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La Turquie rejoint les États-Unis dans la guerre en Syrie (WSWS)

par WSWS 27 Juillet 2015, 21:05 Turquie Syrie OTAN Guerre USA EI Collaboration Kurde

La Turquie rejoint les États-Unis dans la guerre en Syrie (WSWS)
La Turquie rejoint les États-Unis dans la guerre en Syrie 
Par notre correspondant en Turquie
27 juillet 2015
WSWS

Le gouvernement turc a effectué ces derniers jours un changement majeur dans sa politique étrangère. Il s’est aligné nettement sur la stratégie militaire de Washington dans la région et il est devenu un acteur effectif de la « coalition » menée par les Etats-Unis et faisant la guerre en Irak et en Syrie

Ankara s’est longtemps abstenu de soutenir la guerre menée par les Etats-Unis en Syrie et dirigée ostensiblement contre l’État islamique (EI). Il insistait sur une politique visant à renverser le gouvernement du président Bachar al-Assad et soutenait secrètement l’EI à la fois contre le régime syrien et contre les nationalistes kurdes.

Mercredi 22 juillet cependant, le président américain Barack Obama et le président turc Tayyip Erdo&;an ont convenu lors d’un appel téléphonique de coopérer pour sécuriser la frontière turco-syrienne et lutter contre l’EI.

Le lendemain, les responsables américains annonçaient un accord permettant aux États-Unis de bombarder les positions de l’EI depuis les bases aériennes turques d’Incirlik et Diyarbakir. Le gouvernement turc a aussi approuvé l’armement des drones Predator américains décollant de la base aérienne d’Incirlik.

Selon le journal turc Hurriyet, l’accord, traité par le gouvernement turc comme un « décret gouvernemental secret, » contient encore le plan d’une « zone tampon » dans le nord de la Syrie, réclamée depuis longtemps par Ankara comme moyen d’intensifier la guerre de changement de régime contre Assad.

Le général John Allen, envoyé spécial d’Obama auprès de la soi-disant coalition anti-EI, a nié l’information jeudi lors d’une apparition au Forum sur la sécurité d’Aspen, dans le Colorado. Le sujet « ne faisait pas partie de la discussion » a-t-il dit.

Le porte-parole du département d’État Mark Toner a cependant jeté le doute sur cette dénégation et dit, à Washington, que si l’administration Obama s’inquiétait bien de « certains défis logistiques inhérents à une zone tampon.. » elle prenait « évidemment des menaces à la frontière de la Turquie au sérieux... Donc, nous sommes à la recherche d’options. »

Si cette « option » est intégrée à l'accord, l'entrée de la Turquie dans la campagne anti-EI signifie une escalade qualitative de l'intervention américaine en Syrie.

Un haut responsable américain a dit que l’accord allait « changer la donne ». Les bases aériennes turques sont beaucoup plus proches de la frontière syrienne que celles utilisées jusqu’à présent par les avions de guerre américains et situées en Irak, au Koweït, en Jordanie ou dans le golfe Persique. Les avions et drones de combat américains pourront réagir bien plus rapidement au renseignement et attaquer plus fréquemment. Les avions-espions pourraient survoler la Syrie pendant plus longtemps.

L’armée turque a directement rejoint la guerre contre l'EI le jeudi 23 juillet. Les chars et l’artillerie ont bombardé ses forces à travers la frontière. Vendredi, pour la première fois, ses avions de combat ont attaqué des bases de l’EI en Syrie. Ils ont, selon Ankara, frappé deux QG et un « point de rassemblement » du groupe. La décision de cette attaque avait été prise lors d’une réunion de sécurité jeudi, a dit le gouvernement. Celui-ci a également affirmé qu’aucun soldat ou avion de combat turc n’avait traversé la frontière syrienne au cours des opérations.

Tout en rejoignant les Etats-Unis dans leur guerre anti-EI, Ankara intensifie aussi son offensive contre les groupes nationalistes kurdes ouvertement ou tacitement alignés sur Washington contre l’EI, et contre l’opposition sociale et politique à l’intérieur de la Turquie.

La classe dirigeante turque craint qu’une zone sous contrôle kurde ne se consolide dans le nord de la Syrie avec le PYD/YPG, un dérivé du PKK, groupe de guérilla séparatiste kurde en Turquie. Il combine donc la lutte contre l’EI à une pression de plus en plus forte sur le PYG-YPG et le PKK. Le soi-disant « processus de paix » avec le PKK et son leader emprisonné Abdullah Öcalan est désormais considéré comme mort. Le gouvernement attaque également le Parti populaire démocratique (HDP), le parti kurde légal qui a remporté 13 pour cent des voix aux dernières élections, privant l’AKP au pouvoir de sa majorité.

