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Affaire Boulin: un « Canard » le bec dans l'eau (Mediapart)

par Mediapart 25 Septembre 2015, 18:13 Boulin Affaire Canard Enchaîne

Violemment mis en cause à plusieurs reprises par Le Canard enchaîné pour son traitement de l'affaire Boulin, le journaliste de France Inter Benoît Collombat, auteur d'un livre-enquête de référence sur ce dossier que la justice vient de rouvrir, répond point par point au Palmipède.

Depuis plus de trente ans, Le Canard enchaîné, par la plume de Louis-Marie Horeau, écrit inlassablement le même article sur l’affaire Boulin, quasiment mot pour mot. Un « bétonnage » en règle de la thèse du suicide de Robert Boulin, sans jamais avoir contre-enquêté sur la mort du ministre, un Canard « enchaîné » à l’inepte version policière livrée à l’époque. Comme si, depuis octobre 1979, tel Hibernatus, Le Canard était resté gelé dans les eaux saumâtres de l’étang Rompu, où le corps du ministre du Travail de Robert Boulin a été retrouvé.

Pourtant, depuis 1979, de nombreux éléments factuels invalident la thèse d’un suicide par noyade dans 50 centimètres d’eau, après absorption de Valium. Blessures au visage, coupure au poignet droit, corps déplacé… Mais le palmipède ne veut pas les voir, préférant rester le bec dans l’eau. Pire encore, il tente de faire passer « les tenants de la thèse selon laquelle Robert Boulin a été assassiné » pour des « adeptes » du « complot », amateurs de « conspiration », qui voient des « conjurés » partout. Bref, des quasi illuminés, amateurs de mauvais polars !

Quant aux témoins qui sortent de l’ombre, ils sont, par avance, discrédités. « Que peut changer l’apparition d’un témoin qui a réfléchi pendant trente-six ans ? », écrit ainsi fielleusement le palmipède, en faisant référence à cette personne qui dit avoir vu Robert Boulin, peu de temps avant sa mort, le 29 octobre 1979, en fin d’après-midi, à Montfort-l’Amaury, dans son véhicule, côté passagers, en compagnie de deux individus

Un témoignage sur lequel se sont notamment appuyées la fille de Robert Boulin et son avocate, Marie Dosé, pour déposer plainte avec constitution de partie civile pour « assassinat » et « arrestation, enlèvement, détention et séquestration suivis de la mort de la victime » et obtenir ainsi l’ouverture d’une information judiciaire criminelle au tribunal de grande instance de Versailles. L’ouverture de cette nouvelle information judiciaire n’avait rien d’automatique, contrairement à ce que tente de faire croire Le Canard, puisqu’une ordonnance de non-lieu avait déjà été rendue (en un temps record !) par la juge Laurence Vichnievsky en 1991 (confirmé en 1992 par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris) suite à une plainte pour « homicide volontaire » de la famille Boulin. Le parquet de Versailles comme la doyenne des juges d’instruction auraient donc pu s’opposer à cette réouverture en invoquant notamment l’autorité de la chose jugée.

Cela n’a pas été le cas. J’ai révélé l’existence de ce témoin, en 2013. Il n’a pas « réfléchi pendant trente-six ans » avant de sortir de son silence. La réalité est beaucoup plus simple. S’il n’avait pas parlé jusqu’ici, c’est que pour lui, l’affaire Boulin appartenait au passé. C’était une affaire classée. Quand elle est revenue sur le devant de la scène en 2013 (par le biais d’une soirée spéciale sur France 3), cette personne a alors pris conscience que son témoignage pouvait être utile. D’ailleurs, quand j’ai rencontré cette personne, j’ai été frappé par le fait qu’elle n’avait pas conscience de l’importance de son témoignage, ce qui, à mes yeux, en renforce encore la valeur. Ce témoin souhaite rester dans l’ombre médiatiquement, tout en acceptant de dire ce qu’il sait, ni plus, ni moins, devant un juge d’instruction. Cela pourra désormais être le cas. Il s’agit donc d’une démarche citoyenne, dans une affaire où il n’y a que des coups à prendre, y compris des coups de « palmes » du Canard.

« Il faut ramener le débat à la triviale réalité de quelques faits indiscutables », professe le palmipède, en s’arrêtant sur neuf points.

Reprenons-les, un par un.

  • 1. « Contrairement aux affirmations lapidaires sur l’affaire du terrain de Ramatuelle qui serait « bidon », Robert Boulin était bel et bien englué dans une très sale histoire. L’enquête a établi que le terrain acheté n’appartenait pas au vendeur, un escroc qui le faisait chanter, après lui avoir remboursé le prix payé. L’idée d’être ainsi mis en accusation était insupportable à Boulin. »

En fait, Boulin est la victime dans cette histoire. Il s’est fait piéger par Henri Tournet, un escroc proche de Jacques Foccart, le Monsieur Afrique du gaullisme.

En juillet 1974, Boulin (qui n’est plus ministre) achète à Tournet deux hectares de terrain, non viabilisé, à Ramatuelle. La vente s’effectue en bonne et due forme, par acte authentique passé devant notaire, pour la somme de 40 000 francs, un prix conforme au marché. Intègre et travailleur, Boulin n’a pas fait fortune en politique. C’est la raison pour laquelle, en février 1975, sa mère décide de lui donner un coup de pouce financier. Elle lui verse 40 000 francs correspondant à l’achat du terrain. Un don qui figure dans le dossier fiscal de Robert Boulin. Au même moment, un chèque du même montant est étrangement endossé en liquide sur le compte de Tournet (la signature de la personne qui endosse le chèque est illisible). Quand il sera cerné par la justice, l’escroc tentera de faire croire qu’il a reversé ces 40 000 F à Boulin.

