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MICHEL GALY : LETTRE OUVERTE AUX MEDIAS FRANCAIS A PROPOS DE LA CÔTE D'IVOIRE

par Michel Galy 28 Octobre 2015, 20:36 France Côte d'Ivoire Médias Françafrique

Ce n'est pas la première fois que des médias occidentaux, qui ils soient publics ou privés, s'alignent en temps de crise sur les positions de leur gouvernement. La servilité et l'obéissance sont particulièrement remarquables quand le pays est engagée dans une opération militaire extérieure, et ce phénomène de « journalisme en uniforme », selon l'expression de Daniel Schneidermann, a été marquée depuis 2000, 2002 ,2004 dans le cas ivoirien ; l'alignement et la désinformation ont culminé en 2010-22011, poursuivis en mineur les cinq dernières années ; la désinformation connaît à nouveau un pic depuis une dizaine de jours - le temps médiatique de la crise ivoirienne - et se cristallise aujourd’hui autour des chiffres de participation et du pourcentage des voix de chaque candidat.

Mais pas seulement. Ainsi reconnaître ou non les 400 prisonniers politiques et les 150 disparus (prisonniers exécutés de manière extrajudiciaire) du régime Ouattara, analyser son alliance avec Affi N'Guessan pour essayer de démanteler le FPI de Laurent Gbagbo et aller à des élections en trompe l'œil, comprendre les appuis multiformes au régime, si ce n est la mise sous tutelle du pays par l'administration d'Etat française en grande continuité depuis Sarkozy et Hollande, constituent des points cruciaux de l'alignement des médias français sur le régime d Abidjan.

Journaliste de fortune (mieux vaudrait-il dire d'occasion tant les enjeux matériels sont loin de mes pratiques !), politologue informé de ce pays à des titres divers depuis 1986, j ai couvert les précédentes présidentielles avec l'accréditation de deux organes de presse français, et effectué de nombreuses interventions médiatiques ou de recherche : j'ai eu ainsi l'occasion - redoublée par l'enseignement et la recherche -, de comprendre mieux le fonctionnement de la presse écrite et audiovisuelle.

Insider/outsider observer...de mes antécédents anthropologiques me reste cette belle formule qui permet de déceler la « bonne place » pour comprendre et parler d'un milieu limité..

En effet, le milieu journalistique est on le sait un village médiatique d'inter-connaissance incestueuse et de solidarité parfois maffieuse : tout le monde sait que tel journaliste corrompu d'une radio internationale vient de faire - moyennant finances - l'apologie du régime Ouattara sur telle télévision du service public, ou que tel journaliste ivoirien de la « résistance » revient d un voyage clandestin à Abidjan après avoir touché des subsides de la compromission...
Pour parler en termes sartriens de l'affaire ivoirienne, il y a moins d imbéciles que de salauds : ce dernier terme, pour Sartre, signalant la mauvaise foi de celui qui sait et affirme par veulerie et corruption le contraire du réel : la trahison des clercs, sur le mode schizophrénique du Sujet clivé et de la double conscience, est aussi une pathologie.

Précisons ces analyses pour la crise ivoirienne. La plupart des entorses à l'éthique et à la déontologie journalistiques sont a posteriori réglées d'ordinaire par des reniements, abjurations et auto critiques spectaculaires qui font couler autant d'encre que les articles pro gouvernementaux - principe d'ailleurs du double gain journalistique. C'est, dans l'exemple français, largement le cas pour les guerres coloniales et les interventions néocoloniales anciennes et plus récemment pour l’Irak et la Libye. On trouve des critiques sur l'intervention au Mali, ou en Centrafrique. Pas pour la guerre en Cote d'Ivoire et le coup d'état franco-onusien d'avril 2011. Pourquoi ?

J'ai démontré ailleurs que la conquête militaire des deux corps expéditionnaires Licorne et Onuci, aidés par l'armée de mercenaires de Ouattara et Soro, n'a été possible que par un double mouvement d'action politico-médiatique concomitant, et de longue date : dévalorisation du régime Gbagbo, valorisation des « smiling rebels » puis de la gouvernance Ouattara. La presse Rothschild, les médias d'Etat, les hebdomadaires « pan-africains » corrompus ont été les plus actifs dans ce processus, avec une galerie de « journaleux » désormais bien identifies : agent franco-américain et sa cohorte de suivistes dressant l'opinion contre le régime Gbagbo, rédaction d une grande radio internationale d'Etat travaillant depuis des années dans le bon sens (non sans oppositions internes), officier des services en poste dans les médias...un roman n y suffirait pas, mais peut-être sera-t-il écrit !

Mais dans ces derniers jours d'octobre 2015, il ne suffit plus - comme longtemps le couple Ouattara à Paris - de tenir table ouverte aux journalistes français, ou de glisser des enveloppes : c'est là la grande erreur des corrompus et des corrupteurs.

Les temps ont changé. Les dictateurs finissent, comme Compaoré et combien d'autres à venir. Les réseaux sociaux, leur massivité et instantanéité d’information ont changé la donne, permettant de connaître dans l'instant le faible taux de participation dans les bureaux de vote ivoiriens ; ce contre-pouvoir se mue en autant de médias parallèles et interconnectés.

Le mantra de l' AFP, ressassé ad nauseam, est reconnu pour ce qui il est : une intoxication massive et réitérée ; non, la crise ivoirienne n'est pas due « à la volonté de Laurent Gbagbo de ne pas reconnaître sa défaite », mais à une volonté étatique bien parisienne de déstabilisation de longue durée ; journaliste contre journaliste, - et ceci aussi est nouveau - on préférera l'ouvrage de référence de François Mattei (Le Gri-Gri se permettra, pour sa part, de recommander plutôt l'ouvrage de Fanny Pigeaud). Non ce ne sont pas « 3000 victimes » civiles qu'a causés la prétendue crise post électorale, mais 16 000 selon la Commission nationale vérité et réconciliation (CNVR) de l'ancien Premier ministre Konan Banny - et sans doute plutôt 20 000 depuis 2002 selon l'auteur de ces lignes, et à 90% causés par les sbires de Ouattara.

Quand le taux de participation se suite entre 10 et 20% selon le FPI (je parle des loyalistes du parti dirigé en l'absence de Laurent Gbagbo par Sangaré et Akoun, et non du groupuscule d Affi Nguessan, adoubé par Ouattara et Hollande), quand les observateurs de l'Union africaine affirment que ce taux ne peut dépasser 40%, une constatation s'impose :du point de vue de l'éthique journalistique, tous les journalistes et médias qui ont annoncé (sur ordre ? En voulant comme en 2010-2011 forcer l'avenir ?), ceux qui ont proclamé dans les médias 60% de participation ont commis une faute professionnelle s'ils ne l'ont pas sourcé (ce chiffre vient de qui à la CEI ?), mis en rapport avec les chiffres de l'opposition, ni avec les données des observateurs de terrain constatant une abstention massive.

Et au-delà il s'agit bien d'une forfaiture dont ils devraient répondre, si ce n'est devant leur conscience - ce qui est douteux ! -, ou devant un tribunal d'honneur, ainsi qu'il est d’usage journalistique. Peut être, après Coup (c'est le cas de le dire : ces formes de désinformation équivalent à des coups d’État politico-médiatiques), ces pratiques honteuses se traduiront peut-être à la longue par des sanctions, mutations ou déqualifications, car encore une fois tout se sait dans le très petit milieu médiatique, de la corruption, des fautes, et des compromissions. Mais ils devront en tout cas répondre devant l'Histoire, et ce ne sera pas en leur honneur, si tant est qui ils en ont encore.

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