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Dix ans après les émeutes dans les banlieues, les violences policières persistent (MEE)

par Nadia Henni-Moulaï 11 Novembre 2015, 08:02 France Marche dignite Police Racisme

Dix ans après les émeutes dans les banlieues, les violences policières persistent (MEE)

Alors que les associations dénoncent un « racisme d’État » et une « impunité policière », le rapport citoyen-police en France est loin d’être apaisé

PARIS – Samedi 31 octobre, ils étaient des milliers – « racisés » (issus des minorités et renvoyés à une appartenance de race réelle ou fantasmée) ou « blancs » – à marcher sur la Bastille. Répondant à l’appel de la MAFED (la Marche des femmes pour la dignité), une foule compacte – 3 000 selon les autorités, 10 000 selon les organisateurs – était venue dénoncer le « racisme d’État » et « les violences policières ».

Derrière les rires et les chants des manifestants, une réalité : la longue et difficile bataille pour une France qui sache se hisser à la hauteur de leurs idéaux, égalité et justice.

Les violences policières, nœud du racisme

À l’initiative d’Amal Bentounsi, militante contre les violences policières, la Marche de la dignité, parrainée par la militante des droits civiques Angela Davis, affichait une ambition claire : dénoncer le racisme d’État et les violences policières, toujours prégnantes selon les organisatrices, qui ont pensé l’événement comme un maillon des luttes de l’immigration.

Rejointe par plus d’une centaine d’associations et de signataires, la Marche symbolisait aussi la lutte des quartiers populaires, la question des discriminations mais aussi le combat contre « l’islamophobie, la négrophobie ou encore la romophobie ». En effet, « ces violences policières », régulièrement pointées du doigt par Amnesty International, touchent en premier lieu les franges issues de l’immigration.

Les données d’Amnesty International parlent d’elles-mêmes. Dans un rapport paru fin 2011, l’ONG s’inquiète d’une police qu’elle juge « au-dessus des lois ». Se concentrant sur cinq dossiers de violations de droits ayant conduit aux décès de citoyens en garde à vue ou en cours d’interpellation, Amnesty sonne clairement le tocsin. Usage disproportionné de la force, disparition de dossiers médicaux, « informations parcellaires » délivrées par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), refus d’enregistrements de plaintes… les manquements de la police française constatés par l’ONG sont multiples.

Interpellé par Amnesty International, le gouvernement de l’époque et les pouvoirs publics dans leur ensemble font montre d’immobilisme.

Une relation toujours difficile entre habitants et police

Une décennie après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents morts le 27 octobre 2005 alors qu’ils se cachaient dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois en tentant de fuir la police, les maux que dénoncent les tenants de la Marche restent des plaies visiblement béantes.

À l’époque, leur mort avait provoqué trois semaines d’émeutes dans la ville avant de s’étendre aux villes voisines puis en province. Dominique de Villepin, alors Premier ministre, avait imposé un couvre-feu le 7 novembre, une première depuis la guerre d’Algérie. L’état d’urgence était décrété dans la foulée.

Aujourd’hui, Olivier Klein, maire socialiste de Clichy-sous-Bois, dresse un constat mesuré. « La relation citoyens-police est forcément contrastée. Au quotidien, les relations entre les jeunes et les policiers sont teintées de méfiance, les contrôles d’identité répétés ne permettent pas d’apaiser les choses… En même temps, les conditions de travail pour la police sont difficiles. La clé réside vraiment dans la relation habitants-police », analyse-t-il.

Lui qui connaît le terrain – il est né à Clichy-sous-Bois –, trouvait « intéressante l’idée d’un récépissé [délivré lors des contrôles d'identité] pour encadrer les contrôles de police », l’une des promesses de François Hollande, alors candidat aux élections présidentielles de 2012.

Mais si l’idée avait suscité l’espoir des associations de quartiers, pour Olivier Klein, « les syndicats de police ne sont pas prêts à se voir imposer un outil qu’ils assimilent à une remise en question de leur statut ».

Banalisation des abus ?

Amal Bentounsi s’est engagée dans la lutte contre la violence policière après le décès de son frère, Amine, tué d’une balle dans le dos par un policier en 2012. Mis en examen pour « homicide volontaire », le fonctionnaire de police a vu les charges contre lui requalifiées en « violence volontaire ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Le procès aura lieu en janvier prochain au tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Après le drame, Amal Bentounsi crée « Urgence notre police assassine », un collectif qui dénonce l’impunité policière. « Il n’y a pas un quartier qui n’a pas eu son mort. Nous, on compte dix-neuf morts par an », affirme-t-elle à MEE, se basant sur les déclarations des familles membres du collectif qui ont perdu un proche suite à une interpellation ou un contrôle de police.

