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Israël: « Plan Ynon pour le Proche Orient »

par Claude Timmerman 7 Novembre 2015, 18:14 BHL Israël Shahak Oded Yinon Zbigniew Brzezinski Colonialisme Sionisme Proche Orient

Israël: « Plan Ynon pour le Proche Orient »
Par Claude Timmerman
Arrêt sur info*
Israël: « Plan Ynon pour le Proche Orient »

Note introductive au « Plan sioniste pour le Proche Orient »

Le document central présenté ici est une traduction commentée par Israël Shahak, d’un opuscule israélien, d’une dizaine de pages, rédigé en langue hébraïque par un fonctionnaire – peut-être la désignation d’un “collectif” — du Ministère des Affaires étrangères israélien, à l’automne 1981, soit juste un peu avant la deuxième grande confrontation entre Israël et le Liban de juin 1982 et l’Opération Paix en Galilée. Celle-ci succédait à l’Opération Litani de mars 1978.

Israël Shahak, né à Varsovie en 1933, a vécu sa prime jeunesse au camp de Bergen-Belsen. En 1945, ayant émigré en Palestine il va servir à la naissance de l’État hébreu dans l’Armée de défense, Tsahal. Puis il collabore au journal Haaretz et s’emploie à combattre l’obscurantisme religieux juif. En 1970, il crée un Comité contre les Détentions Administratives et devient président de la « Ligue israélienne pour les droits civils et humains », affiliée à la Ligue Internationale des Droits de l’Homme. En 1971, après que la Ligue eut organisé en Israël une manifestation pour protester contre les atrocités commises par l’armée israélienne à Gaza, des colons israéliens d’Hébron défileront à Jérusalem en appelant à « la pendaison de Shahak » (sic) !

Paru en 1994, peu après le massacre d’Hébron — où le sioniste Baruch Goldstein, médecin et néanmoins fanatique, assassina dans le tombeau des patriarches 29 musulmans en prière et en blessa 129 avant d’être abattu, son livre « Histoire juive religion juive : le poids de trois millénaires » constitue une véritable synthèse de sa pensée sociopolitique et de son action humaniste.

Traduit en français en 1996, il s’agit une réédition très étoffée et actualisée d’un premier essai de 1981 publié dans la revue Khamsin où il dénonçait déjà la composante ethniciste intrinsèque au sionisme, justifiée par une vision fanatique et radicale du judaïsme. Ce livre lui vaudra une renommée mondiale… et la haine non dissimulée de nombre de ses coreligionnaires ! Professeur de chimie à l’Université hébraïque de Jérusalem, Shahak y meurt en 2001. À l’inverse d’autres intellectuels israéliens engagés dans la dénonciation du sionisme qui ont cédé aux pressions et se sont exilés, Israël Shahak, avec un courage assez remarquable, choisit de rester en Israël, y assumant jusqu’au bout ses engagements, et ce, malgré les menaces et les désagréments dont il y fut l’objet sa vie durant.

Le document intitulé « Stratégie pour Israël dans les années 80 » est publié pour la première fois aux États-Unis dans la Revue d’Études palestiniennes des universitaires américano-arabes : « The Association of arab-american University Graduates » de Belmont dans le Massachusetts. Association qui inaugure à cette occasion une collection de dossiers spéciaux dont ce document sera le premier. Il y porte donc le nom de « Spécial Document n° 1 » et paraîtra fin 1982 avec une présentation pour compte de l’éditeur signée de Khalil Nakhleh et une préface de Shahak.

Maintenant mieux connu sous le nom de « Plan Yinon », ce texte directement inspiré par l’idéologie sioniste, expose de manière détaillée comment déstabiliser le Proche-Orient dans son ensemble par la balkanisation des États de la région. Il n’est ainsi ni plus ni moins question que de la destruction planifiée d’États considérés par les gouvernements israéliens comme hostiles ou susceptibles de constituer une menace potentielle. Menace étant comprise par exemple dans le sens de s’opposer Israël en ce qui regarde le renforcement de son influence régionale ou l’extension de ses frontières.

Le texte initial de ce plan est paru en février 1982, dans le numéro 14, p 49 à 59, de la revue de stratégie sioniste « Kivounim » – Orientations – publiée à Jérusalem par le département « Information » de l’Organisation Sioniste Mondiale, créée en 1897 et dont le siège est maintenant à Jérusalem.

