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Comment Boko Haram se finance-t-il ? Enquête sur une multinationale du crime (Camersnews)

par François Bambou 17 Septembre 2015, 18:31 Boko Haram Nigeria Financement Arabie Saoudite Qatar

Pour satisfaire ses énormes besoins financiers, la secte islamiste reçoit le financement des pétromonarchies du Golfe, mais tire aussi de substantiels revenus du business des otages.



Waza, 20 juin 2014. Une patrouille de la gendarmerie nationale, effectue une prise de taille. Deux hauts cadres du mouvement terroriste nigérian Boko Haram, sont interceptés sur une moto d’apparence banale alors qu’ils se rendaient au Tchad à la rencontre d’un fournisseur d’armes et de munitions. Si le conducteur de la moto réussit à s’évanouir dans la nature, le passager, le nommé Adji Issiaka, aide de camp du n°2 de Boko Haram, aura moins de chance. Une fouille permettra de trouver sur lui d’importantes sommes d’argent, en …euros. Ce détail éclaire à suffisance sur la parfaite organisation financière du groupe terroriste, qui fait ses courses en devises.

Il faut dire que le mouvement islamiste, qui compte quelques 30 000 hommes, a d’énormes besoins financiers pour entretenir et équiper ses troupes. Les vidéos de leur gourou, Abubakar Shekau montrent bien que la secte est nantie et bien dotée en armes. Le leader des Boko Haram se fait généralement filmer devant des tanks et autres véhicules de combat de grand gabarit, comme pour montrer la puissance de feu de sa horde.

« Nos soupçons sont qu’ils survivent sur les activités criminelles très lucratives qui impliquent des enlèvements », déclarait le secrétaire d’État adjoint américain pour les affaires africaines Linda Thomas- Greenfield. Ces fous de Dieu sont donc avant tout de vulgaires criminels qui usent de la terreur et de brigandages pour amasser de l’argent. Avant de commencer à s’attaquer aux étrangers occidentaux sur le sol camerounais pour les retenir en otage, Boko Haram avait déjà une solide expérience dans la rentabilisation des enlèvements au Nigeria. Selon les services spéciaux américains, la secte islamique parvenait à tirer en moyenne un million de dollar de chaque otage pris dans les milieux de milliardaires nigérians. Au Cameroun, le business de la prise d’otage s’est avéré particulièrement juteux pour la secte. Le confrère Britannique The Week révèle que Boko Haram a reçu l’équivalent d’environ 3,15 millions de dollars américains (environ 1,5 milliard de francs CFA) comme rançon de la part des négociateurs français et camerounais en vue de la libération de la famille Moulin- Fournier.

Boko Haram collabore avec les syndicats du crime organisé pour ses opérations dans le trafic de drogue, les enlèvements, les braquages de banques, et la cyber escroquerie, sans oublier le vol. De plus, en terrorisant les civils dans les contrées dont ils ont le contrôle, ces terroristes parviennent à lever un impôt qui rapporte gros. Les services de renseignements américains estiment que, ces impôts aléatoires ont rapporté l’équivalent de 35 milliards de francs CFA entre 2006 et 2011.

Le soutien des pétromonarchies du Golfe

Pour Alain Chouet, ancien directeur du renseignement de sécurité à la DGSE (services secrets français), Boko Haram n’est pas le mouvement de fous furieux présenté par les médias, mais une organisation plus structurée largement soutenue financièrement par les monarchies pétrolières du Golfe. Pour lui, les rançons « c’est juste une partie du magot » : « Quand vous montez une armée — et Boko Haram commence à ressembler à une armée avec plusieurs milliers de personnes —, il faut avoir des revenus réguliers. Le brigandage et les prises d’otages ne le permettent pas. Il faut un fonds de réserve qui permette de payer les soldes en permanence et d’alimenter les troupes, ce n’est pas forcément très cher mais il faut que cela soit régulier. C’est là qu’interviennent les porteurs de valises, les intermédiaires, ce sont des Africains en général qui sont bien en cour auprès de certaines pétromonarchies. Ce sont des choses qui sont connues des services de renseignement, mais comme la tension monte, ce n’est pas tellement à la mode de le dire ».

Première piste pour ce financement international : le Qatar. Des informations de la Direction du renseignement militaire français (DRM), mettent régulièrement le riche émirat gazier du Qatar en cause dans le financement des groupes islamistes qui sévissent sur le continent, y compris Boko Haram. Le prince Hamad Ben Khalifa al-Thani étant présenté comme un grand allié des autorités françaises, personne n’ose lui faire de reproches. Il est bien trop riche pour qu’on se le permette.

