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L’accord nucléaire historique avec l’Iran relance la donne dans le grand jeu eurasien (Asian Times)

par Pepe Escobar 1 Août 2015, 16:26 Iran USA Accord nucleaire Eurasie Pétrole

Et voilà ! C’est effectivement historique. Et c’est la diplomatie qui finit par l’emporter. Dans le contexte du nouveau Grand jeu qui se déroule en Eurasie et des mouvements tectoniques permanents suscités par la réorganisation de l’Eurasie, c’est énorme : l’Iran, soutenu par la Russie et la Chine, est parvenu à s’affranchir de douze ans d’un tortueux bluff atlantiste concernant ses armes nucléaires.

Et tout cela n’a été possible que parce que l’administration Obama avait besoin 1) au moins d’un succès en politique étrangère et 2) d’un coup de pouce pour essayer d’influer, ne serait-ce que par la bande, sur l’établissement d’un nouvel ordre géopolitique centré sur l’Eurasie.

C’est ainsi que nous nous retrouvons aujourd’hui avec ce Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) (plan d’action conjoint) de 159 pages, qui est le véritable accord sur le nucléaire entre les P5+1 et l’Iran. Les diplomates iraniens ont souligné que le JCPOA sera présenté au Conseil de sécurité (CS) des Nations Unies, qui adoptera une résolution sous sept à dix jours après l’avoir officialisé.

L’accord nucléaire historique avec l’Iran relance la donne dans le grand jeu eurasien (Asian Times)

Il est amusant de noter que le ministre iranien des affaires étrangères, M. Javad Zarif, a décrit cet accord comme une solution gagnant-gagnant très chinoise. Mais pas parfaite. «Je suis convaincu que nous vivons un moment historique. Nous parvenons à un accord qui n’est parfait pour personne, mais qui reste réalisable. Ce jour aurait pu être celui de la fin de tout espoir, mais c’est au contraire un nouveau chapitre qui s’ouvre dans ce domaine.»

M. Zarif a également dû souligner, à juste titre, qu’il s’agissait de la solution longuement recherchée à une crise superflue, à savoir la politisation, essentiellement par les États-Unis, d’un dossier scientifique et technique.

Le ministre allemand des affaires étrangères, M. Steinmeier, était pour sa part euphorique : «C’est une journée historique ! Nous laissons trente-cinq ans de silence et plus de douze ans d’un dangereux conflit derrière nous.»

Concernant l’avenir, le président iranien Hassan Rohani a déclaré dans un tweet qu’il est désormais possible de «se concentrer sur des enjeux communs». Il faisait référence à la lutte réelle que doivent mener conjointement l’Otan et l’Iran contre le pseudo-califat d’ISIS/ISIL/Daech, qui se réclame d’un wahhabisme intolérant et dont les attaques sont dirigées directement contre les chiites et les Occidentaux [pas tous, bizarrement l’État d’Israël est épargné, ne serait-il pas occidental, NdT].

Intervenant à point nommé, le président russe Vladimir Poutine a souligné que cet accord contribuera à lutter contre le terrorisme au Moyen-Orient, mais également à «renforcer la sécurité mondiale et régionale, ainsi que la lutte contre la prolifération nucléaire dans le monde» et – prenant peut-être ses désirs pour des réalités – «la création au Moyen-Orient d’une zone sans armes de destruction massive».

Le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a pour sa part relevé que cet accord répondait pleinement aux enjeux des négociations. Le fait est qu’aucun accord n’aurait été possible sans une implication poussée de la Russie, et l’administration Obama en a parfaitement conscience (même si elle ne peut pas l’admettre publiquement).

Les problèmes ont vraiment commencé quand M. Lavrov a ajouté que Moscou attendait l’annulation des projets de défense antimissiles de Washington, une fois que l’accord avec l’Iran aura fait la preuve que Téhéran n’est pas et ne sera pas une menace nucléaire.