La traduction d’Israël Sahak reprend bien entendu l’intégralité du texte original. Elle est précédée d’une introduction de l’Association AAUG – Arab-American University Graduates – et d’un avertissement du traducteur Shahak, en anglo-américain, soulignant le fait qu’il a plus spécifiquement mis en exergue certaines parties du texte de Yinon. Enfin sa traduction est suivie d’une postface dans laquelle Shahak invite à la réflexion quant aux conséquences humaines et surtout militaires que ce plan implique dans l’espace et dans le temps : un avertissement géopolitique en quelque sorte… Il y souligne enfin, non sans malice, l’omission assumée par le rédacteur israélien de l’aide et de l’assistance implicite américaine à la mise en œuvre d’un tel projet…

Lorsqu’Israël Shahak traduit et fait publier aux États-Unis le plan Yinon crûment intitulé « The zionist plan of the Middle East », l’émotion fut considérable, mais strictement limitée aux milieux politiques, intellectuels et universitaires, surtout américains. Or, la publication en français aujourd’hui de ce document confère à ce texte une actualité jusqu’ici insoupçonnée. Le lecteur découvrira en effet que loin de traduire une position surannée, voire dépassée, de la politique hégémonique sioniste concernant les seules années quatre-vingt, ce plan est toujours actuellement plus que jamais, d’actualité la plus brûlante.

Car nous tenons là le véritable fil rouge de la politique israélienne depuis quarante ans, tant au plan intérieur avec l’intensification de la politique de colonisation, qu’au plan extérieur à travers les menées de déstabilisation dont la plupart des États sont victimes dans le proche voisinage, mais aussi plus lointains d’Israël… Égypte, Liban, Iran, Tunisie, Algérie… Menées qui peuvent aller jusqu’à la destruction pure et simple de certaines nations du monde arabe telles l’Irak, le Soudan, la Lybie, la Syrie, le Yémen… autant de politiques et d’actions mortifères généralement poursuivies par l’intermédiaire du bras armé de Washington.

À ce sujet l’on n’oubliera pas Bernard Henri Lévy, artisan de l’intervention française en Libye, déclarant au milieu des ruines de Benghazi le 13 avril 2011 : « C’est en tant que juif que je suis venu »… Ajoutant un peu plus tard à Paris, comme le rapporte Le Figaro du 20 novembre 2011, « J’ai porté en étendard ma fidélité à mon nom et ma fidélité au sionisme et à Israël ».

Au demeurant cette politique d’ingérence et de déstabilisation se prolonge jusque dans le Caucase et à sa périphérie, n’oublions pas le rôle de l’État hébreu dans la guerre russo-géorgienne d’août 2008, dans les événements plus récents qui conduisent à cette heure précise à la dislocation de l’Ukraine, ainsi que les troubles en perspective ou potentiellement à venir en Azerbaïdjan et dans le Haut-Karabakh.

À ce propos la partition du Soudan, au Sud et la guerre du Darfour ne résultent évidemment pas d’une conjoncture fortuite, de guerres seulement ethniques, confessionnelles ou opposant nomades et sédentaires pour l’appropriation des ressources hydriques. Ces conflits participent également d’un projet d’élargissement des cercles successifs de sécurité qui entourent Eretz Israël, plan qui remonte aux années cinquante et aux premiers gouvernements israéliens dirigés par David Ben Gourion. On se rappellera à ce propos qu’au soir de la déclaration d’indépendance du Sud-Soudan, les drapeaux du nouvel état voisinaient avec celui de l’État hébreu… Et que la première déclaration publique du tout nouveau président élu a été de remercier Israël et pour annoncer que le Sud Soudan allait aussitôt ouvrir une ambassade à Jérusalem ! Nous soulignons bien « à Jérusalem » et non pas à Tel-Aviv où se trouve toujours, comme l’expression d’un consensus international inentamé, l’ensemble du corps diplomatique mondial. Ce geste « fort » du Sud Soudan traduisait donc l’adhésion pleine et entière du nouvel État d’Afrique de l’Est aux visées les plus dures du sionisme conquérant…

Il n’est pas non plus exagéré de dire au final que la poudrière qu’est devenue le Proche-Orient est le résultat, soigneusement entretenu, d’un plan stratégique israélien d’affaiblissement et de dislocation des tous les États arabes périphériques mis en œuvre au moins depuis 1967, et que cette orientation, ou cette option géopolitique, n’est pas prête de se trouver modifiée !

Reste qu’en s’appuyant sur deux minorités, les Kurdes et les Druzes déjà considérées comme incontrôlables à l’époque des protectorats français et britanniques au Levant et en Mésopotamie, les Israéliens jouent d’une certaine façon avec le feu… en promettant l’établissement d’États ethniques autonomes qui seront fatalement plus ou moins en conflit permanent avec les États multiconfessionnels qui les entoureront.

