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Maroc: Ben Barka: 50 ans après, le mystère reste entier (AFP)

par Sophie DEVILLER 23 Octobre 2015, 17:25 Ben Barka Assasinat France Françafrique Maroc

ar Sophie DEVILLER

Paris (AFP)

Dissous dans de l'acide, enterré sous une mosquée ou dans une ancienne prison secrète? 50 ans après l'enlèvement de Mehdi Ben Barka à Paris, le corps de l'opposant marocain n'a jamais été retrouvé et les circonstances de sa mort restent un mystère qui se heurte à la raison d'Etat.

L'enquête sur la disparition de Mehdi Ben Barka, la plus ancienne instruction en France, court depuis 1975. De nombreuses questions restent en suspens. "Quel est le degré d'implication des autorités françaises ? Où a-t-il été transporté, où a-t-il été enterré ? C'est le black-out total", déplore son fils, Bachir Ben Barka.

De multiples scénarios ont été avancés. Son corps aurait été coulé dans du béton à proximité d'une autoroute, découpé en morceaux, dissous dans une cuve d'acide, enterré dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ou sous la mosquée d'Evry.

"Sa tête a été rapatriée au Maroc, présentée au roi Hassan II, et enterrée dans une ancienne prison secrète de Rabat, le PF3", affirme de son côté Joseph Tual, journaliste qui enquête depuis 24 ans sur cette affaire.

Figure de proue du mouvement tiers-mondiste, l'opposant, en exil Mehdi Ben Barka a rendez-vous le 29 octobre 1965 à la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, avec un journaliste et un cinéaste.

- Policiers et truands français -

Sur le trottoir, il est interpellé par deux policiers de la "mondaine", Louis Souchon et Roger Voitot, qui l'invitent à monter dans une voiture banalisée, conduite par Antoine Lopez, un informateur du Sdece (ancêtre de la DGSE).

Les trois hommes l'emmènent à Fontenay-le-Vicomte (Essonne) dans la maison d'une figure du banditisme, Georges Boucheseiche. Personne ne le reverra.

L'enquête établira rapidement que l'enlèvement a été planifié par les services secrets marocains avec la complicité de policiers et de truands français.

Pour Me Maurice Buttin, avocat de la famille depuis 50 ans, "derrière tout cela, il y a Hassan II". L'ancien roi du Maroc ne sera jamais officiellement mis en cause.

Seul le ministre de l'Intérieur, Mohamed Oufkir, est condamné par défaut à la réclusion criminelle à perpétuité, lors d'un procès à Paris en 1967. Souchon et Lopez écopent de six et huit ans de prison.

Depuis, une chape de plomb pèse sur l'affaire.

Certains magistrats se montrent pourtant pugnaces. En octobre 2007, à quelques heures d'une visite officielle de Nicolas Sarkozy au Maroc, le juge Patrick Ramaël, en charge du dossier de 2004 à 2013, délivre cinq mandats d'arrêt.

Sont notamment visés le général Hosni Benslimane, chef de la gendarmerie royale qui officiait à l'époque au cabinet d'Oufkir, Abdelhak Kadiri, ancien patron des renseignements militaires et Miloud Tounsi, alias Larbi Chtouki, un membre présumé du commando.

Non exécutoires pendant de nombreuses années, "ils ont été réactivés en 2013, mais uniquement dans l'espace Schengen", selon une source proche du dossier.

En attendant, "Miloud Tounsi vit tranquillement à Rabat, à quelques mètres de l'avenue Ben Barka", déplore Patrick Ramaël.

Quant à l'ancien membre des services secrets marocains Aboubakr el Hassouni, objet d'un des mandats, "il est mort tranquillement dans son lit", le 2 octobre, relève Maurice Buttin. Surnommé "l'infirmier", il était soupçonné d'avoir drogué Ben Barka au cours de l'enlèvement.

- La piste du Mossad -

Des commissions rogatoires internationales ont récemment été délivrées. Le juge Cyril Paquaux, en charge de l'enquête, a sollicité en juillet l'audition d'un ancien agent du Mossad qui affirme que les services secrets israéliens ont aidé le Maroc à faire disparaître le corps, d'après la source proche du dossier.

Il a aussi demandé à entendre certaines personnes au Maroc et à entreprendre des fouilles dans le PF3. Des demandes qui sont toujours restées lettre morte.

Pour Bachir Ben Barka, "la seule façon de débloquer l'enquête est de déclassifier".

En 2010, le juge avait perquisitionné le siège de la Direction générale de la sécurité extérieure. Mais la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN) n'avait donné accès qu'à 144 pages sur les 484 saisies. "Des pièces mineures", regrette Maurice Buttin.

Entretemps, l'audition en 2009 d'un truand, affirmant avoir recueilli les confidences de Georges Boucheseiche, pourrait éclairer l'enquête.

Deux heures après être arrivé dans la villa de Fontenay-le-Vicomte, Ben Barka, qui croit attendre un émissaire marocain, "s'est impatienté et s'est levé pour partir", selon ce témoignage relaté par une source proche du dossier. "Boucheseiche lui a alors asséné un coup sur les cervicales qui s'avèrera mortel".

"La piste du meurtre accidentel ressort aujourd'hui du dossier d'instruction", estime Me Maurice Buttin. "Il fallait ramener Ben Barka vivant au Maroc", où il avait été condamné à mort par contumace en 1964.

"La vérité est à portée de main", estime Patrick Ramaël. Mais, "l'affaire Ben Barka n'est pas une priorité", note Kader Abderrahim, spécialiste des relations franco-marocaines à l'Institut de relations internationales et stratégiques. Après près d'un an de brouille diplomatique, l'heure est à l'apaisement entre Paris et Rabat.

"Le Maroc est un allié très important dans la lutte contre l'État islamique (EI) et personne, à part la famille, n'a intérêt à réactiver ce dossier explosif", souligne Kader Abderrahim.

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