Car Tournet a prévu son coup. Quand il vend ce terrain à Boulin, l’escroc a déjà une idée derrière la tête : faire pression sur lui pour tenter de changer les règles d’urbanisme dans le Var afin de construire vingt-six villas. Manque de chance pour lui : Boulin refuse catégoriquement et donne raison au préfet du Var contre Tournet qui enrage. L’homme est un manipulateur. Son piège va se refermer sur Boulin. Une parcelle du terrain vendu au ministre a déjà été vendue par Tournet à des promoteurs normands qui se retournent contre l’escroc et son notaire qui n’a pas transcrit les ventes. C’est le début de l’affaire dite de Ramatuelle, qui refait surface (coïncidence ?) début 1979. Une enquête est ouverte à Caen, dirigée par le jeune juge Renaud Van Ruymbeke. Le garde des Sceaux, Alain Peyrefitte, n’est pas mécontent de voir le nom de Boulin, concurrent pour Matignon, cité dans un dossier judiciaire. Tournet se retrouve en première ligne. Il tente alors de « mouiller » Boulin, alerte la presse, et finit même par déclarer au juge qu’il aurait remboursé à Boulin les 40 000 F du terrain, par chèque au porteur, ce qui n’a pas été démontré par l’enquête judiciaire.

Lorsqu’il apprend la mort de Robert Boulin, le préfet du Var en poste à l’époque de l’achat du terrain, Jean-Marie Robert, écrit au ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet. Dans ce courrier confidentiel (auquel j’ai pu avoir accès) le haut fonctionnaire explique que « jusqu’à preuve du contraire » Robert Boulin « a toujours été un scrupuleux honnête homme » dans cette affaire de Ramatuelle. A ses yeux, il parait « évident » qu’Henri Tournet « a tenu à dériver l’action de la justice (qui s’est laissé faire ?) sur M. Boulin dans l’espoir qu’un ministre en exercice, étant mis en cause, sa propre affaire serait freinée, sinon classée, et qu’il n’aurait pas lui-même à rendre compte de ses propres responsabilités. »

Cerné par la justice, Tournet prendra finalement la fuite, à l’étranger. Il sera condamné à 15 ans de prison par contumace pour « faux en écriture publique », en novembre 1980 par la cour d’assises de Coutances.

Il est vrai que cette « affaire » souciait gravement Robert Boulin, car elle visait avant tout son intégrité politique. En bon avocat, il consacre des heures entières à préparer sa défense. L’homme est indéniablement touché, affecté, mais bien décidé à répliquer à ce qu’il considérait être une déstabilisation politique. Il sait d’où vient le coup : ses « amis » du RPR. A l’époque, le nom de Robert Boulin circule comme probable futur Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Une situation insupportable pour le parti de Jacques Chirac, dans la perspective de la présidentielle de mai 1981.

L’ « affaire » sort donc opportunément dans la presse, en octobre 1979. D’abord par le biais d’un article publié dans le journal d’extrême droite Minute (qui présente plutôt Boulin comme la victime d’une arnaque), puis dans les colonnes du Canard enchaîné, qui lance véritablement le scandale. L’article du Canard est co-signé par Claude Roire et un certain « Roland Laurent », pseudonyme de Roland Jacquard, reconverti par la suite en « expert » médiatique (et contesté) des réseaux terroristes… Lorsque je l’interroge pour les besoins de mon livre sur l’affaire Boulin, Claude Roire admet qu’au moment de la publication de son article, il lui faut encore « construire un vrai truc, avoir un peu de certitude, interroger le préfet. » Chroniqueur sur RTL, le journaliste Philippe Alexandre révèle que ce sont « les dirigeants du RPR qui ont décidé de révéler à la presse cette « affaire. »

Le Canard se fait donc le relais d’une véritable manipulation politique pour tenter de discréditer Boulin. Pas très glorieux.

  • 2. « Le jour de sa mort, en quittant le ministère du Travail, Boulin a lancé un étrange « Adieu mon bureau ! » qui a stupéfait un témoin. Manifestement, le ministre savait qu’il partait sans retour. »

Un témoin dit effectivement avoir entendu cette phrase, lorsque Robert Boulin quitte pour la dernière fois son ministère, le 29 octobre 1979, à 15 heures. Il s’agit de l’huissier du ministère du Travail. Pour Le Canard, cette interjection est forcément le signe d’un suicide annoncée à la cantonade.

En réalité, à ce moment-là, Robert Boulin souhaite, avant tout, répliquer par écrit au journal Le Monde qui avait publié un article sur cette fameuse affaire de Ramatuelle. La veille, le dimanche 28 octobre, le ministre a passé toute sa matinée chez lui, à son bureau, à taper à la machine, un projet de réponse au Monde. L’après-midi, il se rend à son ministère pour faire des photocopies. Le soir, Robert Boulin lit des extraits de son projet de réponse au Monde à son épouse et à ses enfants. Un projet qu’il soumet le lendemain aux membres de son cabinet. Ses collaborateurs sont divisés sur la question. Le cabinet Boulin décide d’attendre, d’améliorer encore ce texte. Dans le même temps, Robert Boulin fait taper par l’une de ses secrétaires une longue lettre dactylographiée par ses soins. Il souhaite qu’elle retape cette lettre au propre. Il s’agit d’une lettre pugnace dans laquelle Boulin se défend de toute irrégularité dans l’affaire de Ramatuelle.

Voilà ce qui occupe l’esprit de Boulin, le jour de sa disparition.

Pour mieux se défendre, Robert Boulin envisage également de démissionner afin de livrer ses explications au juge Van Ruymbeke. Car son statut de ministre l’en empêche. Seule une autorisation du conseil des ministres aurait pu lui permettre d’aller s’expliquer devant le magistrat instructeur, mais le Premier ministre Raymond Barre s’y oppose, comme il me l’a confirmé lors de notre entretien.

Le 29 octobre 1979, au matin, soit le jour de sa disparition, Boulin évoque justement cette question avec son directeur de cabinet, Yann Gaillard. Le ministre demande à son collaborateur de rencontrer au plus vite le secrétaire général de l’Elysée, à ce sujet. Persuadé de l’intégrité de son ministre, Yann Gaillard est favorable à cette démission. « Je lui ai dit : « Puisque c’est comme ça : démissionnez !, m’explique l’ancien directeur de cabinet de Boulin. Vous serez plus à l’aise en tant que citoyen pour défendre votre honneur. Et plus personne n’entendra jamais parler de cette histoire. » Pourtant, s’il songe indéniablement à cette démission, Boulin ne répond pas clairement à la suggestion de son collaborateur, à cet instant. « Adieu mon bureau ! » est-il le signe de cet état d’esprit ? Difficile d’être affirmatif sur ce point, mais c’est une hypothèse qui n’est pas à négliger.

