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Françafrique et Côte d'Ivoire : interview de Fanny Pigeaud (Afriques en Lutte)

par Moulzo 14 Octobre 2015, 16:30 Françafrique France Côte d'Ivoire Fanny Pigeaud Articles de Sam La Touch

Françafrique et Côte d'Ivoire : interview de Fanny Pigeaud (Afriques en Lutte)
Côte d'Ivoire : interview de Fanny Pigeaud
Propos recueillis par Moulzo
Afriquesenlutte.org
Françafrique et Côte d'Ivoire : interview de Fanny Pigeaud (Afriques en Lutte)

Afriques en lutte : Bonjour, pouvez-vous nous dire combien de temps a duré votre enquête ?

Fanny Pigeaud : Je l'ai commencée mi-2012 et le livre est sorti mi-juin de cette année. Entre le début et la fin, cela fait donc trois ans. Pour faire ce travail, j'ai rencontré plusieurs témoins et acteurs clé qui m'ont donné beaucoup d'informations inédites. J'ai aussi lu : des articles de presse et universitaires, des livres, des documents officiels comme les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU concernant la Côte d'Ivoire, etc.

AEL : Peut-on dire que la Côte d'Ivoire est le meilleur élève de la Françafrique, terme en partie emprunté à Houphouët-Boigny par Verschave, fondateur de Survie ?

FP : Je ne sais pas si c'est le meilleur élève, mais par contre il est évident que la Côte d'Ivoire est le pays d'Afrique de l'Ouest auquel la France semble tenir le plus. Longtemps « colonie modèle » pour Paris, elle est très riche et compte beaucoup pour les entreprises françaises et le monde des affaires en général. Mais pas seulement : pour l'armée française aussi. La Côte d'Ivoire abrite en effet une base militaire française, ce qu'on a tendance à oublier en France. Cette base a d'ailleurs été renforcée après l'arrivée de Alassane Ouattara au pouvoir.

Pour Paris, la Côte d'Ivoire représente donc toujours un intérêt géostratégique majeur – n'oublions pas que la Côte d'Ivoire est aussi le premier contributeur de la zone franc : grâce à elle, des sommes conséquentes rentrent dans les caisses du Trésor public français. De nombreux indices montrent que les autorités françaises ne sont pas prêtes à renoncer à tout ce que la Côte d'Ivoire rapporte à la France.

AEL : Pourquoi la Côte d'Ivoire qui a toujours accueilli à bras ouverts les étrangers (Mali, Sénégal, Burkina Faso…) s'est-elle retrouvée engluée dans le concept de l'Ivoirité ?

FP : La Côte d'Ivoire compte depuis longtemps une forte population étrangère, attirée par ses richesses. Les colons français ont encouragé les migrations vers le pays : ils avaient besoin de main d'œuvre pour développer l'économie de plantations. Il y a eu à plusieurs reprises, à l'époque coloniale et après, des épisodes de violences contre les étrangers. Ces derniers ont aussi été utilisés par le premier président de la Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, pour des raisons électorales : il leur avait donné le droit de vote, bien que la Constitution l'interdise.

Le Front populaire ivoirien (FPI), parti d'opposition créé par Laurent Gbagbo, a d'ailleurs protesté contre cette violation de la Loi fondamentale. Au début des années 1990, le successeur de Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, et son parti se sont servi du fameux concept « d'ivoirité » – censé définir qui était ivoirien et qui ne l'était pas – pour éliminer un rival, Ouattara. Ce dernier était accusé d'être de nationalité burkinabè. De fait, Ouattara n'a jamais réussi à prouver qu'il était ivoirien – il a officié en tant que ressortissant burkinabé dans les différents postes qu'il a occupés, au FMI notamment. Utilisé à des fins politiques par ses concepteurs mais aussi par certains de ceux qui en étaient victimes, « l'Ivoirité » a pendant longtemps empoisonné le débat public.

AEL : Que s'est-il vraiment passé en 2010 ? Peut-on parler de coup d'État institutionnel en faveur de Ouattara avec l'aide de la France et même des Nations unies ?

FP : En 2010, les dirigeants et médias occidentaux ont affirmé que l'élection présidentielle opposant Gbagbo, président sortant, à Ouattara (autorisé de manière exceptionnelle à se porter candidat par décret présidentiel, étant donné son problème de nationalité) s'était passé dans de bonnes conditions et que Ouattara l'avait sans conteste remportée. En réalité, les chiffres ont été truqués dès le premier tour par la Commission électorale indépendante (CEI), qui était contrôlée par le parti de Ouattara – ce qui à l'époque n'a jamais été précisé par les médias occidentaux.

