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Les solutions militaires ne sont pas la réponse à la véritable tempête de crises climatiques, énergétiques, alimentaires, économiques et géopolitiques qui menace la Russie (MEE)

par Nafez Ahmed 10 Novembre 2015, 14:01 Gazoduc Russie Syrie USA Tensions

Ces dernières années, l’insistance du royaume saoudien pour pomper du pétrole à haute capacité a entraîné une chute spectaculaire des prix du brut. Ses conséquences ont mis à mal les principaux rivaux de l’Arabie saoudite au sein de l’OPEP, tels que l’Iran et le Venezuela.

Elles ont également touché durement la Russie.

L’agence de notation Standard & Poor’s prévoit une hausse du déficit budgétaire de la Russie, qui devrait atteindre 4,4 % du PIB cette année. Le propre ministère des Finances de la Russie concède que si les dépenses continuent à ce rythme, ses fonds de stabilisation pétroliers seront épuisés en seize mois, soit environ à la fin de l’année prochaine.

Pendant ce temps, au cours de la dernière année, les revenus réels ont observé une baisse de 9,8 %, tandis que les prix des produits alimentaires ont grimpé de 17 %, augmentant ainsi le risque de troubles civils.

La faillite d’un système

Sous ces difficultés financières grondent des problèmes systémiques plus profonds.

Un rapport de l’Agence suédoise de recherche pour la défense note que « les périodes de sécheresse prolongées dans le sud de la Russie ont pour effet de réduire le niveau de production alimentaire ».

La plupart des importations de blé de la Russie proviennent du Kazakhstan, « où le changement climatique devrait exacerber les sécheresses. Ces impacts devraient rendre l’agriculture plus difficile et la nourriture plus chère », observent le Dr Marina Sharmina et le Dr Christopher Jones du Tyndall Centre for Climate Change Research.

La crise énergétique imminente en Russie est l’autre évidence que personne ne veut voir. En 2013, HSBC a prévu que la Russie atteindrait son pic pétrolier entre 2018 et 2019 puis connaîtrait une brève période de stabilisation avant de reculer de 30 % entre 2020 et 2025.

Cette année, l’agence de notation financière Fitch Ratings est arrivée à peu près à la même conclusion. L’année dernière, Leonid Fedoun, vice-président du deuxième plus grand producteur de pétrole de Russie, Lukoil, a prévu que la production pourrait atteindre son pic plus tôt en raison de la baisse des prix du pétrole ainsi que des sanctions américano-européennes.

Face à un entremêlement de crises économiques, alimentaires et énergétiques, la Russie est bel et bien au bord du gouffre.

La guerre est un racket

L’intervention russe en Syrie est la carte géopolitique maîtresse de Vladimir Poutine, permettant de faire avorter la défaite imminente du régime du président syrien Bachar al-Assad sous le poids de multiples forces rebelles soutenues par l’Occident.

Son objectif a été expliqué en octobre dans Foreign Affairs, l’éminente revue du Council on Foreign Relations de Washington.

« La plupart des belligérants étrangers dans la guerre en Syrie sont des pays exportateurs de gaz qui ont des intérêts dans l’un des deux projets de gazoducs concurrents cherchant à traverser le territoire syrien pour acheminer vers l’Europe soit du gaz qatari, soit du gaz iranien », a écrit le professeur Mitchell Orenstein, du Centre Davis d’études russes et eurasiennes de l’université Harvard.

Dans un reportage pour The Guardian daté de 2013, j’avais évoqué des projets de gazoducs concurrents. Deux ans plus tard, Foreign Affairs finit par se mettre à la page.

Comme l’a expliqué Orenstein, « en 2009, le Qatar a proposé de construire un gazoduc pour envoyer son gaz au nord-ouest en passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie, jusqu’en Turquie [...] Toutefois, le président syrien Bachar al-Assad a refusé de signer le projet ; la Russie, qui ne voulait pas voir sa position dans les marchés européens du gaz être compromise, a exercé une forte pression sur Assad dans cette optique. »

La compagnie russe Gazprom vend 80 % de son gaz en Europe. Ainsi, en 2010, la Russie a mis tout son poids derrière un projet de « gazoduc Iran-Irak-Syrie qui pomperait le gaz iranien du même champ et passerait par des ports syriens tels que Lattaquié et sous la Méditerranée ». Le projet permettrait à Moscou « de contrôler les importations de gaz vers l’Europe en provenance d’Iran, de la région de la mer Caspienne et d’Asie centrale. »

Jusqu’à ce moment, la politique américaine à l’égard d’Assad avait été ambivalente. Des câbles du département d’État que WikiLeaks s’est procuré révèlent que la politique américaine avait oscillé entre le financement de groupes d’opposition syriens dans le but de faciliter un « changement de régime », et le recours à la menace d’un changement de régime afin d’entraîner une « réforme de comportement ».

Étant donné la préférence d’Obama pour cette dernière option, des responsables américains, dont John Kerry, s’étaient mis à courtiser Assad sans vergogne dans l’espoir de le détacher de l’Iran, d’ouvrir l’économie syrienne aux investisseurs américains et d’aligner le régime avec les desseins régionaux américano-israéliens.