  • 3. « Pourquoi les policiers sont-ils allés tout droit à Rambouillet, aux étangs de Hollande, quand la disparition du ministre a été signalée par ses proches ? Parce qu’ils avaient retrouvé chez lui, dans sa corbeille à papier, le brouillon d’une lettre dans laquelle il annonçait son intention d’en finir et donnait le lieu exact où on retrouverait son corps. Un faux ? L’assassin était donc dans la maison du mort et y avait déposé un message avant même d’avoir commis son crime. »

Le Canard brouille la chronologie et s’emmêle les palmes dans l’enchainement des évènements. C’est une très courte note dactylographiée découverte dans la corbeille à papier du ministre par le gendre de Robert Boulin, Eric Burgeat, le 29 octobre 1979, peu avant minuit, qui donne l’alerte. Cette notule déchirée porte les mots suivants : « J’envisage de me noyer dans un étang de la forêt de Rambouillet où j’aimais beaucoup faire du cheval. Ma voiture 305 Peugeot est immatriculée 651 GX 92 » Le matin même, cette poubelle avait été entièrement vidée par la femme de ménage de la famille Boulin. Selon la veuve de Robert Boulin, cette poubelle était vide lorsque son mari quitte pour la dernière fois son domicile, à 15 H 30.

Dès la découverte de cette notule, l’alerte est déclenchée par un appel téléphonique du chef de cabinet de Robert Boulin, Marcel Cats, au ministère de l’Intérieur. Boulin « envisage de se noyer » : il faut donc tout faire pour tenter de le retrouver. Dès lors, au domicile familial, deux groupes se forment : un premier groupe composé du fils Boulin, de son épouse et du garde du corps du ministre, Max Delsol, se rend en forêt de Rambouillet, en vain. Un deuxième groupe comprenant le gendre de Boulin et le chef de cabinet du ministre se dirige place Beauvau. Il est une heure du matin. Après une demi-heure d’attente interminable, le cabinet du ministère de l’Intérieur (dont faisait alors partie un certain Claude Guéant) les renvoie sur Matignon. Nouvelle attente angoissée au cœur de la nuit jusqu’à ce que le permanencier de Matignon finisse par lâcher: « Les recherches sont déclenchées. On s’occupe de tout. Rentrez chez vous. On vous tiendra au courant… » En fait, les recherches ne seront lancées qu’à 6 h 25 du matin, après un contact téléphonique entre le chef de cabinet de Boulin et le directeur central de la police judiciaire, Maurice Bouvier.

Le corps de Robert Boulin est finalement découvert (officiellement) à 8 h 40 du matin. Bien plus tôt, en réalité. Plusieurs personnes au sein de l’appareil d’Etat (Premier ministre, ministre de l’Intérieur…) sont prévenues de la découverte du corps du ministre, entre une heure et deux heures et demie du matin, comme me l’ont confirmé les intéressés. Quant à la mort de Robert Boulin, elle se situe, la veille, au soir.

Dès le 29 octobre 1979, entre 19 heures et 20 heures, le décès du ministre est connue d’un petit cercle de personnes. C’est le cas par exemple de cet étrange homme d’affaires proche du RPR, Guy Aubert, qui déboule au domicile des Boulin, affolé : « Robert est mort ! On l’a enlevé ! », dit-il, avant de tourner les talons. L’homme s’exilera en Afrique du sud, dans les années 1980. Il y a aussi le témoignage de l’ami franc-maçon de Boulin, Jacques Douté, restaurateur à Libourne, qui, au même moment, reçoit un appel anonyme : « Il est mort ! » Douté comprend tout de suite que le message concerne le sort réservé à son ami Boulin. « Ils nous l’ont tué ! », lance Douté à ses amis présents, ce jour-là, dans son restaurant.

Les expertises des premiers médecins-légistes, après examen des aliments contenus dans l’estomac du ministre, concluent également que Robert Boulin est mort le 29 octobre 1979 « entre 18 heures et vingt heures. » Coïncidence ? C’est à partir de ce moment-là que « le grand défilé » commence au domicile des Boulin, ce que Le Canard se garde bien de signaler à ses lecteurs. Entre vingt heures et minuit, plusieurs individus ont ainsi accès au bureau et à la machine à écrire du ministre. Entre la rue et la cuisine, une porte de service permettait d’accéder directement au bureau de Robert Boulin, loin des regards indiscrets. Le 29 octobre 1979, la serrure de cette porte de service était cassée, toujours pas réparée.

Parmi ce défilé d’individus, se trouve un personnage (mort en 1998) qui a joué un rôle trouble dans l’affaire Boulin : Patrice Blank. Cet ancien résistant bien introduit dans le monde de la presse (président du conseil d’administration de France Soir après la guerre, il rachète le groupe Liaisons sociales) a, selon moi, trahi Robert Boulin. En octobre 1979, ce Patrice Blank est à la fois le conseiller presse du ministre… tout en étant proche de l’escroc Henri Tournet, qui tente de faire pression sur le ministre pour obtenir des permis de construire. C’est Patrice Blank qui organise un rendez-vous entre Robert Boulin et deux journalistes du Canard enchaîné (dont Louis-Marie Horeau), le lundi 22 octobre 1979, en début de soirée, à son domicile, afin que le ministre puisse s’expliquer. Mais sous couvert d’ « aider » Boulin, Patrice Blank mène, en fait, un double jeu. Même Claude Roire, le journaliste du Canard qui écrit sur l’affaire de Ramatuelle, s’interroge sur le bonhomme : « Dans mes conversations avec Tournet avant la publication de mon premier papier, Tournet me dit : « J’ai un mec pour médiatiser tout ça : Patrice Blank ! Il y a quand même un truc tordu. Un gars qui peut être copain avec Tournet et avec Boulin, c’est quand même une sacrée acrobatie ! », me dit Claude Roire.

Patrice Blank disposait effectivement d’une face cachée. C’est un homme lié aux réseaux de la « Françafrique. » Au cours de mon enquête, j’ai notamment découvert qu’il était membre du conseil d’administration de la FIBA (French intercontinental bank), la banque d’Elf et du Gabon connectée au parti gaulliste. Des réseaux que Robert Boulin menaçait justement de dénoncer lors de sa contre-attaque, afin de réduire au silence ses calomniateurs.

