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La police prend d’assaut les médias de l’opposition turque à l’approche de l’élection de dimanche (WSWS)

par Alex Lantier 30 Octobre 2015, 09:15 Turquie Médias Police Censure Erdogan AKP

Au cours d’une tentative flagrante de faire taire les médias de l’opposition dans la course aux élections générales de dimanche, la police turque a pris d’assaut le siège de la société Koza-Ipek, et a coupé ses transmissions, leur permettant de reprendre seulement une fois la société de médias sous le contrôle du gouvernement.

Tôt, hier matin, la police a utilisé des canons à eau et des gaz lacrymogènes sur les employés et les partisans de l’entreprise médiatique, et elle a forcé le passage dans le bâtiment, interrompant les émissions de Kanalturk TV, Bugün TV, et d’autres stations de Koza-Ipek. Les employés se sont barricadés à l’intérieur du bâtiment et ont continué de radiodiffusion pour à peu près 10 heures pendant que la police tentait d’arrêter les émissions.

« Chers téléspectateurs, ne soyez pas surpris si vous voyez la police dans notre studio dans les minutes à venir », a déclaré un présentateur de Bugün TV pendant qu’il décrivait l’attaque de la police sur la station. En fin de compte, cependant, la police a coupé les câbles de la télévision. Kanalturk ensuite a diffusé le texte : « Notre diffusion a été arrêtée. »

Au moins deux journalistes ont été hospitalisés après l’assaut de la police, dont un avec des blessures internes et un autre avec une jambe cassée.

Le Parti de la justice et du développement au pouvoir (AKP) du président Recep Tayyip Erdogan, qui se bat pour sa survie aux élections de dimanche, n’a pas caché qu’il cherchait à intimider les médias de l’opposition et à les réduire au silence.

À la chaîne pro-gouvernementale A Haber un député de l’AKP, Aydin Ünal, a déclaré : « Après le 1er novembre, nous allons les tenir responsables. Le Sözcünewspaper nous insulte tous les jours. Il y a beaucoup de pression sur la Turquie. Si nous disons quelque chose, le monde nous accuse d’interférer avec la presse, donc nous ne sommes pas dans une position confortable maintenant, mais après le 1er novembre, nous allons régler nos comptes avec chacun d’entre eux. »

La prise d’assaut de Koza-Ipek par la police intervient au moment où les élections turques tombent dans la violence. Pour la première fois depuis 2002, l’AKP n’a pas réussi à rassembler une coalition gouvernementale après les élections de juin, forçant de nouvelles élections en même temps que le « processus de paix » fragile de l’AKP avec la minorité kurde a dégénéré en guerre civile, alimentée par la guerre par procuration de Washington en Syrie voisine.

Le Parti de la paix et de la démocratie pro-kurde (HDP) est sur le point d’obtenir plus de 10 pour cent du vote et d’entrer au Parlement. Cela a fait de lui la cible d’attaques répétées. Le 5 juin un attentat a frappé un rassemblement HDP à Diyarbakır, tuant quatre personnes ; une foule a attaqué et détruit le siège de l’HDP à Ankara en septembre la police laissant faire ; et un attentat à la bombe a frappé un rassemblement conduit par l’HDP à Ankara le 9 octobre, coûtant la vie à 128 personnes.

Alors que les responsables turcs ont rejeté la responsabilité des attaques sur les terroristes de l’État islamique (EI) qui combattent les milices kurdes sur le côté syrien de la frontière, un nombre croissant de Turcs accuse l’AKP de travailler de concert avec l’EI afin d’écraser le HDP de manière à se maintenir au pouvoir.

Koza-Ipek est devenue une cible privilégiée de l’AKP car c’est le principal débouché de la campagne électorale pour les partis d’opposition comme le HDP, le Parti républicain du peuple (CHP) kémaliste et le Parti d’action nationaliste (MHP) d’extrême-droite. La police turque l’a perquisitionné en septembre après que le journal Bugün ait publié un article en première page sur l’aide apportée par l’AKP aux milices de l’État islamique (EI) en Syrie.

Étant donné que les chances de l’AKP d’obtenir une majorité parlementaire dimanche apparaissant toujours plus mince, le gouvernement a décidé de fermer l’entreprise Koza-Ipek de façon pure et simple. Le 26 octobre, le procureur d’Ankara a accusé Koza-Ipek d’être « impliqué dans les activités de l’organisation terroriste Fethullahist », en référence au réseau Hizmet du prêcheur islamiste Fethullah Gülen basé aux États-Unis. Les tribunaux ont nommé des « administrateurs » pro-AKP pour superviser les activités de l’entreprise de médias. La police leur a remis le contrôle de Koza-Ipek hier après l’assaut du bâtiment.

