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Les États-Unis et la Russie ont identifié plusieurs intérêts communs au Proche-Orient

par Valentin Vasilescu 6 Novembre 2015, 21:02 USA Russie Syrie Alliance

Les États-Unis et la Russie ont identifié plusieurs intérêts communs au Proche-Orient
Les États-Unis et la Russie ont identifié plusieurs intérêts communs au Proche-Orient
par Valentin Vasilescu*
Réseau international
Lu sur Réseau Voltaire 

 

 

 


Nous assurons, depuis 2012, que les présidents Obama et Poutine ont des intérêts communs au Proche-Orient et qu’ils tentent de coopérer malgré l’opposition constante des faucons libéraux (Clinton, Petraeus, Allen, Feltman, Power). Pour l’expert militaire roumain Valentin Vasilescu, cette équation est renforcée par le refroidissement des relations entre Riyad et Washington.


Selon la « théorie du Heartland » imaginée par Halford John Mackinder en 1904 à la Royal Geographical Society [1], le berceau de la civilisation (World-Island) comprend les trois continents qui sont liés les uns aux autres : l’Europe, l’Afrique et l’Asie. L’accès à son pivot (Heartland), où sont concentrés 60 % des ressources mondiales en minéraux, eau potable, terres propices à l’agriculture et forêts, est un couloir appelé demi-cercle périphérique intérieur. Ce couloir s’étend de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Afghanistan, en passant par la péninsule arabique, faisant du Moyen-Orient la « porte d’entrée centrale » du demi-cercle périphérique intérieur. Le contrôle de cette porte a été l’objectif géostratégique des grandes puissances mondiales, surtout après la Seconde Guerre mondiale.

Le Président des États-Unis Barack Obama s’est avéré être beaucoup plus intelligent et plus équilibré que ses prédécesseurs George W. Bush et Bill Clinton, quand il s’est proposé comme objectifs de politique étrangère, de conserver le statut de gendarme du monde des États-Unis, et de ne pas gaspiller les ressources financières et militaires dans toutes sortes de croisades inutiles. Ainsi, après que les États-Unis aient amené l’Iran chiite au bord de la faillite par le biais d’un embargo qui a duré des décennies, le président Obama a considéré qu’il pouvait déléguer à l’Arabie Saoudite sunnite la tâche de maintenir l’ordre dans la région Moyen-Orient musulman. L’Arabie Saoudite est parmi les pays les plus riches du monde et dispose d’une armée et d’un service de renseignement extrêmement puissants, même si elle obéit à des pratiques et une mentalité féodales.

Ayant les mains libres vis-à-vis de la Maison-Blanche, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie ont commencé à rêver de la renaissance de l’Empire ottoman. La première étape était la mise en œuvre du gigantesque projet de Qatar Petroleum qui permettait d’approvisionner l’Europe en gaz du Qatar et de l’Arabie Saoudite, en empruntant l’ancienne voie du gazoduc Nabucco. Bien que mort-né, le gazoduc Nabucco a été soutenu par l’UE et des États-Unis. Comme ce nouveau gazoduc éliminait Gazprom sur le marché européen, Bachar Al-Assad, l’allié du Kremlin, s’est opposé à ce que le projet de Qatar Petroleum traverse le territoire syrien.

L’Arabie Saoudite et le Qatar, dirigés par des mentalités féodales ont élaboré un plan A, typiquement islamiste, pour renverser Bachar Al-Assad. Ils ont dépensé pour cela 4 milliards de dollars pour le recrutement, la formation et l’armement des rebelles islamistes qui, avec le soutien de la Turquie, se sont introduits en Syrie.

En 2011, la guerre civile éclate en Syrie et, après deux ans d’affrontements armés dans lesquels ils ne réussissent pas à obtenir ce qu’ils voulaient, l’Arabie Saoudite et le Qatar se tournent vers un plan B. Pour tenter d’ouvrir une voie alternative pour le gazoduc de Qatar Petroleum vers la Turquie et qui contourne la Syrie, l’Arabie Saoudite et le Qatar ont réussi, en 2013, à fusionner en Irak, des groupes sunnites pour former l’EI. Le groupe échappe immédiatement au contrôle en devenant financièrement indépendant, après la conquête de champs pétrolifères, les raffineries, les pipelines et les oléoducs en territoire kurde (nord de l’Irak). La Turquie, adversaire des Kurdes, a largement amené sont concours, étant le pays où aboutit toute la production par pipelines, en dépit des nombreux rapports du lieutenant-général US Michael T. Flynn, directeur de la DIA (Defense Intelligence Agency).

C’est seulement à ce moment-là que la Maison-Blanche a compris qu’elle avait commis une énorme erreur en laissant l’Arabie Saoudite et le Qatar mettre le chaos au Moyen-Orient. Soutenir Bachar Al-Assad en neutralisant l’EI ? Cela équivaudrait à une déclaration de guerre contre le monde musulman sunnite, dirigé par l’Arabie Saoudite.