En remontant le fil des dernières années, on constate en effet que la liste des victimes « supposées » de la police ne cesse de s’allonger. Emblématique, l’affaire Ali Ziri, objet d’un documentaire de Luc Decaster sorti en octobre dernier. Le 11 juin 2009, Ali Ziri et un ami sont interpellés en état d’ivresse lors d’un contrôle routier à Argenteuil (Val-d’Oise). L’homme de 69 ans quitte le commissariat dans le coma, et sa mort est prononcée 48 heures plus tard. L’autopsie révèle un décès par asphyxie et 27 hématomes. Mais l’affaire est classée sans suite. Après deux non-lieux, la famille a lancé un recours auprès de la chambre criminelle de la cour de cassation. Six ans après les faits, l’affaire est toujours en cours.

Depuis la fin octobre, une nouvelle vidéo, devenue virale sur les réseaux sociaux, accable des policiers. Filmée le 16 octobre à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), on y voit un jeune interpellé de manière musclée. L’homme de 25 ans, menotté, est trainé au sol. Au milieu des badauds visiblement perplexes, deux détonations se font entendre. Depuis, deux procédures s’affrontent, l’une pour « trafic de stupéfiants », l’autre pour « violence policière ».

Le mardi 3 novembre, la même scène se jouait à Saint-Gratien (Val-d’Oise). Un jeune homme de 20 ans, de retour de cours, est interpellé au pied de son immeuble dans la cité des Raguenets. Lassé par des contrôles d’identité récurrents, « il avait promis de ne plus montrer ses papiers », explique à MEE sa grande sœur Kacia, étudiante en droit.

Juste avant son interpellation, des policiers entreprenaient un coup de filet dans le hall de son immeuble, plaque tournante de la revente de cannabis. « Avant que mon frère n’arrive, les policiers ont plaqué au sol l’un des dealers pris en flagrant délit, face contre terre, les mains menottées. Ils le tapaient ; le jeune hurlait et criait qu’il s’était rendu… ». Pour sa part, le frère de Kacia refuse de montrer sa carte d’identité, il est alors embarqué. Le jeune homme dément catégoriquement les deux versions données par les policiers : « il a mal parlé aux flics ou il a tenté d’ouvrir la portière de la voiture pour faire s’échapper l’un des interpellés ».

Portraits de victimes de violences policières issus du site du collectif « Urgence notre police assassine »

Une épine dans l’idéal républicain

Selon Amal Bentounsi, si les violences policières symbolisent « tout le déni et le mépris envoyés à la face des Français issus de l’immigration », elles dépassent la question communautaire. Comment, alors, faire en sorte que les préoccupations suscitées par « cette impunité policière » trouvent un écho dans l’opinion publique plus large ?

Pour la militante, la question doit se politiser. « Il faut des politiques courageux. Ils savent pertinemment ce qui se passe », dénonce-t-elle. Selon elle, la question a été balayée d’un revers de manche tant par les gouvernements de droite que par ceux de gauche.

« Depuis 2012 et leur arrivée au pouvoir, ni Manuel Valls [ministre de l’Intérieur puis Premier ministre] ni Christiane Taubira [ministre de la Justice] n’ont pris les choses en main. Alors que les policiers sont reçus au moindre incident, les familles des victimes sont ignorées. Et les instructions sont au point mort. »

Un constat partagé par Marwan Mohammed, sociologue du CNRS au Centre Maurice Halbwachs : « Alors que les violences policières sont un des points de crispations majeurs entre la police et les habitants des quartiers, la posture française depuis 2005 consiste à ne rien changer. Historiquement, la police française est une police d'ordre, de gestion des troubles, de protection de l'État. Ce n'est pas une police au service de la population. D'autant que, pour la plupart des spécialistes, il est difficile pour une population peu mobilisée politiquement et électoralement d'être entendue et prise en compte dans l'usage qui est fait des forces de police ».

Depuis 2005, Amnesty International n’a recensé qu’un seul cas de policiers condamnés en France pour violence (peines de prison avec sursis prononcées en 2012 pour la mort d’Hakim Ajimi à Grasse, dans le sud de la France).

Les violences policières restent donc une question centrale des enjeux portés par les luttes actuelles pour l’égalité. Aujourd’hui avec la Marche de la dignité, hier avec la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui avait rassemblé 100 000 personnes dans une marche de Marseille à Paris en 1983, le rapport citoyen-police est loin d’être apaisé.

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