Le département américain du Trésor a également souligné l’année dernière qu’il y avait des preuves que Boko Haram a reçu le soutien financier d’Al- Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), une émanation du groupe djihadiste fondée par Oussama ben Laden. Cette information des services américains a vite été confirmée en Juin 2012, lorsqu’un ressortissant nigérian a été appréhendé à Yassane, au Niger portant (dans son slip) la somme de 35 000 euros en différentes coupures et deux clés USB d’une capacité de 4G. Outre d’autres informations stratégiques, les agents de sécurité ont découvert dans les clés USB deux lettres de l’émir d’AQMI adressées au chef de la secte Boko Haram, Abubakar Shekau. Chaque jour, ils sont ainsi plusieurs passeurs de fonds professionnels à circuler à travers les frontières pour apporter des fonds au gourou sanguinaire de la secte ou pour collecter et repartir les fonds entre les différents théâtres d’opérations. Et en la matière, le groupe choisit souvent les femmes, pour une raison simple : dans les régions musulmanes, les check points sont tenus par des soldats de genre masculin qui, du fait de la religion, ne sont pas autorisés à fouiller ou à palper les femmes. Sous la burka ou la hijab, on peut souvent trouver des trésors de guerre inestimables. Lorsque la course est faite par les hommes ils sont souvent déguisés en riches commerçants, ou en conducteurs de camions de marchandises. Ils peuvent ainsi passer à la fois des armes et des fonds importants, camouflés sous des marchandises banales telles que des stocks de vivres.

Pour transférer l’argent au Nigeria, le groupe a plusieurs autres méthodes qui permettent de disposer directement de la monnaie locale. Certains de ses camps militaires disposent d’héliports pour des porteurs de valises qui viennent nuitamment déposer des mallettes d’euros ou de dollars venus d’Orient. Les financiers de Bako Haram utilisent des montages financiers complexes, pour transférer des sommes importantes de l’international jusque dans leurs différents quartiers généraux implantés dans les parties sahéliennes du Nigeria. Des sociétés fictives implantées parfois dans des pays insoupçonnés tels que le Sénégal, le Mali ou le Burkina Faso reçoivent des fonds de la part des Djihadistes basés en Asie ou en Amérique, qui sont reversés après divers mouvements de brouillage dans des comptes bancaires de certaines fausses ONG, qui au Nigeria, disposent de plusieurs comptes dans des banques situées dans les zones à forte densité d’activités terroristes.

La Guerre "Low Cost"

Le modèle économique très pensé de Boko Haram consiste à pouvoir monter les forces en puissance en un laps de temps, pour commettre un maximum de dégâts avec un équipement minimal et à faible coût. Ce n’est pas un groupe qui achète une grande quantité d’armes sophistiquées de la même manière que certains des groupes djihadistes en Syrie ou plus au nord de l’Afrique. Ils peuvent mener une opération éclair avec des AK- 47, quelques grenades propulsées, et des bombes artisanales. La cruauté de leurs opérations, et leur capacité à semer la désolation sans respecter aucune règle classique de la guerre est leur principale force. Ainsi, même lorsqu’il est arrivé qu‘on stoppe momentanément leurs circuits d’approvisionnement en argent et en matériel, ils parviennent à garder quasiment intacte leur capacité de nuisance grâce à cette ingénierie de la guerre low-cost.

Et dès qu’ils peuvent, ils se servent directement dans les arsenaux nigérians. L’année dernière une centaine de ses combattants a pris d’assaut un avant-poste militaire dans les collines Gwoza dans l’Etat de Borno au nord du Nigeria. Ils ont ainsi pu emporter 200 obus de mortier, 50 grenades propulsées par fusée et des centaines de munitions. Une terrible moisson pour une seule razzia. Or ils en ont mené beaucoup d’autres, qui leur ont permis de disposer d’armes lourdes, d’importants stocks de munitions et de véhicules de combat surpuissants. Au Cameroun, les attaques de Boko Haram dirigées contre les camps d’Amchidé et de Kolofata visaient vraisemblablement le même objectif. Faire main basse sur l’armement camerounais, qui lui permet d‘infliger de lourdes pertes à la secte depuis le déclenchement de la guerre.

Titre originel : Comment Abubakar Shekau, le gourou de Boko Haram, trouve-t-il l’argent pour équiper et entretenir ses milliers de soldats ? Enquête exclusive sur cette multinationale du crime.

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