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Condoleezza Rice : Plaidoyer pour l’afghanisation de la Syrie (Mondialisation.ca)

par Mouna Alno-Nakhal 18 Octobre 2015, 07:43 Condoleeza Rice USA Syrie Balkanisation Afghan

Il est bien connu que le bon élève est destiné à dépasser le maître, sinon il est condamné à rester un piètre disciple quels que soient son art et sa matière.

Médiocrité qui ne saurait frapper la brillante Condoleezza Rice si l’on en croit son article, cosigné avec l’ex secrétaire à la défense des États-Unis Robert M. Gates, et publié par le Washington Post [1] quatre jours après la tribune libre du maître du chaos, Zbigniew Brzezinski, publiée par le Financial Times [2] ; les deux articles étant en rapport avec l’intervention militaire russe en Syrie.

Tandis que pour Brzezinski, l’« audace stratégique » de l’Administration Obama consisterait à agir de manière concertée avec la Chine et la Russie pour protéger leurs intérêts mutuels, la puissance américaine ne pouvant plus compter sur le Royaume-Uni et la France pour continuer à développer « intelligemment et de manière décisive la nouvelle formule de stabilisation de la région moyen-orientale », Mme Rice rappelle :

« La dernière fois que les Russes ont eu à regretter une aventure à l’étranger c’était en Afghanistan, regret qui n’a cependant été possible que lorsque Ronald Reagan a armé les moudjahidin afghans avec des missiles Stinger qui ont soufflé les avions et les hélicoptères militaires russes en plein ciel. Ce n’est qu’alors que l’Union soviétique épuisée, dirigée par Mikhail Gorbachev soucieux de trouver un arrangement avec l’Ouest, a décidé que l’aventure afghane n’en valait pas la peine ».

Si ce n’est pas une franche invitation à « afghaniser » la Syrie, qu’est-ce que c’est ? Certes, ce n’est pas pour déplaire à M. Brzezinski dont l’article a été traduit en français sous le titre « Le Bal des vampires » [3] accompagné du CV suivant :

« Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale du président Jimmy Carter, est un des théoriciens néocons les plus en vue. Dans son principal ouvrage, paru dans les années 1990, Le Grand Échiquier, il explique comment les États-Unis doivent agir pour conserver leur domination globale. Ses principales cibles sont les ensembles eurasiens, la Russie et la Chine. Pour tenir ces derniers en respect, les faire éclater et les coloniser, il veut utiliser l’extrémisme islamique et les nationalismes renaissants des anciens pays soviétiques, notamment les nationalismes ukrainien et géorgien ».

Mais Brzezinski est au moins un vampire qui ne prétend pas se soucier de la situation lamentable et du « bien-être » de la population syrienne comme ose l’écrire la messagère attitrée du « chaos constructeur », annoncé au Liban en 2006 [4], en vue de l’enfantement dans la douleur d’un Nouveau Moyen-Orient, d’abord et avant tout pour en finir avec le Hezbollah, la Syrie, et toute volonté de résistance régionale, afin que les USA, la Grande Bretagne et Israël, puissent en redessiner la carte en fonction de leurs objectifs stratégiques.

Et bien que Brzezinski invite Obama à menacer la Russie de représailles si elle n’interrompt pas ses frappes sur les alliés terroristes des USA en Syrie, jugeant que ses forces armées sont quand même vulnérables, il admet que les États-Unis ont du mal à jouer « tout seuls » un rôle déterminant au Moyen-Orient. La domination globale US en prend un coup, du moins jusqu’à nouvel ordre.

Pas question qu’il en soit ainsi pour Mme Rice qui entend les cris d’incrédulité de Washington, Londres, Berlin, Ankara, et de bien d’autres capitales :

« Comment se fait-il que Vladimir Poutine, avec son économie en plein naufrage et sa force militaire de seconde zone, puisse dicter le cours des événements géopolitiques et garder la main en Ukraine et en Syrie ? ».

