qui plaide pour la dictature et le militarisme et qui veut réprimer toute critique. Les étudiants eux, sont attaqués et diffamés parce ce que, entre autre, ils mettent en cause les positions militaristes de leur professeur.

En 1933, c’étaient des professeurs comme Carl Schmitt et Martin Heidegger qui interprétaient la loi conformément aux nazis ou qui justifiaient philosophiquement le « Führerstaat » (Etat du Führer). Actuellement, ce sont les professeurs comme Münkler qui abusent de leurs positions d’universitaires pour intégrer les universités à la politique étrangère allemande et à la course à la guerre.

Münkler affirme ne pas être militariste. C’est faux. Sa défense de la guerre et du militarisme est notoire au point que même Die Zeit ne peut s’empêcher de mentionner son « militarisme », son « haut degré d’entrecroisement [au plus haut niveau]» et ses « liens étroits avec l’activité politique. » En fait, il existe à peine un autre universitaire qui apparaisse plus souvent dans les débats télévisés, les entretiens à la radio, les articles de journaux et les réunions-débats pour promouvoir la fin de la retenue en politique étrangère proclamée par le gouvernement.

Son dernier livre, Macht in der Mitte [Puissance du milieu], est un long appel en faveur d’un retour à la politique de grande puissance de l’Allemagne. Il y dit souhaiter que l’Allemagne devienne le « maître de discipline de l’Europe » et s’établisse comme « puissance hégémonique ». L’Allemagne est « devenue la puissance centrale de l’Europe », écrit Münkler et doit « assumer le rôle qui est le sien. »

La propagande de Münkler pour le renforcement militaire et la guerre est notoire. Il est aussi un ardent défenseur des drones de combat. En avril, dans une interview au Frankfurter Allgemeine Zeitung (FSZ), il a qualifié ces machines à tuer d’armes « humaines. » Il était allé jusqu’à faire un parallèle entre elles et les gaz utilisés durant la Première Guerre mondiale, qu’il a aussi décrit comme une arme « plus humaine, » par rapport aux mortiers, aux chars et aux mitrailleuses.

Les auteurs de « Münkler-Watch » ont créé leur blog avant tout au sujet du militarisme. « Nous voulons montrer ce que cela signifie pour des étudiants qu’un extrémiste militariste déclaré … est chargé de l’éducation des jeunes, » écrivent-ils. Ils disent avoir l’intention de « montrer ce qui se passe ici, et pas seulement pour Münkler. »

En ce qui concerne la toute récente mise en ligne du blog relative à son cours du 19 mai, ils écrivent sous le titre « Parlant par la bouche de Machiavelli, » qu’il est frappant « à quel point Münkler parle, à ce stade, à travers ce qu’il présente comme les pensées de Machiavelli. »

Ils se réfèrent à des arguments analogues existant dans un texte écrit par Münkler pour le ministère allemand des Affaires étrangères où il décrit « comment, du fait de la Seconde Guerre mondiale et de la prospérité, il manque aux Allemands le sens d’une politique énergique représentant les intérêts de l’élite allemande. » Ils disent que dans le texte, Münkler réclame des politiciens qui « communiqueraient à la population que l’Allemagne devait embrasser fièrement la cause de ses intérêts légitimes dans le monde » et qui devaient « marcher vaillamment devant les Allemands. » Ils ont dit avoir remarqué à quel point « Machiavelli et Münkler étaient apparentés. »

Dans ses cours, Münkler ne veut tolérer aucune critique de tels points de vue. L’une des raisons de la création de « Münkler-Watch » est que Münkler ne permettait pas que des questions soient posées en amphithéâtre. La véhémence de ses attaques à l’encontre du blog montre clairement qu’il n’accepte sur ces questions aucune objection de la part des étudiants.

Dans Die Zeit, Münkler explique indirectement pourquoi il en est ainsi. L’on ne devait pas « sous-estimer » le fait qu’en raison de « Münkler-Watch », il était à présent « contraint de parler prudemment. » Du fait de leur « vocabulaire dénonciateur », l’« ambiance de travail intime entre les chargés de cours et les participants » était « perturbée » et « brisée par une surveillance externe, » s’est-il plaint.