Il est donc probable que lorsque Patrice Blank déboule au domicile de Robert Boulin, il sait que le ministre est déjà mort. D’autant que son comportement, cette nuit-là, intrigue : « Il était inquiet, livide, blanc comme la mort. Un zombie », se souvient le mari de Fabienne Boulin. « J’ai gardé toute la soirée la conviction que le ministre s’était suicidé, ce qui explique mon comportement », expliquera Patrice Blank aux enquêteurs. Son rôle trouble n’a malheureusement pas été creusé par l’enquête alors que la police judiciaire a établi qu’il a menti sciemment lors de sa première audition sur l’heure à laquelle il a appris la mort du ministre. Pire : l’ordonnance de non-lieu sur la mort de Robert Boulin s’appuie en grande partie sur le témoignage de Patrice Blank pour conclure à l’état prétendument dépressif du ministre pouvant justifier son suicide.

En résumé, « l’assassin n’est pas dans la maison du mort, et n’y dépose pas un message avant même d’avoir commis son crime », comme l’écrit Le Canard. En réalité, le crime est déjà commis. Il faut tenter de le maquiller, dans l’urgence. C’est la raison pour laquelle, il aurait fallu s’interroger sur la présence de Blank au domicile des Boulin, cette nuit-là. D’autant que l’homme n’était pas seul. Il était accompagné de l’un de ses proches (inconnu de la famille Boulin), un dénommé Roger Thiery, et du jeune avocat de Boulin, Alain Maillot (aujourd’hui membre du prestigieux cabinet d’avocats d’affaires Darrois-Villey-Maillot-Brochier). C’est le mystérieux inconnu, ami de Blank, qui suggère à la famille de mieux regarder dans le bureau de Boulin avant de s’éclipser…

Il aurait également fallu s’interroger sur les derniers écrits authentiques de Robert Boulin. Patrice Blank est justement (avec l’avocat d’affaires Alain Maillot) l’une des dernières personnes a avoir détenu l’un de ses écrits : le mémo de défense dans l’affaire de Ramatuelle que le ministre a fait taper au propre par sa secrétaire, le 29 octobre 1979 (voir point 2). Une lettre que Boulin fait porter en main propre à Blank et Maillot par l’un de ses deux gardes du corps, le 29 octobre, en fin de matinée, quelques heures avant de disparaitre. Une lettre qui, selon le témoignage de sa secrétaire, ressemble trait pour trait à la lettre attribuée au ministre après sa mort, excepté évidemment les mentions suicidaires, au début et à la fin. Un courrier authentique qui a donc pu parfaitement être détourné de son objet pour devenir « une lettre de suicide. » (Voir point 4).

De façon suspecte, Patrice Blank n’a pas signalé l’existence de cette lettre aux enquêteurs. Et lorsque dans les années 1980, il est interrogé à ce sujet, il affirme la tenir à la disposition de la justice s’il « la retrouve ». Il ne la retrouvera jamais… La lettre remise par Boulin à l’avocat Alain Maillot ne sera pas, non plus, retrouvée.

  • 4. « Quelques heures avant son décès, Boulin a posté une dizaine de lettres, toutes semblables, à quelques mentions manuscrites près. Il y annonce son intention de mettre fin à ses jours. Un faux ? Il n’est pas contesté que la lettre a été tapée sur la machine personnelle de Boulin. L’assassin est vraiment fort. Surtout que certains destinataires ont formellement authentifié les ajouts manuscrits. »

Des lettres dactylographiées signées « Robert Boulin » existent, c’est incontestable. Des lettres de quatre pages (non datées) tapées avec la machine à écrire du ministre. C’est uniquement là-dessus, finalement, que repose la thèse du suicide du ministre, tant les constatations médico-légales et les différents témoignages battent en brèche cette version. Il s’agit d’une dizaine de lettres reçues par des proches du ministre (politiques, avocats, francs-maçons), des journalistes (l’AFP, Minute, Sud Ouest) ou le commissaire de police de Neuilly. Bizarrement, aucun membre de la famille du ministre n’est destinataire de l’un de ces courriers.

Si ces lettres existent bel et bien, il est cependant malhonnête intellectuellement de faire comme si elles ne posaient aucune question. Car quand on les examine de près, elles recèlent de multiples anomalies.

D’abord, ces lettres sont toutes des photocopies, ce qui ouvre la voie à une possible manipulation. Quelques mentions manuscrites figurent bien sur certains courriers ou certaines enveloppes, mais elles ne lèvent pas les doutes sur l’authenticité de ces missives, d’autant que l’écriture et la signature de Boulin était imitée par de nombreuses personnes de son entourage. Ces mentions manuscrites sont diverses et disparates, à l’image du bristol retrouvé dans la voiture du ministre. Sur une face, on peut lire : « Les clefs de la voiture sont dans la poche droite de mon pantalon (T.S.V.P.) », inscrit au stylo à bille bleu. Et de l’autre, à l’encre noire, dans une écriture beaucoup plus resserrée : « Embrassez éperduement [NDA : « éperdument » ne prend pas de « e », une faute d’orthographe étonnante sous la plume de Boulin, féru de grammaire et de littérature] ma femme, le seul grand amour de ma vie. Courage pour les enfants. Boby. »

Deux expertises graphologiques attribuent ces mentions à Boulin. Mais il faut nuancer leur portée. Lorsque j’ai interrogé le premier expert, il m’a affirmé qu’étant donné le manque d’éléments de comparaison, à l’époque, il aurait « très bien pu conclure autrement. » Dans l’affaire de l’assassinat du petit Grégory, ce même expert avait attribué l’écriture du « corbeau » à Christine Villemin avant d’être démenti par la cour d’appel de Dijon. L’expertise en écriture n’est pas une science exacte. Dans les années 1980, une deuxième expertise graphologique, conclut qu’il s’agit bien de l’écriture de Boulin… excepté une mention figurant sur l’enveloppe envoyée à l’AFP ! Comprenne qui pourra. Si certains destinataires des lettres (comme le docteur Pierre Simon) disent reconnaitre l’écriture de Boulin, certains proches du ministre qui voyait défiler sa correspondance, comme son ancien secrétaire général de la mairie de Libourne, Georges Pauquet, estiment, en revanche, qu’elle a été imitée. Un témoin girondin, Eric Carlsberg, m’a également expliqué que Jacques Chaban-Delmas (l’un des hommes politiques les plus proches de Boulin) lui a confié, après la mort du ministre, qu’il ne croyait pas à la véracité de cette lettre.