Pas question de continuer à hésiter en racontant que nous aurions besoin de mieux comprendre les motivations des Russes. Eux connaissent très bien leurs objectifs : sécuriser leurs intérêts au Moyen-Orient par tous les moyens nécessaires. Ce dont nous avons besoin c’est de voir Poutine tel qu’il est :

« En Syrie, le fait est que Poutine joue une main faible extraordinairement bien, parce qu’il sait exactement ce qu’il veut. Il défend les intérêts de la Russie en gardant le président syrien Bachar al-Assad au pouvoir. Cela n’a rien à voir avec l’État islamique. Tout groupe d’insurgés qui s’oppose aux intérêts russes est une organisation terroriste pour Moscou. Nous avons vu ce comportement en Ukraine et nous le voyons maintenant, en plus agressif, en Syrie…

Poutine n’est pas un homme sentimental et si Assad devenait encombrant, il le remplacerait volontiers par quelqu’un d’acceptable pour Moscou. Mais, pour le moment, les Russes [et les Iraniens] pensent pouvoir sauver Assad. Le président Obama et le secrétaire d’État John F. Kerry disent qu’il n’y a pas de solution militaire à la crise syrienne. Ce qui est vrai, mais Moscou entend que la diplomatie suit les faits sur le terrain, non l’inverse. La Russie et l’Iran sont entrain de créer des faits qui leur seraient favorables. Une fois que cette intervention militaire aura abouti, il faudra s’attendre à ce que Moscou présente une proposition de paix qui reflète ses intérêts, y compris la sécurisation de la base militaire russe de Tartous ».

Ceci dit, Il ne faudrait quand même pas oublier que si Moscou n’a pas « notre souci » des populations, il n’a pas non plus « notre définition » de la stabilité et de la réussite, nous dit Mme Rice :

« Les Russes ont montré leur empressement à accepter et même à encourager la création d’États dits défaillants et de conflits gelés de la Géorgie à la Moldavie à l’Ukraine. Pourquoi en serait-il autrement pour la Syrie ? Si les gens de Moscou peuvent gouverner une partie de l’État en rendant impossible la gouvernance du reste par quiconque – qu’il en soit ainsi ! ».

Et figurez-vous que, politiquement parlant, Poutine avance comme une grande puissance à l’ancienne :

« Oui, certains agissent encore ainsi au 21ème siècle ! Poutine y trouve un avantage quant à la situation intérieur du pays dont il ne fait pas état à l’étranger. Depuis toujours, politiques nationale et internationale sont inextricablement liés, la Russie se sentant forte à l’intérieur quand elle est forte à l’étranger -Ce qui est le plaidoyer de la propagande vendue par M. Poutine au peuple russe qui l’achète, tout au moins, pour le moment- La Russie est une grande puissance et tire son estime d’elle-même à partir de cela. De quoi d’autre ? Quand pour la dernière fois avez-vous acheté un produit russe qui ne soit pas du pétrole ? Moscou compte à nouveau dans la politique internationale, et les forces armées russes sont en mouvement.»

Mais face l’incrédulité générale devant l’« audace stratégique » de Moscou, Mme Rice sait mieux que quiconque ce que les USA peuvent encore faire :

« Premièrement, nous devons rejeter l’argument selon lequel Poutine ne fait que réagir au désordre du monde, ce qui laisserait à penser qu’il essaye tout simplement de maintenir la cohésion du système d’États au Moyen-Orient, en réponse au chaos engendré par l’excès de zèle des États-Unis en Irak, en Libye et au-delà.

En fait, Poutine réagit aux circonstances du Moyen-Orient. Il voit un vide créé par notre hésitation à nous engager pleinement dans des endroits comme la Libye et à maintenir notre cap en Irak. Mais laisser dire que Poutine est le défenseur de la stabilité internationale ? N’y songez-pas.

Deuxièmement, nous devons créer nos propres faits sur le terrain. Les Zones d’exclusion aérienne et les zones de sécurité ne sont pas des idées illégitimes. Elles ont déjà fonctionné [protégeant les Kurdes pendant 12 ans sous le règne de la terreur de Saddam Hussein] et méritent d’être sérieusement prises en considération. Nous continuerons à recevoir des réfugiés jusqu’à ce que les populations soient en sécurité. De plus, fournir un soutien solide aux forces kurdes, aux tribus sunnites et à ce qu’il reste des forces spéciales irakiennes n’est pas du charabia [5]. Cela pourrait bien sauver notre stratégie actuelle défaillante. Un engagement sérieux à ce stade consoliderait aussi notre relation avec la Turquie, qui souffre des répercussions de l’intervention de Moscou.