Bédié qui était second à l'issue de ce premier tour a été rétrogradé à la troisième place, et Ouattara qui était troisième est devenu second. Sous la pression de Paris, Bédié n'a pas protesté. Personne n'a dit mot sur ces manipulations. De même, peu de choses ont été dites sur ce qui s'est passé dans la zone sous contrôle armé des rebelles des Forces nouvelles, pro-Ouattara : dans cette partie du territoire, soit 60% de la Côte d'Ivoire, les fraudes ont été de grande ampleur au profit de Ouattara.

Comme je le montre dans le livre, la France a tout fait pendant cette période pour imposer Ouattara, ami entre autres de Nicolas Sarkozy et de plusieurs personnalités du monde financier international : elle a agi sur le front diplomatique, économique, financier. Et pour finir, elle a fait la guerre en s'abritant derrière un mandat de l'ONU qu'elle a violé. Les Nations unies ont toujours suivi Paris : le fait que la France ait un statut de membre permanent au Conseil de sécurité lui donne un pouvoir important.

AEL : Où en est aujourd'hui la Côte d'Ivoire ? Ouattara est-il parti pour un long règne à la tête de ce pays ?

FP : Les candidats de l'opposition, dont des anciens alliés de Ouattara, estiment à propos de la présidentielle du 25 octobre que les conditions pour un scrutin transparent et équitable ne sont pas réunies. « Ce scrutin ne s'annonce ni ouvert, ni régulier. Si nous n'y prenons garde, nous nous acheminons vers une crise postélectorale de plus », a déclaré Amara Essy, u des candidats et ancien ministre des Affaires étrangères de Houphouët-Boigny. « Nous savons tous que la majorité des Ivoiriens ne se sent pas concernée par cette élection », a-t-il aussi dit. Il est vrai que Ouattara contrôle les organes du processus électoral : son parti est toujours majoritaire au sein de la Commission électorale indépendante et du Conseil constitutionnel. L'opposition, elle, est très affaiblie. Le pouvoir a notamment réussi à faire exploser le FPI.

De manière générale, le pays n'est pas dans de bonnes conditions pour avancer sereinement, même si les chiffres macroéconomiques sont relativement bons. Parmi les éléments inquiétants : les détournements de fonds publics ont atteint des niveaux jamais connus auparavant ; les anciens rebelles – dont plusieurs ont été placés à des postes de responsabilité au sein de l'armée – qui ont commis des crimes graves en 2011 n'ont jamais été inquiétés ; des centaines de détenus politiques croupissent depuis 2011 en prison sans jugement ; le désarmement des dizaines de milliers de combattants pro-Ouattara n'a pas été achevé ; les arrestations arbitraires et mauvais traitements d'opposants continuent, dénoncés début octobre par Amnesty International ; au sein même du pouvoir, les tensions sont fortes.

AEL : Le marché du deuxième terminal du port d'Abidjan est remporté par Bolloré et ses associés. N'est-ce pas le retour des acteurs de la Françafrique en Côte d'Ivoire, à supposer que Gbagbo ait été un empêcheur de tourner en rond ?

FP : Étant donné que Ouattara doit tout à la France, cette dernière est en effet aujourd'hui en position de force. Mais, en réalité, les entreprises françaises n'ont jamais quitté la Côte d'Ivoire. Après son élection, en 2000, Gbagbo a pris un certain nombre de mesures qui pouvaient remettre en cause leur position privilégiée. Mais la tentative de coup d'État contre lui en 2002 a tout changé. D'abord le pays s'est retrouvé coupé en deux pendant 10 ans (le Nord, sous la coupe des rebelles, est alors devenu une zone de non-droit et d'importants trafics).

Ensuite Gbagbo, pour qui il était évident que la France et son allié Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso voisin, étaient derrière cette tentative de putsch (précédée et suivie de plusieurs autres), a donné de nombreux gages pour que ses adversaires le laissent en paix. Il a ainsi donné de nombreux marchés aux entreprises françaises. Si Gbagbo était resté à la présidence après 2011, les choses seraient aujourd'hui sans doute différentes pour les intérêts français : avant la présidentielle de 2010, Gbagbo a dit son souhait de revoir les marchés attribués à certaines d'entre elles. Il a aussi fait savoir à plusieurs reprises qu'il voulait le départ de l'armée française.

Propos recueillis par Moulzo

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