De multiples bizarreries entourent ces courriers. Par exemple, l’ami franc maçon de Boulin, Pierre Simon, est prévenu la veille, par un coup de fil, qu’il va recevoir une lettre du ministre ! Le suppléant de Boulin, Gérard César (actuel sénateur UMP) reçoit, lui, une lettre posthume à l’Assemblée nationale, alors que Boulin lui écrivait toujours à sa mairie de Rauzan, en Gironde.

Autre anomalie : les enveloppes ainsi que le papier à lettre utilisé, siglé « Ministère du Travail », ne correspondent pas au papier ministériel utilisé à l’époque par Robert Boulin, à savoir : « Ministère du Travail et de la Participation. »

Le contenu même de ces fameuses lettres pose problème, car ce ne sont pas à proprement parler des lettres de suicide. Il s’agit, en fait, d’une longue plaidoirie dans laquelle Robert Boulin se défend de toute illégalité dans l’affaire de Ramatuelle. Avec une phrase décalée, au début de la lettre : « J’ai décidé de mettre fin à mes jours ». Et une phrase, à la fin, sur un feuillet séparé : « Je préfère la mort à la suspiçion [NDR : là encore, une étonnante faute d’orthographe à « suspicion » qui s’écrit sans cédille], encore que la vérité soit claire. Que ma famille, si unie et que l’on commence à attaquer scandaleusement, se resserre encore davantage, dans le souvenir, non altéré, que je pourrai laisser où j‘ai servi l’Etat et mon pays avec passion et désintéressement. »

Le ruban encreur de la machine à écrire de Robert Boulin aurait permis de reconstituer le texte dactylographié. Mais il a mystérieusement disparu du SRPJ de Versailles.

Le texte en défense de Boulin sur l’affaire de Ramatuelle a-t-il été récupéré puis détourné pour fabriquer à la hâte une fausse lettre posthume, lorsque la mort du ministre a été connue d’un petit cercle d’individus, le 29 octobre 1979, à partir de 20 heures ? Quoiqu’en dise Le Canard, l’hypothèse ne peut être balayée d’un revers de main.

Pas besoin de « grand complot », juste d’une ou deux personnes dans l’entourage direct du ministre.

  • 5. « Certains tenants de la thèse de l’assassinat embarrassés par ces missives, ont une réponse. Ils soutiennent sérieusement que ces lettres, fabriquées par les conjurés, auraient remplacés de vrais courriers volés à la poste, la nuit même, par un commando du SAC. Tandis qu’une autre équipe enlevait et tuait le ministre. »

Une nouvelle fois, il faut entrer dans le détail, sous peine de passer aux yeux du Canard pour un adepte des « conjurations. » Aucun témoin n’a vu Robert Boulin poster des courriers à Montfort-l’Amaury, dans les Yvelines, le dernier lieu où le ministre a été vu vivant, le 29 octobre 1979, en fin d’après-midi. En revanche, un postier, Denis Lemoal, a bien vu tomber des courriers ministériels dans son bac à courrier. Problème : il s’agissait de courriers volumineux, pas de courriers de quatre pages, comme les lettres posthumes attribuées à Robert Boulin. Ce postier s’en souvient parfaitement car, comme il me l’a expliqué, il a dû surtaxer ces courriers avant de les remettre dans le circuit postal. Une chose est donc sûre : si Robert Boulin a bien posté des courriers, ce jour-là, ils ne correspondent pas au poids de la fameuse lettre posthume. Ces courriers ont-ils été interceptés ? La question se pose logiquement, étant donné ce qui précède.

D’autant qu’il faut se remettre dans le contexte de l’époque, ce que se refuse apparemment à faire Le Canard. Une telle opération, certes délicate, n’aurait rien eu d’impossible, pour certains « barbouzes » des réseaux Foccart. C’est ce que m’avait notamment confié Constantin Melnik, l’ancien coordinateur des services secrets auprès du Premier ministre, Michel Debré, de 1959 à 1962. Mort en 2014, Melnik avait été entendu en 1982 par la Commission d’enquête parlementaire sur les activités du SAC. « Montfort-l’Amaury est un petit bureau de poste facile à pénétrer, m’avait dit Melnik. A l’époque, il y a des anciens des services congédiés par Alexandre de Marenches [NDA : patron des services secrets de 1970 à 1981], qui peuvent avoir envie de faire des heures supplémentaires pour des raisons politiques. Tous ces réseaux Foccart-Pasqua sont surexcités par l’idée que « Giscard l’usurpateur » est au pouvoir. Le gaullisme pur et dur est matraqué. Il y avait des demi-solde sur la place de Paris. Des membres du SAC, des anciens des services spéciaux, du Service 7 [NDR : spécialisé dans l’interception de documents], qui étaient capables de tout », conclut Constantin Melnik.

Les membres des Renseignements généraux des Yvelines, disposaient également de passes pour ouvrir les boites aux lettres, comme me l’a expliqué leur chef d’état-major (de 1974 à 1993), Michel Collobert. Selon lui, André Ferran, le patron des RG des Yvelines, à l’époque était intimement lié au SAC. Récupérer un courrier dans la poste de Montfort-l’Amaury ? « C’était rien à faire, à l’époque ! », me dit Michel Collobert, toujours bon pied, bon oeil.

En tous cas, chronologiquement, une interception n’aurait rien d’impossible, si l’on s’en tient au parcours théorique du courrier retracé par les enquêteurs. Les sacs postaux quittent la poste de Montfort-l’Amaury, le mardi 30 octobre 1979 « vers 9 heures, à destination du centre de tri départemental de Trappes », dans les Yvelines. Ils restent donc potentiellement accessibles toute la nuit. Ce que me confirme le postier Denis Lemoal. Le trajet dure une heure. Là, le courrier de Montfort-l’Amaury reste en jachère toute la journée, avant d’être « acheminé dans les différents bureaux parisiens vers minuit ». Pour la province, le courrier « quitte le centre vers 20 heures », pour être ensuite regroupé dans les gares SNCF et les aéroports. C’est une entreprise privée qui est chargée d’acheminer le courrier de Montfort-l’Amaury vers Trappes. Elle dispose des clés pour accéder aux bacs à lettre.