Avant de gagner la Seconde Guerre Mondiale, le 14 février 1945, le président Franklin D. Roosevelt a rencontré secrètement le roi Abdul Aziz Bin Al Saoud sur le croiseur USS Quincy en mer Rouge. Le but de la réunion était d’établir les conditions d’une coopération pour assurer la stabilité dans l’après-guerre au Proche-Orient, les États-Unis se chargeant d’assurer la sécurité de l’Arabie Saoudite. Washington a une dette morale envers l’Arabie Saoudite qui est le principal fournisseur de pétrole des États-Unis depuis 65 ans.

Comme solution d’urgence, Washington a décidé de préparer un noyau dur de 5 400 combattants islamistes « modérés » qui seront envoyés se battre contre l’ÉI. Mais, une fois en Syrie, ils passent du côté de l’ÉI. Le cas le plus retentissant a été celui du colonel Gulmurod Halimov, ancien commandant de la police spéciale (OMON) du Tadjikistan, qui a suivi cinq cours sur la lutte contre le terrorisme dans une base des forces d’opérations spéciales du Pentagone.

Dans le centre de la Syrie, outre l’ÉI, l’armée syrienne doit également affronter Jaish al-Fateh, une alliance de factions islamistes, certains d’entre elles affiliées au Front Al Nusra (branche syrienne d’Al-Qaïda). Pour faire face aux récentes offensives de l’armée syrienne, les chefs du front Al Nusra de la province de Hama ont décidé de coordonner l’action de résistance, au niveau local, avec des combattants de l’État Islamique. En outre, le Front Al-Nusra a remplacé ses emblèmes et drapeaux par ceux du Mouvement de la Ahrar al-Sham, considéré comme « modéré ». Le Mouvement Ahrar al-Sham fait partie des Frères musulmans, établi en Turquie selon la doctrine et les principes de l’ÉI.

Cinq autres groupes terroristes ont rejoint récemment le Mouvement Ahrar al-Sham, dans l’espoir qu’ils seraient considérés comme des « modérés », afin de se voir livrer des armes anti-char de production états-unienne BGM-71 TOW. Il s’agit de la brigade Tawhid Al Asimah (active à Damas), le bataillon Abu Amarah (à Alep), la brigade Wa Atasimu (Damas), la brigade martyre colonel Ahmad Al-Omar, le Mouvement Binaa Umma (à Daraa et Quneitra).

Avançant sur du sable mouvant avec, à la clé, un chaos total, la Maison-Blanche a commencé à faire des concessions à ceux qui étaient ses adversaires jusqu’à récemment. La première a été la levée des sanctions imposées à l’Iran chiite, à condition qu’il participe avec ses troupes à la neutralisation des groupes sunnites de l’ÉI. L’Arabie Saoudite a réussi à surprendre les rebelles chiites Houthis au Yémen par un débarquement de troupes dans le port d’Aden. Comme l’Arabie Saoudite n’a pas les moyens nécessaires pour un groupe expéditionnaire (pas de navires sur coussin d’air avec des hélicoptères embarqués, ni aucun navire de débarquement classique), elle a fait appel au navire HSV-2 Swift des Émirats Arabes Unis. Ce navire ultra-rapide (vitesse 80 km/h), avec une capacité de transport de 500 tonnes de cargaison, a été acheté à la Marine des États-Unis, et dispose également d’un pont pour le décollage-atterrissage de deux hélicoptères MH-60.

Au cours des dernières semaines, les Émirats Arabes Unis et l’Égypte ont tous deux abandonné l’Arabie Saoudite dans son aventure au Yémen. C’était l’Égypte qui avait acquis les deux navires Mistral de 21 000 tonnes, avec 16 hélicoptères construits par la Russie à bord. La raison de distanciation vis-à-vis de l’Arabie Saoudite a été déterminée par des données recueillies par les services de renseignement des deux pays liés au refroidissement des relations de l’Arabie Saoudite avec la Russie et en particulier avec les États-Unis.

Par la suite, les Russes et les États-uniens ont signé un protocole d’entente de sécurisation des vols au-dessus de la Syrie, par lequel les deux pays ont mis en place un mécanisme commun d’organes de contrôle militaires. Les procédures comprennent un canal ouvert en permanence pour l’échange d’informations et la coopération en cas d’urgence. Les équipages russes et états-uniens ont immédiatement procédé à un exercice conjoint dans des conditions proches de la distance minimale de sécurité. Le vol s’est déroulé au-dessus de la partie centrale de la Syrie, les rapports radio sur les paramètres vol étant donnés sur une fréquence commune, à la fois en russe et en anglais.

Vu sous cet angle, pour Obama, qui sort tout à fait terni de l’équation syrienne, l’intervention militaire de la Russie en Syrie semble être la solution la plus appropriée pour sauver la face. C’est la raison pour laquelle le président Obama a tout intérêt à soutenir dans l’ombre, ou au moins à laisser la Russie faire ce que les États-Unis ne peuvent pas se permettre de faire, pour que l’ÉI et les nombreux groupes islamistes créés par l’Arabie Saoudite qui représentent un risque majeur pour le Proche-Orient et les États du nord de la Méditerranée, disparaissent le plus rapidement possible.

Valentin Vasilescu

Traduction
Avic
Réseau International

[1] The Geographical Pivot of History, Halford John Mackinder, 1904.

* Valentin Vasilescu : expert militaire. Ancien commandant adjoint de l’aéroport militaire d’Otopeni.

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