Troisièmement, nous devons faire en sorte que nos activités militaires n’entrent pas en conflit avec celles des Russes. C’est déplaisant. Nous n’aurions jamais dû en arriver au point où les Russes nous conseillent de rester hors de leur chemin. Mais nous devons faire tout notre possible pour prévenir un incident entre nous. Poutine partage probablement cette inquiétude ».

Finalement, nous devons créer un meilleur équilibre des forces militaires sur le terrain si nous voulons une solution politique acceptable pour nous et pour nos alliés ».

Quoi d’étonnant dans ce raisonnement froid, arrogant et biaisé ? Depuis que Mme Rice a soutenu la thèse, qui lui a valu une ascension vertigineuse en son pays, elle évolue sciemment dans un monde de réalités inversées qu’elle paraît incapable de remettre à l’endroit.

On aura compris que les alliés, sur lesquels Mme Rice espère pouvoir encore compter sur le terrain, se réduisent désormais aux néo-islamistes de tous bords et plus particulièrement aux néo-ottomans de la Confrérie de M. Erdogan. Les USA ont les alliés régionaux qu’ils méritent, chacun de ces alliés tournant casaque au gré de ses propres intérêts même s’il est le premier à les desservir.

On aura compris qu’après nous avoir expliqué, fin 2012, que l’Iran était le Karl Marx d’aujourd’hui, qu’Assad contrariait les projets des USA, et que Vladimir Poutine -qui n’était déjà pas un homme sentimental à l’époque- ne fera rien pour lui nuire [6], c’est maintenant Poutine qui nuit aux USA.

On aura compris que le monde est désormais partagé en deux camps : la Russie et ses alliés qui se battent contre le terrorisme ; les États-Unis et leurs alliés qui devraient fournir des missiles Stinger aux terroristes afin de créer un meilleur équilibre entre anti-terrorisme et terrorisme, le temps qu’il faudra pour user ceux qui refusent les solutions politiques vendues par la propagande, à usage interne, de Mme Rice.

Mais ce que Mme Rice ne semble pas avoir compris c’est que, techniquement parlant, la Russie a retenu la leçon des Stinger et que l’Union soviétique est intervenue en Afghanistan pour soutenir un gouvernement combattu par une majorité populaire acquise aux idées de la Confrérie islamiste et au wahhabisme, ce qui n’est pas le cas en Syrie.

Mouna Alno-Nakhal

12 octobre 2015

Notes :

[1] How America can counter Putin’s moves in Syria, by Condoleezza Rice and Robert M. Gates

https://www.washingtonpost.com/opinions/how-to-counter-putin-in-syria/2015/10/08/128fade2-6c66-11e5-b31c-d80d62b53e28_story.html

[2] Russia must work with, not against, America in Syria, by Zbigniew Brzezinski

http://www.ft.com/intl/cms/s/0/c1ec2488-6aa8-11e5-8171-ba1968cf791a.html#axzz3nsrmNteR

[3] Le bal des vampires, par Nick Gass

http://lesakerfrancophone.net/le-bal-des-vampires/

[4] Le projet d’un « Nouveau Moyen-Orient ». Plans de refonte du Moyen-Orient ; par Mahdi Darius Nazemroaya

http://www.mondialisation.ca/le-projet-d-un-nouveau-moyen-orient/4126

[5] Obama Says Syria Critics Offering ‘Half-Baked’ ‘Mumbo-Jumbo’

http://blogs.rollcall.com/white-house/obama-dings-putin-critics-hillary-clinton-syria/

[6] C. Rice : Assad contrarie nos projets et l’Iran est le Karl Marx d’aujourd’hui !

http://www.mondialisation.ca/c-rice-assad-contrarie-nos-projets-et-liran-est-le-karl-marx-daujourdhui/5313384

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