Dans la célèbre nouvelle d’Edgard Allan Poe, La lettre volée se trouvait en réalité… sur le bureau du coupable, offerte aux yeux de tous ceux qui la recherchait. « Peut-être le mystère est-il un peu trop clair », raisonne alors le détective chargé par le préfet de police de retrouver la lettre. Dans l’affaire Boulin, « peut-être le mystère est-il un peu trop clair » pour Le Canard…

  • 6. « Les barbituriques présents dans la pharmacie familiale ont disparu. L’assassin, toujours ? Un complice ? »

C’est à ce genre de détail que l’on constate que Le Canard ne connaît pas la réalité du dossier. Aucun barbiturique n’a été absorbé par Robert Boulin, contrairement à ce qui sera affirmé dans les couloirs de l’Assemblée nationale et dans les médias, juste après la mort du ministre. Des traces de Valium ont bien été retrouvées dans le corps de Robert Boulin… mais dans son sang, pas dans son estomac, alors que l’on y a bien retrouvé le comprimé de Bilifluine, médicament anodin pour faciliter la digestion que le ministre avait absorbé avant de quitter son domicile (voir point 7). Robert Boulin n’a donc pas ingéré des comprimés de Valium. De plus, aucun tube de Valium n’est retrouvé dans la voiture de Robert Boulin, dans ses poches ou autour de l’étang Rompu. Seule une boite de sucrettes vide (qui n’a contenu ni Valium, ni barbiturique) se trouve dans ses vêtements.

Un flacon de Valium était bien rangé dans l’armoire à pharmacie de la famille Boulin. Il appartenait à l’épouse du ministre, Colette Boulin qui l’utilisait de temps en temps, lorsqu’elle se sentait stressée. Ce tube de Valium, presque plein, n’a pas disparu de la pharmacie familiale. Les enquêteurs du SRPJ de Versailles ont simplement conclu que c’était Robert Boulin qui avait subtilisé une partie du contenu de ce flacon pour se suicider.

Des boîtes de barbituriques se trouvaient également dans la pharmacie familiale, mais elles étaient pleines. Robert Boulin n’en prenait pas. Le 31 octobre 1979, pour une raison inexplicable, le garde du corps du ministre Max Delsol, partisan acharné de la thèse du suicide, conseille à Fabienne Boulin de détruire ces boîtes, ce qu’elle fit le soir même, sans se poser de questions sur cet étrange empressement. Une initiative malheureuse « car elle nous priva d’un moyen de mettre à mal l’explication par le suicide, écrit la fille Boulin dans son livre Le dormeur du Val (Don Quichotte, 2011). En effet, si ces boîtes de barbituriques étaient demeurées là, pleines, personne n’aurait compris que mon père eût préféré le Valium pour mettre fin à ses jours. Qui, en effet, aurait l’idée de se suicider avec du Valium –reconnu inefficace pour cet usage– en ayant de puissants barbituriques à sa disposition ? »

C’est ce que nous allons voir maintenant.

  • 7. « Il est vrai que l’étang où le corps est retrouvé à une profondeur de 50 cm d’eau, et autant de vase. Mais Boulin est gavé de Valium. Même sans se noyer, il serait sans doute mort. »

Le Canard s’enfonce là dans des eaux de plus en plus vaseuses. En réalité, 80 milligrammes de diazepam (un dérivé du Valium) ont été retrouvés dans le corps de Robert Boulin. C’est un dosage important, mais pas mortel, s’il n’est pas associé à un autre médicament aux effets nettement plus radicaux, comme les barbituriques. Selon les experts en toxicologie saisis par la justice, ces 80 mg de diazépam se trouvaient dans le sang du ministre, et pas dans son estomac, ce qui suggère une possible injection.

Classé dans la famille chimique des « benzodiazépines », le diazépam, à dose élevée, altère la vigilance, entraîne la somnolence et diminue les réflexes. Il est souvent utilisé par les violeurs qui souhaitent endormir leur victime, ou lorsqu’une personne en drogue une autre afin d’obtenir un blanc-seing, une signature contre sa volonté.

Dans le cas de Robert Boulin, cette quantité de Valium est tout à fait insuffisante pour se noyer dans 50 centimètres d’eau. Au début des années 1980, une équipe de TF1 (alors chaîne publique) a même fait le test : après avoir avalé 80 mg de Valium, il était encore possible pour le journaliste de tenir en équilibre sur une jambe !

  • 8. « La preuve absolue de l’assassinat, dégainée par les tenants de cette thèse : lors de l’autopsie, les médecins ont noté la présence de « lividités cadavériques » sur le dos de Boulin. Or ces lividités apparaissent après l’arrêt de la circulation sanguine, sur les points les plus bas. Et Boulin était dans l’eau, en position accroupie, et non sur le dos. Donc il a été déplacé par son assassin après sa mort ! Deux objections : selon les bons auteurs de médecine légale, il ne se forme pas de lividités cadavériques sur un noyé. Et les lividités se déplacent pendant six heures après la mort. Or Boulin a été sorti de l’eau et aussitôt allongé… sur le dos. »

Il va falloir que Le Canard potasse, à nouveau, son précis de médecine légale. Les lividités cadavériques se fixent définitivement sur les parties basses du corps entre huit et douze heures après la mort, où elles sont alors maximales. Un changement de position du corps peut ensuite, éventuellement, atténuer certaines lividités, mais nullement les faire disparaître.

Dans le cas de Boulin, les choses sont claires : comme on l’a vu, le ministre est cliniquement mort, le 29 octobre 1979, à 20 heures. Son corps est officiellement retrouvé et sorti de l’eau de l’étang Rompu, le lendemain à 8 h 40. Soit plus de 12 heures après sa mort, au moment où les lividités sont donc à leur intensité maximum. Or les marbrures correspondant à ces lividités se trouvent sur le dos du ministre, et pas sur le ventre alors que le corps du ministre reposait face contre le sol de l’étang. Son corps a donc forcément été bougé, puis placé dans l’étang.