C’est là que le bât blesse. Pour le Pentagone, il n’est tout simplement pas question d’annuler le moindre volet de sa doctrine militaire de la domination totale, tout simplement pour une question de diplomatie. Tous les spécialistes des questions de sécurité qui ne sont pas aveuglés par l’idéologie savent que la défense antimissiles n’a jamais concerné l’Iran, mais la Russie. Le nouvel état des lieux militaire du Pentagone continue de citer – pas accidentellement – les principaux acteurs eurasiens que sont l’Iran, la Chine et la Russie comme constituant des menaces pour la sécurité nationale US.

Quid du côté plus réjouissant des relations Iran-Russie ? Les relations commerciales sont appelées à se développer, en particulier dans les nanotechnologies, la construction mécanique et l’agriculture. Sur le front plus vaste de l’énergie, l’Iran sera en effet en concurrence avec la Russie sur de grands marchés tels que la Turquie et, bientôt, l’Europe occidentale.

Cependant, Gazprom comme la société nationale iranienne du pétrole (NIOC, National Iranian Oil Company) auront alors les coudées franches pour coordonner leurs parts de marché. Un cadre de la NIOC, Mohsen Qansari, avance que l’Iran privilégiera les exportations vers l’Asie et tentera de reconquérir au moins les 42% de parts du marché européen qu’il détenait avant les sanctions.

Par rapport à tant de perspectives encourageantes, la réaction de Washington était plutôt terre à terre. Le président Barack Obama a préféré souligner – à juste titre – que tous les chemins conduisant à une arme nucléaire iranienne avaient été coupés. Il s’est également engagé à opposer son veto à toute législation du Congrès étasunien visant à bloquer l’accord. Lorsque j’étais à Vienne, la semaine dernière, j’ai eu la confirmation d’une source européenne que l’administration Obama s’estimait sûre d’obtenir le nombre de voix nécessaire au Capitole.

Et le pétrole, dans tout ça ?

Tariq Rauf, ancien responsable de la politique de contrôle et de sécurité de l’AIEA, et actuellement directeur du Programme de désarmement et de non-prolifération au SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), a applaudi, déclarant que cet accord était «l’accord multilatéral sur le nucléaire le plus important depuis deux décennies, le dernier en date étant celui de 1996 qui interdisait les essais nucléaires». M. Rauf a même avancé que le Prix Nobel de la Paix 2016 devrait être attribué au Secrétaire d’État US John Kerry et au ministre iranien des affaires étrangères, M. Zarif.

Restaurer la confiance entre les États-Unis et l’Iran sera toutefois un long chemin semé d’embûches.

Téhéran a accepté un moratoire de quinze ans sur l’enrichissement de l’uranium au-delà du seuil des 3,67 %, soit une réduction de deux tiers de sa capacité d’enrichissement. Seul le site de Natanz procédera à l’enrichissement ; quant à celui de Fordow, il n’y sera pas entreposé de matières fissiles.

L’Iran s’est engagé à ne pas stocker plus de 300 kg d’uranium faiblement enrichi, soit une réduction de 96 % par rapport aux niveaux actuels. Le réacteur Arak sera reconfiguré et ne servira pas à produire du plutonium. Le carburant nucléaire consommé sera géré par une équipe internationale.

Également ce mardi, l’AIEA et l’Iran ont signé à Téhéran une feuille de route déjà arrêtée la semaine dernière à Vienne. D’ici le 15 décembre, la totalité des douze questions en suspens, passées et présentes, devraient être clarifiées et l’AIEA fera alors part de son estimation finale. L’accès par l’AIEA au site militaire de Parchin, toujours très litigieux, fait partie d’un accord séparé.

L’un des principaux points de friction réglés ces derniers jours à Vienne a été résolu, et Téhéran autorise désormais les inspecteurs des Nations Unies à visiter quasiment n’importe quel site. Il reste toutefois en droit de faire objection à une visite particulière. Une commission conjointe, la P5+1+Iran, pourra mettre fin à toute objection par simple vote à la majorité des voix. S’il est battu aux voix, l’Iran dispose alors de trois jours pour se mettre en conformité. À la différence de la période qui a précédé la guerre d’Irak, il n’y aura aucun inspecteur américain, mais uniquement des inspecteurs provenant de pays entretenant des relations diplomatiques avec l’Iran.