Lors de la présentation de « Macht in der Mitte » à la Foire du livre de Leipzig cette année, Münkler a clairement indiqué ce qu’il entendait par « ambiance de travail intime. » Il a qualifié les étudiants de première année de « tocards » qui néanmoins arrivaient à grandir « au rythme des exigences ». Il entendait par là ses propres cours. Après tout, on trouvait toujours au moyen d’un « processus de sélection » du « personnel politique compétent » pour « porter les bottes de Mme Merkel et de M. Steinmeier. » « Le luxe de la démocratie » était « alors de déterminer quels pieds allaient dans quelles bottes. »

Pour faire bref, Münkler se débat comme un forcené parce que les critiques des étudiants contrecarrent son projet d’endoctrinement de la jeunesse dans le but de fournir au gouvernement, aux groupes de pression de la politique étrangère, aux armées et aux agences de renseignement de nouvelles recrues. Ou pour parler comme Münkler, éduquer des « tocards », les « sélectionner » pour ensuite leur faire chausser la paire de « bottes qui convient. »

C’est précisément là que réside le parallèle avec 1933. Tout comme à l’époque, le militarisme est incompatible avec le droit fondamental à la liberté d’expression et Münkler exige la répression de toute critique et la mise au pas (Gleichschaltung) de l’université.

A la fin de l’interview, Münkler menace les étudiants. Die Zeit estimant que ses critiques avaient « avec de petits moyens obtenus de grands résultats » Münkler répond qu’« il fallait analyser cela afin de pouvoir envisager des contre-mesures efficaces. Cela me tente tout à fait. » On ne peut que spéculer sur ce qu’il a voulu dire. Dans les conflits politiques à l’étranger il a exigé le recours à des drones de combat pour punir les terroristes se livrant à une « guerre asymétrique. »

Pour le moment il se limite (encore) à reprocher à la direction de l’université de « laisser tomber » des professeurs comme lui et à dire qu’elle n’a « aucune capacité d’empathie ». Selon un article paru dans le Tagesspiegel, il s’est adressé au service juridique de l’université et le porte-parole de l’université, Hans-Christoph Keller, a confirmé que ce service « examinait ces activités dans le cadre de ses possibilités. »

C’est sur cette base que Münkler se solidarise actuellement avec l’historien de l’Europe de l’est, Jörg Baberowski. Ce défenseur de l’apologiste nazi Ernst Nolte, qui minimise dans ses propres écrits la guerre d’anéantissement des nazis en Union soviétique, avait bloqué à des étudiants et des universitaires critiques l’entrée à un colloque à l’aide du personnel de sécurité.

Dans son interview à Die Zeit, Münkler a affirmé que Baberowski « était comme lui poursuivi anonymement sur l’Internet. » C’est un mensonge. L’EJIES (Etudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale) n’a pas critiqué Baberowski et Münkler de façon anonyme mais publique, lors de réunions, dans des lettres ouvertes et des déclarations publiques.

Les conséquences avaient été les mêmes que pour « Münkler-Watch ». Le département d’Histoire avait, sur son site officiel, appelé chargés de cours et étudiants à « s’opposer » à l’EJIES et à ne plus tolérer des critiques de Baberowski « dans l’enceinte de l’université ». Le président de l’université, Jan-Hendrik Olbertz, avait signé une déclaration identique accusant l’EJIES et le Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’Egalité sociale) de « diffamation » et de mener une « campagne de dénigrement. »

Le véritable enjeu n’est pas l’anonymat, mais la répression de la critique. Ceci confirme les avertissements lancés par l’EJIES. Dans une lettre ouverte adressée à la direction de l’université, nous disions en février 2014, « L’attaque de Baberowski contre les droits démocratiques fondamentaux et les libertés académiques sert les intérêts de ceux qui veulent transformer l’Université Humboldt en un centre de propagande droitière et militariste. »

Depuis, l’université s’est elle-même rangée ouvertement derrière ce programme alors que de plus en plus d’étudiants expriment leur opposition.

(Article original paru le 25 mai 2015)

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