Le fait que le corps du ministre soit dans l’eau ne change absolument rien à l’affaire. Le Canard explique doctement, « bon auteur de médecine légale » à l’appui (quelle source ?), que ces lividités ne se seraient pas formées pendant toute la durée où le corps du ministre se trouvait dans l’eau ! Si l’on comprend bien, ces lividités ne seraient apparues qu’« à retardement » lorsque le corps de Boulin aurait été sorti de l’eau et allongé sur le dos. Galéjade ! La loi de la gravité ne cesse pas de s’exercer sur un corps immergé, noyé ou pas. Le Canard peut toujours se rallier à une autre théorie, celle développée par France Soir, en janvier 1988, afin de justifier cette improbable thèse des « lividités baladeuses » : selon l’auteur de l’article, le corps de Robert Boulin aurait été balloté par « les nombreux animaux sauvages qui viennent chaque nuit se désaltérer dans cet étang. » Des canards sauvages, peut-être ?

  • 9. « Il est faux de dire –et d’écrire– que la famille n’a jamais cru au suicide. Ce fut, au contraire, leur profonde conviction. L’épouse de Robert Boulin a authentifié le message posthume laissé sur le pare-brise de la voiture. Son fils, Bertrand, a même imaginé un scénario pour expliquer ses blessures au visage, qu’il a, ensuite, déclarées inexplicables. Ce n’est qu’après plusieurs années que la famille a changé d’avis. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’enquête judiciaire, les expertises, les formalités administratives, l’autopsie ont été salopées à un point rarement égalé. Des fautes ont été commises pour dissimuler les précédentes. Tétanisés par l’ « affaire d’Etat », aveuglés par l’évidence du suicide, fonctionnaires, policiers, magistrats, experts ont tout fait à l’envers. Cela permet de relever des dizaines d’ « anomalies » parfois extrêmement troublantes. Mais jamais en vérité, de répondre aux quelques points simples et têtus ci-dessus évoqués. Sauf à élaborer d’extravagantes hypothèses complotistes. Beaucoup plus sexy et vendeuses qu’un drame personnel. »

Ce n’est pas « la famille Boulin » qui n’a jamais cru au suicide, c’est Colette Boulin, l’épouse du ministre qui n’a jamais adhéré à cette thèse, même si, c’est vrai, elle ne l’a pas dit publiquement, à l’époque. Dans son journal intime (auquel j’ai pu avoir accès), Colette Boulin écrit : « Je ne répèterai jamais assez l’invraisemblance de ce suicide auquel je n’ai jamais cru en dépit de toutes les pressions auxquelles j’ai été soumise et auxquelles je n’ai pas eu la force de réagir ouvertement dans mon premier désarroi. » « Elle avait la trouille, dit sa fille Fabienne. Elle craignait pour notre vie. Elle nous a longtemps protégés, mon frère et moi. »

Il faut, à nouveau, se remettre dans le contexte de l’époque, de ces « années de plomb » à la française, ces années Giscard traversées par un SAC en pleine dérive mafieuse où l’on n’hésitait pas à intimider ou à abattre des juges d’instructions (comme le juge Renaud, en 1975, à Lyon), des syndicalistes ou des opposants politiques.

Une époque où le maire de Neuilly et membre du Conseil constitutionnel, Achille Peretti, n’hésite pas, non plus, à proposer de l’argent à Colette Boulin contre son silence, en lui glissant ce « conseil d’ami » : « Taisez-vous ! Vous n’aimeriez pas que Bertrand [le fils Boulin] finisse comme Robert… » « Je sais tout !», lui lance alors la veuve de Robert Boulin. « Alors faites sauter la République ! », lui rétorque, un Peretti, furibard. Une scène sidérante à laquelle a assisté Alain Morlot, le kiné de Boulin. Par précaution, le kiné avait discrètement pris avec lui un enregistreur qui a capté cet incroyable échange avec Peretti. Au début des années 1980, un extrait de cet enregistrement sera même diffusé au vingt heures de TF1 par le journaliste Jacques Collet, provoquant une réaction courroucée du RPR. Pour sa tranquillité, le journaliste devra ensuite partir travailler quelque temps à l’étranger.

Ce sont les enfants de Robert Boulin, Fabienne et Bertrand, qui ont d’abord cru au suicide avant, ensuite, de changer d’avis. Le fils Boulin a même défendu la thèse du suicide dans un livre (« Ma vérité sur mon père », Stock). Mais cet ouvrage, paru au premier trimestre 1980, a été rédigé juste après la mort du ministre. C’est un livre d’écrivain, pas de journaliste. Bertrand Boulin (« toute sa vie obsédé » par l’idée du suicide, selon sa sœur), tente dans cet ouvrage de reconstituer les derniers instants de son père. Il relève certaines contradictions factuelles, mais les balaye au fil d’un récit assez lyrique, qu’il présente comme le « cri d’amour » d’un fils éperdu d’admiration pour son père, dévasté par la douleur. Il cherche à expliquer l’inexplicable « vérité » que lui ont assénée les plus hautes autorités de l’Etat et qu’il n’imagine pas, alors, pouvoir être mensongères. Sans craindre la contradiction, le fils Boulin rapporte d’ailleurs les propos que son père lui a tenus sur le suicide : « Je considère que le suicide est un terrible échec, lui dit-il. Je crois trop au destin pour cela. » « As-tu pu penser au suicide ? », lui demande son fils. « Non, répond Robert Boulin. Au contraire, je me suis demandé comment d’autres avaient pu y penser. C’est parfois le seul moyen de dire certaines choses, mais alors elles sont dites trop tard. Et puis je pense qu’on peut toujours faire quelque chose… le gâcher, ça c’est scandaleux ! »

Quant à Fabienne Boulin, elle a toujours expliqué (à ceux qui veulent bien l’entendre) qu’elle avait été élevée dans le culte du gaullisme et des institutions républicaines. A l’époque, écrasée par le chagrin, il ne lui serait pas venu à l’esprit de remettre en cause le discours lénifiant servi par les représentants de l’Etat sur la mort de son père. D’autant que les autorités lui servaient sur un plateau une enquête « irréprochable » sur la mort de son père. Qui peut dire aujourd’hui, en conscience, confortablement installé dans son canapé, qu’il aurait agi différemment ?