Les politiciens d’opposition turcs ont rejoint les responsables américains et européens en critiquant la descente de police. Le coprésident du HDP, Selahattin Demirtas, a dit : « Voici la Turquie de l’AKP. Ce n’est pas une pratique acceptable. A priori, ce n’est l’oppression que d’un seul média, mais, en fait, la cible est la société toute entière. »

Plusieurs législateurs du CHP se sont rendus au siège de Koza-Ipek pour appuyer la société, avec Baris Yarkadas déclarant : « Ce jour est un jour de honte. Tous ceux qui ont pris part à cette décision et ceux qui l’ont mise en œuvre, devront répondre de leurs crimes. »

Le porte-parole du Département d’État américain, John Kirby, a appelé la Turquie à « respecter les valeurs démocratiques universelles… y compris une procédure régulière, la liberté d’expression et de réunion, et, bien sûr, l’accès à l’information et aux médias. »

L’Union européenne (UE), par sa porte-parole Catherine Ray, a appelé à « l’État de droit et la liberté des médias » en Turquie.

Les critiques formulées par les États-Unis et l’Union européenne contre leur allié AKP ont des relents d’hypocrisie. Le facteur majeur dans la tentative de l’AKP d’ériger une dictature présidentielle autour d’Erdogan est la crise internationale intense causée par leurs propres politiques désastreuses de guerre et d’austérité.

Économiquement, le capitalisme turc est sous le choc de l’effondrement de ses principaux marchés d’exportation en Europe sous le poids des mesures d’austérité de l’UE.

Et malgré la nature sanguinaire de ses politiques, l’AKP s’est révélé incapable de s’adapter aux tours et aux détours de la politique incohérente de Washington en Syrie. L’AKP a joué un rôle déterminant dans l’armement des milices islamistes contre le président syrien Bachar al-Assad, mais il a été pris de court lorsque les États-Unis se sont retournés contre l’EI à l’été 2013, après qu’il se soit attaqué au régime fantoche américain en Irak.

Ce changement soudain a provoqué une crise profonde en Turquie. L’AKP a lancé une purge à grande échelle dans les médias et l’establishment politique, destiné officiellement au mouvement Gülen, qu’il accusait d’essayer de réaliser le renversement d’Erdogan avec le soutien des États-Unis.

L’AKP a eu très peur lorsque Washington a commencé à compter sur milices kurdes pour se battre contre l’EI en Irak, craignant que les forces kurdes lancent des revendications territoriales sur des régions de la Turquie majoritairement kurde.

En juillet, Ankara semblait obtenir un feu vert de Washington pour la guerre contre les Kurdes sous la forme d’un plan de la Turquie pour envahir le nord de la Syrie pour empêcher les Kurdes de s’emparer de la zone. À ce stade, un attentat dans la ville turque de Suruc ciblant les personnes qui se préparaient à se battre avec les forces kurdes en Irak a fait 28 morts et plus de 100 blessés. Ankara a rejeté la responsabilité de l’attentat sur l’EI, mais de larges sections de la population turque en imputent la responsabilité au gouvernement Erdogan.

Washington semble avoir toutefois abandonné le plan d’une invasion turque de la Syrie, après que cette menace d’escalade y a provoqué une intervention militaire russe. Ce mois-ci, les États-Unis ont annoncé leur intention de compter à nouveau sur l’armement des Kurdes comme troupes de choc de la guerre des États-Unis pour obtenir un changement de régime contre Assad.

Avec la Syrie engloutie dans la guerre civile et des millions de réfugiés fuyant vers la Turquie et l’Europe, la Turquie elle-même est en train de descendre dans la guerre civile. Il y a une préoccupation croissante dans la bourgeoisie européenne qu’un tel conflit pourrait se propager de manière incontrôlée, y compris en Europe, et même forcer un plus grand nombre de réfugiés à fuir le Moyen-Orient.

« Pousser la Turquie vers une guerre civile Turco-kurde, comme [Erdogan] est en train de le faire, veut dire de pousser le pays vers la catastrophe », a déclaré le politologue Michel Naufal à L’Orient-Le Jour, ajoutant : « S’il reprend le processus de paix et de réconciliation avec la société kurde, la situation interne peut, sans doute, être stabilisée. »

Bay-Ram Balchi du Centre de recherche international en France a déclaré à la chaîne de télévision RTL, « Je ne veux pas commencer à attiser la crise, mais il serait vraiment mieux pour nous que la Turquie ne se transforme pas en une seconde Syrie. Ensuite, nous en Europe nous aurions à la fois des migrants syriens et turcs. »

* World Socialist Web Site

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