Diviser les peuples pour régner, dresser les musulmans contre les chrétiens et les musulmans entre eux, en particulier sunnites contre chiites, reste de toute évidence l’un des objectifs prioritaires de la politique israélienne.

Le Plan Yinon – puisqu’il est connu aujourd’hui sous ce nom – en a formalisé l’idée et doit en être considéré comme le point d’origine historiquement parlant. On pourra par ailleurs, et avec profit, effectuer le parallèle entre le Plan Yinon et l’essai de stratégie politique publié quinze ans plus tard en 1997 sous la signature de Zbigniew Brzezinski, conseiller sécurité de la Maison-Blanche pendant la présidence Carter, et sous le titre : « Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde ». S’y trouve en effet exposée la grande stratégie américaine d’empire imaginée pour le XXIe siècle dont nous voyons sous nos yeux à la fois le déploiement et l’échec relatif… car le chaos en tant qu’outil hégémonique n’a pas tenu ses promesses, au point qu’aujourd’hui Washington et Tel-Aviv partagent les fruits amers d’une réprobation planétaire.

Notons que Le grand échiquier met l’accent, entre autres, sur une volonté non équivoque de déstabilisation de la Russie, singulièrement par le truchement de l’Ukraine, pourtant berceau historique de la Russie – “la Rus de Kiev” – et appartenant sans conteste à sa zone d’influence géopolitique, ceci en l’amenant à rejoindre l’Europe atlantiste de l’Ouest… Ces menées ont conduit à la révolution du Maïdan, à la sécession attendue de la Crimée parce que la Russie prise au piège ne pouvait accepter de perdre Sébastopol, son seul débouché sur la Mer Noire et la méditerranée. Déstabilisation qui a abouti à la guerre en cours de l’est ukrainien russophone. Il est important à ce propos de souligner que dès les premières émeutes pro-occidentales, la présence à Kiev sur les barricades – présence avérée et assumée – de miliciens israéliens, anciens militaires de Tsahal ! Participation qui a été cyniquement revendiquée par certains webzines israéliens de propagande, diffusés en langue française ou anglaise !

Ajoutons que la compétition armée pour acquérir ou conserver la mainmise sur les ressources énergétiques et leurs voies de transit est bien entendu l’une des composantes majeures de ce nœud gordien… très évident en Ukraine, lieu de passage et de raccordement des gazoducs alimentant l’Europe orientale, voire occidentale… et tout aussi patent, en Syrie comme au Sud Soudan. Pour ne citer que ces trois cas !

Israël Shahak, décédé en 2001 à Jérusalem, n’aurait par conséquent pas été surpris de la présence israélienne en Ukraine, ni des conflits qui dévastent le Levant et menacent l’ensemble de la péninsule arabique. Il est certain que la collusion d’intérêts entre les États-Unis et Israël, même si elle a évoluée depuis les années soixante, demeure incontournable pour qui veut comprendre les bouleversements géopolitiques affectant le Proche-Orient, le Caucase ou la Corne de l’Afrique depuis la chute du Mur de Berlin. En fait l’opposition de Shahak au sionisme remonte à la guerre de Suez en 1956 et au discours du premier ministre Ben Gourion à la tribune de la Knesset affirmant que le « véritable but » de cette guerre était « le rétablissement du royaume de David et de Salomon » dans ses frontières bibliques. À partir de là le destin d’Israël s’est enfermé dans le mythe d’une vision eschatologique, celle d’un illusoire retour à l’origine et d’un accomplissement prophétique… du Nil à l’Euphrate !

La traduction du « Plan sioniste pour le Proche Orient » est une initiative des plus heureuses : elle montre combien le Plan Yinon est toujours et encore d’actualité. Sa connaissance est indispensable à la compréhension géopolitique des antagonismes déchirant l’Orient ainsi qu’à éclairer certains errements autrement peu compréhensibles de la politique américaine. Car l’enjeu énergétique, en l’occurrence la bataille pour le pétrole, n’explique pas tout. Le Plan Yinon révèle en effet une dimension cachée dont l’influence et les conséquences vont très au-delà du domaine rationnel ordinaire comme le montre et le démontre le cas de l’Ukraine. Soyons donc hautement reconnaissant à Israël Shahak d’avoir compris le péril que représentait la stratégie géopolitique invasive du sionisme au regard de l’équilibre du monde et d’avoir voulu, et su, nous en avertir !

Claude Timmerman 25 janvier 2015

* Site d'information alternatif suisse

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