Le jour où l’armée turque a rejoint la guerre contre l’EI, quelque 5.000 policiers turcs, soutenus par des hélicoptères et des véhicules blindés, ont mené des raids contre des membres présumés du PKK et de l’EI à Istanbul et dans 13 provinces à travers la Turquie. Au moins 250 personnes ont été arrêtées et une femme, membre d’un groupe de gauche, a été abattue.

Le Premier ministre Davuto&;lu a dit que le gouvernement était déterminé à lutter contre tous les groupes « terroristes », « sans distinction. » Il a aussi violemment attaqué le HDP qu’il a dit être issu d'une organisation terroriste. Des critiques du gouvernement cependant, ont dénoncé le fait que la majorité des personnes arrêtées n’étaient pas membres ou sympathisants de l'EI, mais des militants kurdes, de la gauche radicale et des opposants politiques turcs du gouvernement.

La raison immédiate donnée pour le virage politique est l’attaque terroriste de lundi dernier dans la ville de Suruç où un kamikaze de l’EI a tué 32 personnes et en a blessé une centaine. Cela fut suivi d’une attaque de l’EI sur des soldats turcs à la frontière syrienne. Selon les médias turcs, les militants de l’EI ont abattu un soldat et en ont blessé quatre, lorsque les autorités turques ont interdit à un membre de l’EI blessé de traverser la frontière pour être soigné.

Mais il est clair que ce changement dans la politique étrangère se préparait depuis longtemps. Les guerres américaines en Moyen-Orient ont déstabilisé toute la région, sapé les ambitions néo-ottomanes de l’AKP d’Erdogan et ses visées d’une Turquie puissance régionale de premier plan.

Au début du mois, une importante délégation du Pentagone dirigée par l’envoyé spécial d’Obama, le général Allen et la sous-secrétaire à la Défense Christine Wormuth, s’était rendue à Ankara pour y rencontrer les responsables turcs.

Initialement Ankara, Washington et leurs alliés arabes collaboraient étroitement pour saper le régime syrien et armer les groupes islamistes opposés à Damas. Mais quand l'EI s'est développée en Irak et a menacé le régime de Bagdad, Washington a opéré un virage politique. Il a bombardé l'EI et, à la grande consternation d'Ankara, s'est allié aux groupes kurdes irakiens. Le récent accord entre l'Iran et les Etats-Unis mine encore plus une influence turque déjà en déclin.

En rejoignant la guerre contre l’EI et en intensifiant simultanément la confrontation avec les groupes nationalistes kurdes, Ankara tente à nouveau d’influencer les événements. Il aggrave par là les tensions ethniques et sectaires en Syrie, en Turquie et dans toute la région, ce qui constitue pour la classe ouvrière un danger mortel.

Une deuxième raison, non moins importante, du bellicisme d’Ankara est l’escalade des tensions sociales et politiques à l’intérieur du pays. Le massacre de Suruç a déclenché une vague d’attentats terroristes de vengeance, dans laquelle le PKK a tué trois policiers, un soldat et deux membres présumés de l’EI. Un membre du HDP a été tué par un « assassin non identifié. » Le cabinet du premier ministre turc a déclaré que le gouvernement prendrait « toutes les mesures nécessaires pour protéger l’ordre public et la sécurité nationale. »

Ayant perdu sa majorité parlementaire à l’élection de mai dernier, incapable de former une coalition ayant plus de la moitié des sièges, l’AKP sera probablement forcé d’appeler à une autre élection anticipée. Il craint des pertes encore plus grandes, car la colère à propos de l’attentat de Suruç attise tant l’opposition au gouvernement que le soutien au nouveau parti pro-kurde HDP.

La colère provoquée par l’atrocité de Suruç a entraîné un certain nombre de manifestations dénonçant l’EI et ce que le grand nombre considère comme la complicité du gouvernement turc avec le groupe islamiste. L’État n’a pas hésité à répondre à tous ces événements par la violence.

Vendredi 24 juillet, la police turque a dispersé à l’aide de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc une manifestation de plusieurs centaines de personnes à Istanbul. Les manifestants criaient des slogans dénonçant l’attentat terroriste de Suruç et le gouvernement pour avoir permis au groupe islamiste d’opérer sur le sol turc. Les principaux partis kurdes ont appelé à une « marche pour la paix » bien plus importante pour dimanche.

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