Même lorsque les protestations du Printemps arabe ont poussé les forces de sécurité d’Assad à brutaliser les civils manifestant pacifiquement dans la rue, Kerry puis la secrétaire d’État Hillary Clinton ont tous deux insisté sur le fait qu’Assad était un « réformateur ». Ce dernier a pris ces déclarations comme un feu vert pour répondre aux manifestations qui ont suivi par des massacres.

La ruée vers la Méditerranée

En juillet, un accord de 10 milliards de dollars portant sur un gazoduc Iran-Irak-Syrie a ensuite été annoncé et un accord préliminaire a été dûment signé.

Fin 2011, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et Israël apportaient une aide secrète aux factions rebelles en Syrie dans le but de provoquer l’« effondrement » du régime d’Assad « de l’intérieur ».

« Les États-Unis [...] soutiennent le gazoduc qatari comme un moyen de contrebalancer l’Iran et de diversifier l’approvisionnement en gaz européen afin de le rendre moins tributaire de la Russie », a expliqué Orenstein dans Foreign Affairs.

La Russie a agi rapidement pour soutenir les parties afin qu’elles signent un protocole d’entente en juillet 2012. Fin 2013, la Russie avait signé un accord sur le gaz offshore avec la Syrie afin d’explorer la Méditerranée orientale, dont les ressources en gaz naturel récupérable sont estimées au total à environ 3,45 milliers de milliards de m3.

Cette démarche a été jugée « inutile » par les États-Unis, qui ont travaillé avec Israël, l’Égypte, la Turquie, Chypre et le Liban pour développer une architecture régionale d’exportation de gaz sous domination israélienne capable d’acheminer le gaz de la Méditerranée orientale vers l’Europe.

« Les découvertes de gaz naturel en Méditerranée orientale [...] ont le potentiel de porter atteinte à la position dominante de la Russie dans la fourniture de gaz naturel en Europe occidentale », a écrit Simon Henderson, directeur du Gulf and Energy Policy Program du Washington Institute.

Une guerre d’usure

Alors que la crise énergétique russe s’intensifie, le désespoir de Poutine sur la question du gaz est aggravé par les craintes suscitées par les conséquences géopolitiques de la chute d’Assad.

En octobre l’année dernière, le Dr Christina Lin, ancienne directrice de la politique chinoise au département américain de la Défense, a prévenu de manière prémonitoire que si la stratégie de la coalition menée par les États-Unis contre l’État islamique allait trop loin dans la voie vers le renversement d’Assad, elle pourrait franchir une « ligne rouge » et déclencher potentiellement une escalade militaire russe.

« Du point de vue russe, remplacer Assad par un régime islamiste contribuera également à intensifier l’exportation de la terreur et la radicalisation des musulmans en Tchétchénie, a écrit Lin. La Russie souhaite aussi protéger son port naval à Tartous et a déjà démontré par son action en Ukraine qu’elle n’hésiterait pas à recourir à la force militaire pour défendre ses intérêts fondamentaux. »

Elle a noté que la Turquie, en particulier, s’est montrée plus soucieuse de renverser Assad que de combattre l’État islamique.

Cela n’est pas surprenant dans la mesure où, comme l’a indiqué au Guardian un haut responsable occidental ayant connaissance de renseignements obtenus cet été, « des contacts directs entre des responsables turcs et des membres de haut rang de l’État islamique étaient désormais "indéniables" ».

Ce même responsable a également confirmé que la Turquie soutient d’autres groupes djihadistes, dont Ahrar al-Sham et le Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda. « Les distinctions qu’ils établissent [avec les autres groupes d’opposition] sont bien minces, a indiqué le responsable. Il ne fait aucun doute qu’ils coopèrent militairement avec les deux composantes. »

Cela n’a pas empêché les États-Unis de faire passer leur programme d’entraînement et d’approvisionnement des rebelles par la Turquie.

Si les États-Unis continuent d’autoriser la Turquie à « remplacer la mission consistant à mettre à mal l’État islamique par celle d’un changement de régime en Syrie », cela contribuera à « monter la coalition contre l’axe Pékin-Moscou-Téhéran qui, au contraire, coopère contre l’État islamique », a soutenu Lin exactement un an avant l’intervention militaire russe.

Mais Poutine se trompe gravement s’il pense que les solutions militaires sont la réponse à la véritable tempête de crises climatiques, énergétiques, alimentaires, économiques et géopolitiques qui menace la Russie.

En 1979, comme l’a révélé Zbigniew Brzeziński, alors conseiller américain à la sécurité nationale, les États-Unis avaient soutenu secrètement les activités des moudjahidines six mois avant l’invasion de l’Afghanistan par les Russes. L’idée était d’attirer ces derniers dans le « piège afghan » et d’accélérer ainsi l’effondrement soviétique, avait-il expliqué.

Cette stratégie a fonctionné.

À cette allure, elle fonctionnera une nouvelle fois en Syrie.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.

* Nafeez Ahmed est journaliste d’investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu’il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation Project Censored dans la catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l’intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independent, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis du 11 septembre 2001 et à l’enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

* Site d'information britannique spécialisé sur le Proche et le Moyen Orient

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