Contrairement à ce qu’indique Le Canard, ce ne sont pas les « fautes » commises dans l’enquête qui ont incitées la famille Boulin à remettre en cause la thèse du suicide, mais des photos, extraites du dossier judiciaire, auxquelles la famille a enfin accès, au début des années 1980, grâce à leur avocat Robert Badinter, futur garde des Sceaux de François Mitterrand. Ces clichés où l’on voit le visage traumatisé du ministre (publiés en février 1981 dans Paris Match) constituent un électrochoc pour la famille du ministre qui prend alors conscience qu’on ne lui a pas tout dit. Les pressions et le menaces s’accentuent alors sur la famille du ministre : « Faites attention, vous êtes sur de la nitroglycérine ! » « Vous ne voudriez pas que la tuerie d’Auriol (une famille d’un responsable du SAC, dont un enfant de 8 ans, massacrée, en juillet 1981) ne se reproduise… » Malgré cette ambiance poisseuse, la famille Boulin dépose finalement plainte pour « homicide volontaire », en juin 1983.

Je n’ai jamais parlé de « complot » (terme sciemment utilisé par le Canard pour tenter de discréditer ceux qui contestent le suicide de Robert Boulin) dans cette affaire, ce qui suggère l’idée de « forces occultes » qui auraient assassinée Boulin, afin d’effacer la trace du crime, de manière organisée.

Les choses ne se sont pas passées comme ça. Un « complot », non. Des « complices », oui. Il en a forcément fallu pour tenter de maquiller (maladroitement) la mort de Boulin. Quelques personnes au cœur de l’Etat et/ou en lien avec les réseaux Foccart. Pas un « complot international.

J’ai déjà évoqué précédemment le rôle trouble joué par Patrice Blank, après la mort de Boulin. On peut également citer l’action jouée par le Procureur général de la Cour d’appel de Versailles, Louis-Bruno Chalret, qui se rend sur place, dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979, ce qui ne figure pas dans la procédure. Chalret est un homme lié au SAC et aux réseaux Foccart. Il a travaillé au cabinet du ministre de l’Intérieur, Roger Frey, pendant la guerre d’Algérie. Il a rendu des services éminents au pouvoir gaulliste. J’ai pu notamment documenter (grâce à des écoutes téléphoniques contenues dans un rapport de police) que, dans les années 1960, ce haut-magistrat (en lien avec le sulfureux avocat Pierre Lemarchand, cité dans l’affaire Ben Barka) avait fait libérer des truands ! « Chalret ? C’était une barbouze judiciaire ! », résume, clope au bec, l’ancien policier Lucien Aimé-Blanc.

C’est donc ce « magistrat barbouze » qui est alerté de la découverte du corps de Boulin vers une heure et demie du matin, le 30 octobre 1979, et qui se rend sur place avec une équipe d’hommes à lui, comme me l’a révélé son amie intime Marie-Thérèse Guignier, peu de temps avant sa mort. « C’est un truc à emmerdes, dit Chalret à son amie. On a tout fait minutieusement, comme il fallait. J’ai tout surveillé. Rien n’a été au hasard. » « Chalret était l’homme qu’il fallait pour ce genre de choses », conclut sa confidente.

On est donc loin du « complot », mais bien au cœur de ces réseaux Foccart, encore actifs dans ces sanglantes années Giscard. Il n’y a pas besoin d’ « élaborer d’extravagantes hypothèses complotistes » pour expliquer les « anomalies troublantes » de l’affaire Boulin. Une fois l’affaire escamotée sous la houlette du « procureur général barbouze » (gendarmes immédiatement dessaisis au profit du SRPJ de Versailles, autopsie sabotée où le procureur demande de ne pas examiner le crâne de Boulin…), il était peu probable qu’un enquêteur ne s’aventure sur les sentiers escarpés de la piste de l’homicide. Cela s’appelle « la servitude volontaire ». Rien à voir avec le complot.

Quant aux scellés médico-légaux (sang, prélèvements de poumons…) qui auraient pu permettre de prouver scientifiquement la noyade, ils sont rapidement détruits, de manière illégale. Pour avoir remis en cause la thèse officielle du suicide de Robert Boulin, dans les années 1980, le journaliste James Sarrazin a, lui, aussi été traîné dans la boue, traité de « révisionniste du fait divers » par son « confrère » de L’Express, Jacques Derogy, « pape de l’investigation » et ardent défenseur de la thèse du suicide avec son collègue Jean-Marie Pontaut.

Ancien journaliste au Monde, Sarrazin avait d’autant plus de mérite de bousculer cette thèse qu’il avait initialement travaillé sur l’affaire de Ramatuelle, censé accréditer le suicide. Le journaliste avait publié un article que Boulin n’avait pas apprécié et auquel il voulait répondre, juste avant sa mort. A l’époque, James Sarrazin rencontre le ministre. Boulin lui explique qu’il est la victime de l’escroc Tournet, qu’il sait « d’où vient le coup » (le RPR) et que, contrairement à cette affaire bidon de Ramatuelle, lui possède « de véritables dossiers » et qu’il va « les sortir ». Pour le RPR de Jacques Chirac, Boulin devient incontrôlable. L’homme est passé par le ministère des Finances, il a des dossiers sur « l’argent noir » du financement politique via Elf-Gabon et la « Françafrique. » Des réseaux que côtoient, on l’a vu, son collaborateur Patrice Blank.

Après la mort de Boulin, James Sarrazin et sa famille sont menacés par des proches du SAC. Le journaliste est suivi à la trace, poursuivi en voiture lors de longs rodéos qui lui laissent encore des sueurs froides… « J’ai commencé à me dire qu’un jour, je ne courerai plus assez vite pour atteindre le prochain porche !, lâche aujourd’hui James Sarrazin. Cette affaire m’a coûté cher. Elle a fait tomber pas mal d’illusions, sur mon métier et sur le monde dans lequel on évolue… »

L’affaire Boulin comme révélateur de l’état du journalisme. Mais je ne désespère pas, qu’un jour, Le Canard sorte la tête de l’eau.

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