Ainsi, la mise en œuvre de l’accord prendra au moins cinq mois. Les sanctions ne seront levées que début 2016.

Ce qui est certain, c’est que l’Iran attirera alors les investisseurs étrangers. La plupart des sociétés multinationales occidentales et asiatiques sont d’ores et déjà dans les starting blocks, prêtes à s’emparer de ce marché quasiment vierge de plus de soixante-dix millions d’habitants, dont la classe moyenne possède un très bon niveau d’instruction. On y prévoit un boom dans des secteurs tels que l’électronique grand public, l’automobile, l’hôtellerie et les loisirs.

Et puis, bien sûr, il reste le pétrole. L’Iran dispose d’une réserve considérable de cinquante millions de barils de pétrole stockés en mer, prête à déferler sur le marché mondial. Inévitablement, l’acheteur privilégié sera la Chine, l’Occident restant englué dans la récession. La première tâche de l’Iran consiste à récupérer sa part de marché parmi les producteurs du golfe Persique.

Toutefois, les prix du pétrole étant à la baisse, l’Iran ne doit pas s’attendre à en tirer grand profit dans le court à moyen terme.

Enfin, une vraie guerre contre la terreur ?

L’embargo sur les armes conventionnelles à destination de l’Iran reste pour l’essentiel en vigueur pour une durée de cinq ans. C’est absurde quand on sait qu’Israël et l’Arabie saoudite s’arment jusqu’aux dents.

En mai dernier, le Congrès des États-Unis a approuvé une vente d’armes à Israël d’un montant de $1,9 Mds. Parmi ces armes figurent cinquante bombes anti-bunker BLU-113 – pour quoi faire ? Bombarder Natanz ? – et trois mille missiles Hellfire. Quant à l’Arabie saoudite, selon le SIPRI, elle aurait dépensé l’année dernière pas moins de $80 Mds pour l’achat d’armes, dépassant des puissances nucléaires telles que la France ou la Grande-Bretagne. L’Arabie saoudite est actuellement – illégalement – en guerre contre le Yémen.

Le Qatar n’est pas loin derrière. Il a signé un contrat de $11 Mds pour l’achat d’hélicoptères Apache et de systèmes de défense aérienne Javalin et Patriot. Il est également sur le point d’acheter un grand nombre de chasseurs F-15.

Trita Parsi, président du Conseil national américano-iranien, n’a pas mâché ses mots : «L’Arabie saoudite dépense treize fois plus que l’Iran pour sa défense. Pourtant, c’est l’Iran, et non l’Arabie saoudite, que les États-Unis considèrent comme l’agresseur potentiel.»

Donc, quoi qu’il arrive, l’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices. Il y a deux semaines à Vienne, le ministre des Affaires étrangères, M. Zarif, a déclaré devant un petit groupe de journalistes indépendants, dont notre correspondant, que les négociations aboutiraient parce que les États-Unis et l’Iran étaient convenus de ne pas s’humilier mutuellement. Il a souligné avoir «payé le prix fort vis-à-vis de l’opinion iranienne pour ne pas avoir blâmé les Américains» et qualifié Jon Kerry d’homme raisonnable. Il était toutefois préoccupé par l’establishment US qui, selon les informations dont il disposait, était obstinément opposé à la levée des sanctions.

M. Zarif a également apprécié l’idée russe que, une fois un accord conclu, le moment sera venu de former une vraie coalition antiterroriste regroupant Américains, Iraniens, Russes, Chinois et Européens. Poutine et Obama sont d’ailleurs convenus de collaborer sur des questions régionales. En outre, la diplomatie iranienne laissait entendre que l’administration Obama avait enfin compris que l’alternative à Assad en Syrie était ISIS/ISIL/Daech, et non l’armée syrienne libre
.
Reste à voir si une telle collaboration verra le jour lorsque le Mur de la Méfiance sera tombé. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il sera possible d’évaluer clairement si l’administration Obama a pris une décision stratégique majeure et si la normalisation de ses relations avec l’Iran n’est pas simplement de la poudre aux yeux.

Pepe Escobar

Traduit par Gilles Chertier, relu par jj et Diane pour le Saker Francophone

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